La plainte contre Teva frappe une firme déjà fragile, disent les experts
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La plainte contre Teva frappe une firme déjà fragile, disent les experts

Le fabricant de médicaments, qui se bat pour réduire les coûts dans le but d'abaisser son endettement, pourrait écoper de plusieurs milliards de dollars d'amende

Une vue d'ensemble de TEVA Pharmaceutical Industries à Jérusalem, Israël, 11 octobre 2013. (Yonatan Sindel/Flash90)
Une vue d'ensemble de TEVA Pharmaceutical Industries à Jérusalem, Israël, 11 octobre 2013. (Yonatan Sindel/Flash90)

L’information d’une plainte dans le cadre d’un procès antitrust initié par plus de 40 états américains – ils dénoncent une entente présumée sur les prix des médicaments avec d’autres laboratoires, plaçant Teva au coeur du complot – est un coup supplémentaire porté à la firme israélienne qui se débat déjà dans un endettement massif et tente de réduire les coûts dans ses principales activités, constatant également une vente en déclin de l’un de ses produits phares.

« Teva est déjà au sol et l’entreprise n’est pas en état de recevoir des coups supplémentaires », a commenté Yaniv Pagot, économiste et chef de stratégie au sein du groupe Ayalon, un investisseur institutionnel.

La firme, leader dans le marché du médicament générique, est aux prises avec les prix en chute libre des médicaments génériques qui sont au coeur de son activité et l’entrée de versions génériques de son produit phare, la Copaxone, pour la sclérose en plaque. Le firme se bat également pour réduire les coûts. Elle a fermé des usines et licencié de la main-d’oeuvre partout dans le monde afin de rembourser une dette de 29 milliards de dollars accumulée en raison d’une série d’erreurs, qui ont notamment vu la firme payer un prix élevé pour des acquisitions qui se sont avérées mal avisées.

Teva a été cité vendredi dans un procès antitrust initié par plus de 40 états américains qui ont dénoncé une entente entre fabricants de médicaments concernant la détermination des prix de leurs génériques. La compagnie israélienne aurait élevé les coûts de certains produits de plus de 1000%.

« Teva est un participant constant dans les complots identifiés dans cette plainte, mais la conduite est omniprésente et à l’échelle industrielle », indique la plainte, selon Bloomberg.

Le directeur-général de Teva Kare Schultz lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le 19 février 2019 (Crédit :Shoshanna Solomon/Times of Israel)

Le procès « place Teva au centre du complot » – s’entendant avec les autres entreprises pharmaceutiques pour gonfler artificiellement les prix, a fait savoir Bloomberg.

La plainte a été initiée par le Procureur-général du Connecticut, William Tong.

« Que le plus grand fabricant de médicaments génériques dans le monde se trouve être l’un des leaders de cette collusion au sein du marché est plus que décevant et, d’une certaine manière, décourageant », a dit Tong au Washington Post, se référant à Teva.

Au cours d’une période de 19 mois, de 2013 à 2015, Teva aurait considérablement augmenté les prix d’environ 112 médicaments génériques et se serait entendue sur au moins 86 autres médicaments, ont dit les États dans la plainte, selon le rapport. Certaines de ces augmentations étaient supérieures à 1 000 %.

« « Nous avons des preuves tangibles qui montrent que l’industrie des médicaments génériques a commis une fraude de plusieurs milliards de dollars sur le peuple américain », a déclaré M. Tong dans un communiqué. « Nous nous demandons tous pourquoi nos soins de santé, et en particulier les prix des médicaments génériques d’ordonnance, sont si chers dans ce pays – ceci explique en grande partie cela ».

La plainte ne précise pas le montant des dommages-intérêts ni les pénalités demandées.

Le chef du service financier de Teva, Mike McClellan, a déclaré dimanche que l’entreprise ne s’était prêtée à aucune malversation, que la plainte avait été modifiée, qu’elle n’était pas nouvelle et qu’elle relevait du civil et non du pénal, a rapporté Reuters.

« Il n’y a eu aucun développement dans ce dossier », a-t-il déclaré lors d’une conférence à Tel Aviv, a fait savoir Reuters. « Nous prenons ces accusations au sérieux et nous allons nous défendre ».

Copaxone, le seul traitement sans interféron pour la sclérose en plaques, a été développé par l’entreprise pharmaceutique Teva au milieu des années 1990. Crédit: Institut des sciences Weizmann/JTA)

Les actions de la firme avaient chuté de 11% lors de la fermeture de la bourse de Tel Aviv, dimanche, amenant la baisse sur 12 mois de la compagnie à 33% et sa valeur sur le marché à 54 milliards de shekels.

Teva, l’un des plus grands employeurs du pays, source de fierté nationale, constitue 5% de l’indice TA-125, l’indice boursier des firmes hautement capitalisées figurant sur le marché boursier. Ce qui signifie que la firme pharmaceutique est une composante permanente des plans locaux d’investissement et que tous les Israéliens – directement ou indirectement – ont un droit acquis dans l’entreprise.

« Ce procès va renouveler les pressions politiques intenses exercées sur les compagnies de médicaments génériques pour qu’elles abaissent leurs prix aux consommateurs et la vente de médicaments génériques aux Etats-Unis sont la principale activité de Teva », a expliqué Pagot. « Un processus renouvelé de baisse des prix des génériques, même avant qu’ils ne soient touchés par les amendes issues du dossier, pourrait être dangereux pour la firme qui cherche à augmenter ses liquidités pour payer ses dettes ».

Les parts de Teva avaient chuté de 6,4 % le 2 mai à New York après la révélation des résultats enregistrés par l’entreprise pendant les trois premiers mois de 2019 qui avaient montré que les ventes de Copaxone – son médicament-phare contre la sclérose en plaque – avaient décliné plus rapidement que prévu, trompant les attentes des analystes, a fait savoir Bloomberg. Les ventes de médicaments génériques en Amérique du nord, qui constituent environ un quart des revenus de la firme, ont baissé de 11% pendant le trimestre.

La dette de la compagnie, au 31 mars 2019, s’élevait à 28,6 milliards de dollars contre 28,9 milliards de dollars en date du 31 décembre 2018.

Et même si la firme compte sur son nouveau médicament pour les migraines, Ajovy, et sur celui qui aidera à lutter contre la maladie de Huntington, Austedo, pour aider à renflouer certains revenus perdus par les ventes en déclin de Copaxone, les perspectives restent incertaines.

Sabina Levy, chef de recherche à Leader Capital Markets, une société de courtage de Tel Aviv (Autorisation)

« C’est une tempête pour Teva », a commenté Sabina Levy, responsable de la recherche au sein de Leader Capital Markets, une société de courtage basée à Tel Aviv. « La compagnie traverse une période difficile parce qu’elle affronte la concurrence des génériques pour la Copaxone, elle a un levier comptable très important et il y a aussi un scandale sur les opioïdes qui couve – qui pourrait ajouter à l’entreprise la perspective de devoir payer d’autres amendes. Le levier de la firme est fort et elle concentre largement ses efforts sur les moyens à trouver pour engendrer davantage de flux de liquidités pour aider à réduire son endettement ».

« Il y a deux angles ici : L’un qui est économique et l’autre, qui concerne la réputation de Teva », a-t-elle ajouté. « Il est difficile à cet instant de prévoir l’exposition financière de Teva dans ce cas, mais en prenant en considération la portée de la plainte, elle pourrait être très significative. Si les compagnies sont coupables, comme l’affirme la plainte, alors il y aura probablement une amende – qui sera potentiellement très élevée. Elle pourrait atteindre des milliards de dollars ».

Au mois de mars, Purdue Pharma, un fabricant américain leader dans les médicaments opiacés, avait trouvé un arrangement judiciaire en coulisses de 270 millions de dollars avec l’Etat de l’Oklahoma lié à des problèmes d’addiction et de décès des malades suite aux opioïdes prescrits, a fait savoir le Washington Post. Teva a également été accusé dans l’affaire et 35 autres états ont eux aussi porté plainte contre des firmes pharmaceutiques dans leurs propres tribunaux, a noté le journal.

« Teva et tous les autres groupes pharmaceutiques savent très bien gérer les affaires judiciaires et ils prennent souvent des risques calculés », a indiqué Pagot d’Ayalon. « Mais le Teva d’aujourd’hui n’est plus le Teva du passé. C’est une version affaiblie. Et toute adversité nouvelle peut propulser la firme vers la catastrophe financière. Si elle n’est pas en mesure de re-financer sa dette et de rabaisser son levier comptable en le faisant revenir à la normale, alors un règlement de dette ne sera plus un scénario imaginable ».

Une porte-parole de Teva en Israël, où se trouve le siège du groupe, a rejeté ces accusations, les qualifiant d’“allégations”.

« Teva va continuer à examiner la question en interne et il n’y a rien dans sa conduite qui pourrait aboutir à une responsabilité civile ou pénale », a-t-elle dit dans un courriel transmis dimanche au Times of Israel. La firme, a-t-elle ajouté, « s’attache à se conformer à toutes les lois et à toutes les régulations ».

« Nous continuerons à défendre la compagnie avec détermination », a-t-elle ajouté.

Photo illustrative de pilules de l’usine de Teva à Har Hotzvim, Jérusalem, le 15 mars 2010. (Crédit : Nati Shohat / Flash90)

Steven Tepper, analyste du marché pharmaceutique au sein de l’IBI Investment House, a pour sa part noté qu’une « estimation grossière » réalisée des dégâts menaçant Teva à l’issue de la plainte déposée par les états américains pourrait atteindre les deux milliards de dollars, en prenant en compte les revenus supplémentaires réalisés pendant la période concernée par la hausse artificielle des médicaments mis sur le marché – auxquels s’ajoutent les amendes.

« C’est difficile de dire de quelles amendes ils vont écoper », a-t-il dit. « Mais elles ne pourront pas être trop élevées parce que les 44 états doivent s’assurer que l’industrie du générique ne va pas s’écrouler » suite au procès. « Ils doivent trouver l’équilibre délicat des sanctions contre les compagnies pour leurs mauvais comportements mais ils ne veulent pas qu’elles sortent du marché pour autant, parce que cela impliquerait une concurrence diminuée ».

Le nouveau directeur-général de Teva, Kare Schultz, nommé au mois de septembre 2017, « fait un bon travail » dans la restructuration de l’entreprise, ajoute-t-il, mais 2019 sera encore une « année difficile » pour cette dernière avec sa dette élevée et la concurrence pour Copaxone. La plainte survient « au mauvais moment pour Teva », poursuit-il.

Mais même si c’est le cas, poursuit Tapper, le procès ne marquera pas la fin de Teva. « Je pense qu’ils vont s’en sortir », affirme-t-il.

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