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La représentation des Juifs dans le cinéma classique hollywoodien

Le chercheur Lorenzo Leschi a publié un essai sur la relation entre Hollywood et les Juifs américains, et son impact sur la culture et la société américaine

Le cinéma hollywoodien constitue l’un des meilleurs exemples de la réussite des Juifs aux États-Unis et de leurs apports à la culture et à l’imaginaire américain.

Pourtant, paradoxalement, les personnages juifs sont relativement rares dans les productions, alors que le succès des immigrés juifs qui ont fondé Hollywood s’est construit sur le refoulement brutal du judaïsme et des thématiques juives.

Seuls quelques films portent la trace des contradictions internes des « Juifs d’Hollywood », tiraillés entre assimilation et affirmation d’une identité juive, entre haine de soi et résistance à l’antisémitisme, entre espoir et angoisse de disparaitre en tant que Juifs.

Lorenzo Leschi, doctorant à l’université Paris Cité, s’est intéressé à cette histoire dans un ouvrage publié en juin dernier aux éditions Vrin.

Être juif dans le cinéma hollywoodien classique revient ainsi sur ces films et s’intéresse à ce qu’ils révèlent du rapport à l’identité juive à Hollywood et aux États-Unis. L’essai, de 157 pages, détaille aussi l’influence qu’ils ont eu sur la culture et la société américaine.

Dans un récent entretien pour le média Culturopoing, le chercheur a expliqué que « ce livre est en partie adapté de [son] mémoire de M1 qui, de base, devait être sur la ‘haine de soi’ juive dans le cinéma américain. La ‘haine de soi’ juive est un concept inventé, plus ou moins, par Theodor Lessing, un philosophe juif allemand de la fin du 19e siècle, qui reprend un concept qui existe depuis très longtemps au sein du peuple juif avec ce refus d’être juif et cette volonté d’assimilation telle, que l’on renie complètement ses origines. C’est un phénomène récurrent au cours de l’histoire. C’est ce concept qui m’intéressait à partir de plusieurs films du cinéma américain contemporain : ‘Danny Balint’ (Henry Bean, 2001), ‘Little Odessa’ (James Gray, 2001), ‘Jewish Connection’ (Kevin Asch, 2010), etc. Pour faire ce mémoire sur le cinéma juif contemporain, j’ai décidé de commencer par une partie historique pour montrer comment cette ‘haine de soi’ juive que l’on peut avoir dans le cinéma contemporain avait des racines qui remontaient en fait à la création d’Hollywood et aux premiers âges du cinéma américain. Mon intuition, c’était que, de tout temps, à Hollywood, il y avait eu ce rejet des origines juives, ce reniement, parce que je me suis souvenu d’une phrase d’un de mes professeurs, Pierre Berthomieu, qui avait dit en cours : ‘Le cinéma hollywoodien, c’est un cinéma fait par des Juifs, avec un code moral catholique, pour un public majoritairement protestant.’ Et j’avais posé la question : étant donné que quasiment tous les producteurs sont Juifs, pourquoi il y a aussi peu de Juifs dans les films de la période classique hollywoodienne ? C’est ce paradoxe-là, qui était l’introduction de mon mémoire de M1, qui a beaucoup intéressé mon directeur de mémoire, Eric Dufour, qui m’a demandé de creuser cette question avant de me proposer de la publier sous forme de livre dans sa collection, chez Vrin ».

Il explique que le livre de Neal Gabler, Le Royaume de leurs rêves : comment les Juifs ont créé Hollywood, a été le « point de départ » de son travail. L’ouvrage est une biographie des différents producteurs juifs qui ont créé le cinéma Hollywoodien : Louis B. Mayer, les frères Warner, Harry Cohn, Adolph Zukor, Carl Laemmle…

« C’est vraiment le point de départ parce qu’il analyse justement le rejet des origines de ces producteurs et comment ils ont créé un empire cinématographique, un nouvel imaginaire dans lequel ils construisaient une Amérique telle qu’ils la voulaient, dans laquelle ils étaient complètement intégrés, où les différences ethniques étaient masquées, dans laquelle ils pouvaient construire une nouvelle vie, loin du judaïsme », explique-t-il.

Un livre de Steven Alan Car, Hollywood and Anti-Semitism, « qui analyse plutôt les différentes attaques antisémites contre l’industrie du divertissement américain, donc d’abord le théâtre, puis le cinéma hollywoodien », lui a aussi été d’une grande aide.

« Ce qui est très connu, au sujet du cinéma classique, c’est que les producteurs sont Juifs, c’est aussi connu qu’il n’y a pas beaucoup de Juifs dans les films, mais, souvent, il n’y a pas de lien qui est fait entre les deux questions, entre la question de qui dirige les studios et la question des représentations. D’une part, parce que ce n’est pas immédiatement logique que, justement, il y ait un lien de cause à effet entre le fait que les dirigeants soient Juifs et le fait qu’il n’y ait pas de Juifs, ça ne fait pas sens immédiatement. D’autre part, c’est un tel lieu commun antisémite de dire que les Juifs contrôlent Hollywood que dire, ‘ce n’est pas complètement faux’, il faut oser. Et même ceux qui osent vont dire, pour lutter contre l’antisémitisme dont Hollywood est la cible, ‘Ok, c’est vrai, ils dirigent mais ils n’ont jamais utilisé leur pouvoir, leur influence et il n’y a pas d’effet sur les films. On ne peut pas nier que c’est des Juifs qui dirigent mais le fait qu’ils soient Juifs n’a aucune influence.’ Mon hypothèse, c’était de dire, au contraire, que cela a une influence directe. Si ce n’étaient pas des Juifs, ça serait différent. Mais ça ne veut pas dire qu’ils vont utiliser l’influence qu’ils ont sur leurs films pour promouvoir des intérêts juifs, bien au contraire. Ce qu’ils font, c’est qu’ils utilisent le pouvoir qu’ils ont dans l’industrie cinématographique pour renier l’identité juive et être dans une quête d’assimilation. C’est ça l’histoire du cinéma hollywoodien des premiers temps. C’est une histoire d’assimilation, c’est le Melting Pot, c’est comment on intègre, comment on crée un monde où les différences sociales, ethniques, sont en partie gommées. À l’exception faite de la Warner, qui est un peu à part, c’est globalement ça que l’on retrouve dans le cinéma hollywoodien. Et, pour moi, c’est justement parce qu’ils sont Juifs, parce qu’ils ont envie d’être assimilés de manière extrêmement forte, parce qu’ils subissent des attaques antisémites en continu dénonçant l’emprise juive sur Hollywood, qu’ils vont être d’autant plus violents dans le rejet de leurs origines et soucieux de ne jamais montrer cette influence qu’ils ont dans les films. La raison de l’effacement des Juifs dans les films, c’est vraiment l’identité juive, l’antisémitisme qu’ils subissent et leur volonté d’assimilation. Sinon, il pourrait y en avoir plus car, en fait, lorsqu’on regarde dans le détail, il y a des Noirs américains. Dès le début du cinéma hollywoodien, et de manière récurrente, il y a des Noirs américains, avec des représentations souvent très stéréotypées, très racistes. Pas toujours, mais globalement, c’est le cas. En tout cas, ils ne sont pas effacés, ils sont présents. Pareil pour les Indiens qui sont représentés de manière stéréotypée. Il y a aussi des Asiatiques, pas énormément, mais il y en a. Et les Juifs ont subi quand même un traitement à part, qui est lié directement pour moi à ce rapport complexe à l’identité des patrons hollywoodiens. »

Dans son ouvrage, Lorenzo Leschi traite aussi de la collaboration d’Hollywood avec le Troisième Reich, dans les années 1930, ou encore du traitement de  l’antisémitisme dans le cinéma hollywoodien au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

« À mon avis, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, et c’est aussi ce qu’explique Neal Gabler dans son ouvrage, il y a quand même une certaine honte de la part de la communauté juive américaine qui, globalement, a complètement échoué à sauver les Juifs d’Europe, et de la part des Juifs d’Hollywood, qui ont collaboré pendant à peu près six ans avec l’Allemagne nazie. Donc il va quand même y avoir quelques tentatives, à la sortie de la guerre, de dénoncer l’antisémitisme américain », explique-t-il.

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