L’accord Israël-EAU bouleverse la diplomatie, ouvre bel et bien une nouvelle ère
Rechercher
Analyse

L’accord Israël-EAU bouleverse la diplomatie, ouvre bel et bien une nouvelle ère

Netanyahu donne tort à tous ceux qui ont soutenu que la normalisation avec le monde arabe serait impossible sans une résolution du conflit palestinien – sans rien céder en retour

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des hommes émiratis exécutent une danse traditionnelle devant des drapeaux à l’effigie du prince héritier d'Abou Dhabi, le cheikh Mohammed bin Zayed al-Nahyan, le 9 février 2016 (AFP / Karim Sahib / File)
Des hommes émiratis exécutent une danse traditionnelle devant des drapeaux à l’effigie du prince héritier d'Abou Dhabi, le cheikh Mohammed bin Zayed al-Nahyan, le 9 février 2016 (AFP / Karim Sahib / File)

Le scoop de jeudi sur l’accord entre Israël et des Émirats arabes unis pour l’établissement de relations diplomatiques officielles représente bien plus qu’un tournant décisif pour les relations israélo-arabes. Il bouleverse tout ce que les politiciens et les experts pensaient savoir sur la dynamique du Moyen-Orient.

Comme le Premier ministre Benjamin Netanyahu l’a souligné à plusieurs reprises lors de sa conférence de presse, l’approche traditionnelle du rétablissement de la paix est focalisée sur les concessions israéliennes : si Jérusalem ne fait pas la paix avec les Palestiniens en se retirant de toute la Cisjordanie ou presque, aucun État arabe signera un accord avec Israël. Certes, il existe une coopération secrète considérable avec les États arabes, mais ils n’accepteront jamais de la rendre publique tant que le problème palestinien n’est pas résolu, selon la très grande majorité des experts.

Netanyahu leur a prouvé qu’ils avaient tort.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la décision inédite d’Abou Dhabi de complètement normaliser ses relations avec Jérusalem n’a exigé aucune concession concrète de la part d’Israël. Netanyahu n’a pas dû accepter de se retirer d’un centimètre de territoire de Cisjordanie. Il n’a pas évacué une seule implantation. Il n’a même pas eu à faire de beaux discours sur l’idée de souveraineté palestinienne ni à faire allégeance à la solution à deux États.

La seule chose que Netanyahu ait faite pour obtenir cet accord – que peu auraient cru possible pas plus tard que la semaine dernière – est d’accepter de suspendre l’annexion unilatérale de certaines parties de la Cisjordanie. Non pas d’abandonner le projet complètement, mais simplement de le reporter.

Selon la déclaration conjointe publiée par Netanyahu, le Président américain Donald Trump et le dirigeant de facto des Émirats arabes unis Mohammed bin Zayed, Israël a accepté de « suspendre le processus de nationalisation des zones énoncées dans la ‘Vision pour la Paix’ du Président américain, et de concentrer désormais ses efforts sur l’établissement de relations diplomatiques avec d’autres pays du monde arabo-musulman ».

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu parle de l’accord entre Israël et les Émirats arabes unis d’établir des relations diplomatiques, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 13 août 2020. (Crédit : Yonatan Sindel / FLASH90)

Après la publication de la déclaration conjointe, Netanyahu et le Sheikh Mohammed ont présenté l’accord en fonction des contraintes spécifiques adaptées à leurs électorats respectifs. Le Premier ministre israélien a affirmé à la droite dépitée qu’il restait pleinement engagé en faveur de l’annexion et a promis qu’elle finirait par être mise en œuvre. Et le dirigeant émirati a présenté l’accord comme une victoire des Émirats arabes unis, celle d’avoir évité l’annexion, et de ce fait résolu la crise israélo-palestinienne actuelle.

Nous ne saurons sans doute jamais si Netanyahu avait vraiment l’intention d’annexer la vallée du Jourdain et toutes les implantations de Cisjordanie, ou s’il menaçait simplement de le faire afin de capitaliser sur les bénéfices de l’avoir annulée.

Peut-être le voulait-il, mais l’opposition de ses partenaires de coalition de Kakhol Lavan et d’une Maison Blanche moins enthousiaste l’en empêchait. En tous cas l’important, c’est qu’en fin de compte, c’est bien la menace d’annexion qui lui a permis de suivre la voie de Menahem Begin et d’Yitzhak Rabin et de signer le troisième accord de paix d’Israël avec un État arabe.

En effet, Netanyahu a réalisé un coup de maître diplomatique sans équivalent. L’obtention d’un accord de paix en bonne et due forme avec un État arabe qui était jusqu’ici, et affirme qu’il demeure, un partisan inébranlable de la cause palestinienne, tout en développant les implantations ce qui limite les perspectives d’une future solution à deux États, restera probablement comme le plus grand exploit de politique étrangère de sa longue carrière.

Ismail Haniyeh, haut responsable du Hamas, marche sur le tapis rouge à Abou Dhabi. (Mohammed Al-Ostaz / Flash90)

Depuis des années, Netanyahu a récolté le mépris et l’incrédulité en prêchant l’approche dite de l’extérieur vers l’intérieur – l’idée que la paix avec les Palestiniens ne viendra que dans le cadre d’une paix à grande échelle avec le monde arabe, et non l’inverse.

Pour le moment, Ramallah n’éprouve pas le besoin de se précipiter vers la table des négociations, et c’est un euphémisme. Mais cela pourrait changer si d’autres États arabes suivent l’exemple des Émirats.

Suspendre l’annexion : un jalon sur la voie de la paix

Jeudi, de hauts responsables d’autres pays du Golfe n’ont pas seulement salué la décision des EAU, ils ont également approuvé implicitement le choix de Netanyahu d’une approche de l’extérieur vers l’intérieur.

« Nous félicitons les Émirats arabes unis pour leur position qui respecte les droits de tous sans compromis, et leur initiative majeure de rétablir la paix et de poser les fondements d’une prospérité commune pour les peuples de la région », a tweeté Khalid bin Ahmed Al Khalifa, le conseiller diplomatique du roi de Bahreïn.

Les droits de tous ? Sans compromis ? Dites cela au président de l’Autorité palestinienne

Mahmoud Abbas.

Le ministère des Affaires étrangères de Bahreïn a publié un communiqué saluant l’accord qui à mis un terme à l’annexion comme « un pas vers la réalisation de la paix au Moyen-Orient ».

Il y a deux ans, personne n’aurait imaginé qu’Israël envisagerait sérieusement d’annexer la Cisjordanie, et à présent les pays arabes célèbrent la suspension temporaire de l’annexion partielle comme un jalon sur la voie de la paix.

L’ancien ministre saoudien de la Culture et de l’Information, Adel al-Toraifi, a déclaré qu’il était temps pour les autres pays de la région « de dépasser les discours dévastateurs du nationalisme arabe factice et des islamistes terroristes », et a appelé à « exhorter les Palestiniens à abandonner le terrorisme du Hamas et à construire un État moderne ».

En Israël, une grande partie de la couverture médiatique de jeudi s’est concentrée sur le prix à payer pour cet accord, car peu d’Israéliens doutent que l’offre d’annexion de Netanyahu ne soit tombée à l’eau. Certains ont souligné la colère de la droite face à cette occasion manquée, tandis que d’autres se sont penchés sur les implications nationales de cette décision. Le Premier ministre a-t-il informé ses partenaires de la coalition ? Israël se dirige-t-il toujours vers de nouvelles élections ? Et dans quelle mesure cela augmente-t-il les chances de réélection de Trump en novembre ?

Ce sont, bien sûr, des sujets qui méritent d’être abordés, mais ils sont dérisoires au regard de la situation d’ensemble. L’un des pays les plus riches et les plus développés du monde arabe vient d’accepter de normaliser les relations avec Israël – totalement, y compris les vols directs et l’ouverture d’ambassades – sans rien exiger en retour (sauf, encore une fois, la suspension temporaire d’un Plan dont beaucoup doutaient, en Israël, de la mise en œuvre).

Le bâtiment de la municipalité de Tel Aviv s’illumine du drapeau des Émirats arabes unis le 13 août 2020, après l’annonce de l’accord de normalisation Israël-Émirats arabes unis négocié par les États-Unis. (Municipalité de Tel Aviv / Twitter)

Jusqu’à jeudi, l’Initiative de paix arabe de 2002 était le cadre de référence unique des pays du Golfe sur le conflit israélo-palestinien. Si Israël veut établir des relations diplomatiques complètes avec le monde arabe, selon l’initiative il doit d’abord accepter le « retrait complet d’Israël de tous les territoires arabes occupés depuis juin 1967 », la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale, et une solution « juste » et « négociée » à la question des réfugiés palestiniens.

Israël n’a rien fait de tout cela et a obtenu malgré tout l’ouverture d’une ambassade à Abou Dhabi, et peut-être bientôt dans d’autres capitales de la région.

Le troisième accord de paix d’Israël avec un pays arabe débouchera-t-il sur une paix froide comme celles avec Le Caire et Amman ? Cela pourrait arriver, bien évidemment, notamment si Netanyahu obtient le feu vert des États-Unis pour mettre en œuvre son plan d’annexion, ou prend d’autres mesures provocantes qui pourraient embarrasser les Émiratis.

Mais contrairement à l’Égypte et la Jordanie, les Émirats arabes unis n’ont jamais eu de différends territoriaux avec Israël, et les deux pays n’ont jamais combattu l’un contre l’autre. L’accord véritablement historique de jeudi ne va pas soudainement faire disparaître le conflit avec les Palestiniens. Mais il pourrait bien rapprocher les Israéliens de ce que Netanyahu a appelé l’« objectif ambitieux » de la paix avec le monde arabe.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...