Rechercher
Interview

La solution que propose la droite « à visage humain » à la hausse du coût de la vie

Alex Kushnir, député Yisrael Beytenu à la tête de la Commission des finances de la Knesset évoque les solutions aux inégalités économiques

Carrie Keller-Lynn

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Le président de la Commission des Finances Alex Kushnir lors d'une réunion de la commission à la Knesset, le 7 décembre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le président de la Commission des Finances Alex Kushnir lors d'une réunion de la commission à la Knesset, le 7 décembre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En sa qualité de président de la puissante commission des finances de la Knesset, le député Yisrael Beytenu Alex Kushnir a une vision d’ensemble de l’une des questions les plus débattues au sein des familles et espaces publics israéliens : l’économie.

Le coût de la vie a considérablement augmenté, avec une inflation à plus de 5 % et un prix des logements qui a connu une hausse de 17,8 % au cours des douze derniers mois. En décembre dernier, la capitale commerciale d’Israël, Tel Aviv, était désignée ville la plus chère au monde.

Les salaires ne suivent pas. Le travailleur israélien moyen a gagné moins que dans 64 % des pays de l’OCDE en 2021, selon les données-mêmes de l’OCDE. Les quelque 10% d’Israéliens employés dans les nouvelles technologies en plein essor gagnent, eux, toujours plus, contribuant au creusement des inégalités.

Le Rapport sur les inégalités dans le monde en 2022, élaboré par un laboratoire hébergé conjointement par la Paris School of Economics et l’Université de Berkeley en Californie, révèle que les 10 % d’Israéliens les plus riches gagnent 19 fois plus que les 50 % les plus pauvres, faisant d’Israël l’un des pays les plus inégalitaires des pays à revenu élevé.

Dans cette optique, une enquête publiée mardi par l’Institut israélien de la démocratie a révélé que l’économie était le problème majeur, au cœur des prochaines élections. En effet, 31% des personnes sondées ont indiqué que la question économique serait déterminante pour leur décision de vote.

Né en Ukraine soviétique et ayant immigré en Israël en 1992, Kushnir, âgé de 43 ans, est un habitué de la Knesset, depuis trois ans au fait des questions économiques.

En sa qualité de président de la commission des finances de la Knesset, Kushnir dirige l’organe principal du parlement chargé de superviser le budget de l’État, les impôts, recettes, droits de douane, banques… entre autres fonctions parfois un peu obscures, mais d’une importance fondamentale pour la machine économique israélienne.

Lors d’un entretien avec le Times of Israel, ce lundi, Kushnir a expliqué que la clé pour enrayer la hausse du coût de la vie se trouvait dans la philosophie économique de son parti Yisrael Beytenu : simplification réglementaire, libéralisation de la concurrence, facilitation des importations et amélioration des infrastructures clés qui permettent à l’économie de fonctionner.

Kushnir est le député d’un pays avec un fort passé socialiste. Bien qu’il soutienne la réforme du système de santé financé par l’État pour améliorer son efficacité, il ne pousse pas au démantèlement des infrastructures clés de l’État-providence. Il est même fier de l’action de son parti pour améliorer la qualité de vie des plus défavorisés.

Kushnir qualifie cette approche d’économie de droite « à visage humain », mais conformément aux politiques promues par le chef de son parti, le ministre des Finances Avigdor Liberman, ce visage humain ne sourit qu’aux citoyens actifs sur le marché du travail ou incapables de le faire.

A l’instar de Liberman, Kushnir se montre critique envers les ultra-orthodoxes israéliens, qui représentent 13 % de la population mais sont sous-représentés sur le marché du travail comme dans les études profanes.

De l’avis de Kushnir en particulier et d’Yisrael Beytenu en général, il n’existe pas de solution miracle à la crise actuelle du coût de la vie. Mais dans leur esprit, le soutien apporté à certains secteurs, couplé à la libéralisation de la concurrence, pourraient sensiblement alléger la pression économique.

Alex Kushnir, président du Comité des finances de la Knesset, à l’hôtel Hilton de Tel-Aviv, le 29 août 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn / The Times of Israel)

Kushnir s’est entretenu avec le Times of Israel lundi pour évoquer son point de vue sur la crise actuelle du coût de la vie en Israël, les raisons pour lesquelles il n’était pas favorable à la baisse des impôts malgré un excédent opérationnel et la vision de son parti, Yisrael Beytenu, des politiques économiques de droite.

L’entretien, qui s’est tenu en hébreu, a été remanié dans un souci de concision et de clarté.

Le Times of Israel : Commençons par ce qui est au cœur du débat actuel. Pourquoi Israël a-t-il un problème de coût de la vie et comment le résoudre ?

Alex Kushnir : Israël est vraiment plus cher que les autres pays de l’OCDE, de l’ordre de 37 % en 2021. Ça n’a pas toujours été le cas. En 2009, au début de la période [de son rival politique Benjamin] Netanyahu, nous étions plus proches des pays de l’OCDE en matière de prix. Mais au cours de cette période, de 2009 à 2021, aucune réforme n’a été menée pour adapter l’économie israélienne aux évolutions du monde.

Tout d’abord, Israël est un pays enclavé. Nos chaînes d’approvisionnement et logistiques passent par la mer ou les airs. Il n’y a presque pas de frontières terrestres, ce qui fait de nous une nation quasiment insulaire. En outre, la population a augmenté de 2 % chaque année, ce qui est assez peu commun pour un pays développé.

Nous avons donc des contraintes logistiques fortes en matière d’import/export et une demande en hausse constante. Nous avons des problèmes côté demande. En conséquence, les prix augmentent. Voilà pour la situation macroéconomique.

Pour régler ce problème, Israël doit s’ouvrir davantage aux importations et à la concurrence. Or, cela n’a jamais été fait.

Le ministre des Finances Avigdor Liberman s’exprimant lors d’une conférence de presse au ministère des Finances, à Jérusalem, le 17 août 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Par le passé, avant notre arrivée au pouvoir, aucune réforme n’avait été entreprise pour ouvrir le marché à la concurrence. Bien au contraire. Il y avait de nombreuses barrières à l’importation et des monopoles beaucoup trop puissants.

Voyez le secteur bancaire. Nous avons deux grandes banques qui contrôlent le marché, et trois plus petites. On ne peut pas à proprement parler de concurrence.

Pour la première fois depuis environ 40 ans, une nouvelle banque est née en Israël : ONE ZERO, grâce aux réformes que nous avons entreprises.

Considérons maintenant le marché alimentaire : nous avons six ou sept entreprises, grands producteurs ou importateurs, qui génèrent des profits monopolistiques parce que l’État les aide. Comment ? En imposant des contingents ou des droits de douane sur les importations. Cela aussi, nous avons pu le changer.

L’État impose également des contraintes réglementaires, parfois totalement inutiles. Par exemple, jusqu’à récemment, lorsque vous vouliez importer un landau, il ne suffisait pas qu’il ait une norme américaine ou européenne, il fallait aussi une norme israélienne.

Ces douze derniers mois, nous nous sommes attaqués à toutes ces questions, pour les régler et faire baisser les prix.

Nous avons beaucoup d’autres problèmes, comme celui des importateurs exclusifs, qui renforcent le pouvoir monopolistique de ces intermédiaires. Nous voulons établir la libre concurrence et permettre à tous d’être compétitifs.

Au cours des dernières années, nous n’avons pas suffisamment investi dans les infrastructures – routes et télécommunications. Or, la population ne cesse d’augmenter et pour suivre le rythme, il est indispensable d’adapter les infrastructures.

Nous partons d’une situation marquée par de gros handicaps structurels : les corriger prendra beaucoup de temps, de travail et surtout de courage politique.

Certains disent que l’économie israélienne est forte, son budget maîtrisé, sa balance commerciale favorable, avec un taux élevé d’imposition, mais que la population est économiquement faible, comme l’attestent le coût élevé de la vie et des salaires relativement bas. Cela semble refléter la situation que vous venez de décrire. Est-ce vrai, et pourquoi ?

Il est vrai que le pouvoir d’achat du citoyen israélien est inférieur au pouvoir d’achat de nombreux pays de l’OCDE. Cela vient des trois handicaps majeurs évoqués précédemment : la surconcentration de l’économie, la surrèglementation et le manque d’infrastructures. Tous trois font que les fruits de la croissance économique ne profitent pas à l’ensemble de la communauté.

La croissance est la, tirée par le secteur des nouvelles technologies, mais cela ne se traduit pas en termes de pouvoir d’achat entre les mains des consommateurs.

Illustration : Le « DLD Tel Aviv Digital Conference », plus grand rassemblement de haute technologie en Israël, le 27 septembre 2016. L’industrie des nouvelles technologies compte parmi les plus hauts salaires en Israël, avec un salaire moyen de l’ordre de 23,375 shekels par mois. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

C’est notre mission de faire en sorte que cela le devienne. Et on y parviendra en ouvrant le marché à la concurrence, en simplifiant la réglementation. Il y a un [indice] appelé « facilité pour faire des affaires ». Israël est très mal classé, et nous devons améliorer notre position afin qu’il soit facile de faire des affaires ici.

Lorsque tout ceci sera réuni, l’économie renforcée se traduira concrètement en gains de pouvoir d’achat.

Vous avez indiqué que la technologie faisait partie du moteur de croissance économique d’Israël. Considérez-vous que la solution à la hausse du coût de la vie passe par l’encouragement à embrasser une carrière dans ce secteur où les emplois sont généralement bien rémunérés ?

Je pense que oui. L’économie suit une règle simple : il faut choisir son avantage concurrentiel. Si on analyse l’économie israélienne, il ne fait aucun doute que la technologie est l’un de nos avantages concurrentiels, avec les industries militaires.

L’État est plutôt doué pour soutenir [la croissance du secteur], avec des subventions et des allégements fiscaux, mais ce qui m’inquiète, c’est de savoir si nous aurons suffisamment de main-d’œuvre pour soutenir la demande dans ce domaine.

Arrêtons-nous un instant sur les résultats scolaires des écoles israéliennes, selon les normes internationales. On constate qu’en dépit d’investissements importants dans l’éducation – le plus gros budget de l’État, plus que le ministère de la Défense cette année – les résultats ne sont pas bons. Nous sommes en bas du classement des pays de l’OCDE et dans certains secteurs, nous sommes même au niveau de pays du tiers monde. Cela ne correspond pas aux besoins du marché.

Des étudiants ultra-orthodoxes de la yechiva de Kamenitz, à Jérusalem, le 2 septembre 2020 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Nous avons aussi une autre grande partie de la population qui n’étudie pas les matières de base [référence à la communauté ultra-orthodoxe]. En fin de compte, ce n’est pas seulement leur problème, car cela affecte tout le monde. Nous élevons et éduquons des dizaines de milliers de jeunes qui, au bout de 12 ans d’études, n’ont jamais eu ne serait-ce qu’une heure d’enseignement d’anglais, d’informatique ou de physique.

Leurs perspectives d’entrer sur le marché du travail sont presque nulles.

Le fardeau économique incombe donc à ceux qui travaillent et paient des impôts.

Avec une économie performante sur le plan macroéconomique mais un coût de la vie très élevé et des excédents budgétaires, les impôts devraient-ils rester à leur niveau actuel ?

Lorsque nous parlons de déficit zéro, nous parlons d’équilibre opérationnel. Il ne faut pas oublier que nous avons une dette de plus de 1 000 milliards de shekels. Et cela signifie que chaque année, l’État d’Israël paie 160 milliards de shekels au titre du service de la dette, dont 43 milliards d’intérêts.

Cela génère une situation dans laquelle nous restons endettés. Notre plafond de dépenses, au regard du budget de l’Etat, est de l’ordre de 450 milliards de shekels. Mettez-les en regard de ces 160 milliards de shekels versés au titre de la dette. Si nous n’étions pas si endettés, nous aurions de bien meilleures perspectives.

Ce que nous essayons de faire en ce moment, avec ce niveau d’imposition, c’est de couvrir la dette, chose qui n’a jamais été faite jusqu’à présent.

Nous avons augmenté les prestations des personnes âgées et handicapées et le traitement des soldats. Nous avons accordé, pour la première fois, des prestations aux familles avec des enfants scolarisés dans l’enseignement primaire et dont les parents travaillent. Mais nous devons aussi assurer nos rentrées et nous assurer que la dette nationale diminue.

Des soldats de la 7e Brigade du Corps blindé pendant l’entraînement sur le plateau du Golan, le 29 août 2022. (Crédit : Michael Giladi/Flash

Pendant la pandémie, nous sommes arrivés à un ratio d’endettement d’environ 70 %, ce qui est vraiment élevé. Nous ne savons pas de quoi sera fait l’avenir… pandémies, guerres… En tant que pays, nous devons être prêts à y faire face. La bonne politique est contracyclique. Lorsque l’économie est forte, il faut laisser faire les forces du marché. Lorsqu’elle est mauvaise et que la population a besoin d’aide, il faut injecter de l’argent.

Yisrael Beytenu essaie de se présenter comme « la vraie droite », mais votre vision est différente de ce qui, aux États-Unis ou en Europe, serait considéré comme une économie « de droite » ou « de marché libre ». Vous soutenez certaines politiques héritées du passé socialiste d’Israël, comme les soins de santé ou les prestations sociales, et vous avez récemment fait pression en faveur du congé paternité. Comment définissez-vous votre position économique ?

Nous croyons en une économie libre et libérale à visage humain, qui vient en aide aux personnes incapables d’intégrer le marché du travail, comme les personnes âgées ou handicapées, pas à celles qui peuvent participer au marché du travail mais choisissent de ne pas le faire.

Oui, Israël a été un pays socialiste et son économie est en pleine transition. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour la faciliter.

Hélas, ces dernières années, nous avons régressé, avec ce que je qualifie de « populisme socialiste », soutenu par des personnalités de droite, comme Netanyahu et son équipe, ou de gauche, comme le parti travailliste. Toutes parlent « avantages » et « subventions » sans jamais expliquer qu’à la toute fin, il faut bien que quelqu’un paie.

Le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu s’adressant aux journalistes devant le bureau du Premier ministre, à Jérusalem, le 29 août 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Le gouvernement devrait intervenir le moins possible [dans l’économie]. Bien sûr, il y a [des citoyens qui ont besoin d’aide], et nous devons prendre soin d’eux.

Mais l’assurance maladie, la sécurité sociale, vous n’allez pas y toucher ? Elles sont considérées comme des piliers de l’État-providence.

Je pense que le temps est venu pour le système de santé d’évoluer, en raison de défaillances structurelles. Le ministère de la Santé est en effet à la fois le régulateur et le gestionnaire des hôpitaux. Il y a clairement un conflit d’intérêts, qui nuit grandement au système de santé.

Le budget du ministère de la Santé est très important. [Dans le cadre des activités du gouvernement sortant], nous l’avons augmenté de 2 milliards de shekels. Pourtant, les gens attendent toujours des mois avant d’obtenir un rendez-vous, surtout dans les régions les moins peuplées.

Tout cela indique que le système n’est pas assez efficace.

Cela étant, on ne peut pas dire que notre réseau de santé n’a pas été à la hauteur au moment de la pandémie de coronavirus.

Les États-Unis disposent également d’un système de sécurité sociale. Tout est question de niveau. À quel niveau voulez-vous que l’État intervienne et fournisse une assurance ? C’est une question de niveau et de prix.

Mais les systèmes ne sont pas optimaux et ont besoin d’être repensés.

Vos propositions parlent à de nombreux électeurs qui souhaitent la libéralisation du marché, et votre parti tente de se positionner comme la « vraie droite ». Pourquoi pensez-vous qu’Yisrael Beytenu a encore la réputation d’être le parti des immigrants russes?

Peut-être parce que le chef de mon parti a un accent russe. Si vous regardez en arrière, jusqu’au milieu des années 1990, tous nos Premiers ministres et présidents avaient l’accent russe.

Liberman vit ici depuis près de 50 ans. Il est complètement israélien. Oui, il parle hébreu avec un accent, et alors ? Notre État est par définition un Etat d’immigration. Être un immigrant ici n’a rien de honteux.

Regardez ce que nous avons fait ces douze derniers mois. Toutes nos réformes ont profité à cette part de la société israélienne qui travaille, paie ses impôts, fait son service militaire et contribue activement à cette entreprise appelée « État d’Israël ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...