L’apathie en Cisjordanie devant le chaos à Gaza illustre un peuple qui se divise
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Analyse

L’apathie en Cisjordanie devant le chaos à Gaza illustre un peuple qui se divise

Ce n'est pas de l'indifférence de la part des habitants de Cisjordanie. C'est plutôt que la séparation physique crée peu à peu une séparation émotionnelle

Khaled Abu Toameh est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

Les Palestiniens participent à une marche le 2 novembre 2017 dans le centre de la ville de Ramallah en Cisjordanie pour protester contre le 100ème anniversaire de la déclaration britannique Balfour, qui a contribué à la création d'Israël et au conflit israélo-palestinien. (Crédit : AFP/ABBAS MOMANI)
Les Palestiniens participent à une marche le 2 novembre 2017 dans le centre de la ville de Ramallah en Cisjordanie pour protester contre le 100ème anniversaire de la déclaration britannique Balfour, qui a contribué à la création d'Israël et au conflit israélo-palestinien. (Crédit : AFP/ABBAS MOMANI)

Pour les Palestiniens de la bande de Gaza, vendredi a été une autre journée difficile.

Pour les Palestiniens de Cisjordanie, vendredi ne s’est pas distingué des autres jours – un jour de mariage, de réunions familiales et, pour certains, l’occasion de dîner dans l’un des restaurants huppés de Ramallah et de Naplouse.

Elle est terminée, cette époque où les morts de Palestiniens dans la bande de Gaza (tués par Israël) poussaient les Palestiniens en Cisjordanie à déclarer une grève générale ou à descendre dans les rues pour protester contre Israël.

C’est vrai, il y a eu quelques affrontements entre manifestants palestiniens en Cisjordanie vendredi, mais rien d’inhabituel en liaison avec les manifestations. De tels mouvement de protestation, en particulier dans les secteurs de Ramallah et de Naplouse, ont lieu tous les vendredis depuis plusieurs années maintenant.

Des manifestants palestiniens manifestent lors d’affrontements avec les forces de sécurité israéliennes près de la frontière avec Israël, à l’est de Khan Yunis, dans le sud de la bande de Gaza, le 1er avril 2018. (AFP PHOTO / SAID KHATIB)

Terminée, également, cette époque où la mort d’un Palestinien lors d’affrontements avec les soldats israéliens en Cisjordanie entraînait des manifestations et une grève générale dans la bande de Gaza.

La situation était différente au cours des années 1970 et 1980, particulièrement à l’époque de la première Intifada, qui avait éclaté fin 1987.

C’était ces années où les Palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza avaient le sentiment qu’ils n’étaient qu’un seul peuple et où le lien existant entre les deux était plus puissant que jamais.

Néanmoins, la séparation physique entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, qui a commencé après la signature des accords d’Oslo et qui a atteint son apogée il y a 11 ans – quand le Hamas a pris le contrôle de l’enclave côtière lors d’un coup d’Etat violent – a créé une distance sans précédent entre les deux secteurs.

Ajourd’hui, il n’y a presque aucun contact direct entre les Palestiniens vivant en Cisjordanie et ceux qui vivent dans la bande de Gaza. La plus grande partie des Palestiniens de Cisjordanie ne sont jamais allés dans la bande de Gaza. Pour eux, la bande de Gaza n’est pas si différente de la Syrie, du Liban ou de l’Irak.

« Nos coeurs se sont-ils durcis comme des pierres ? »

Ce n’est pas que les Palestiniens de Cisjordanie ne se préoccupent pas de leurs frères dans la bande de Gaza. C’est plutôt ce sentiment qui fait que voir les informations qui viennent de la bande de Gaza n’est dorénavant plus si différent que de voir celles qui proviennent de Syrie, d’Irak et de partout dans le monde.

Ce qui vient alors à l’esprit est le proverbe arabe qui dit : « Loin des yeux, loin du coeur ». C’est une expression utilisée pour se référer au fait que la distance physique mène souvent au détachement émotionnel.

Alors que les Palestiniens dans la bande de Gaza manifestaient le long de la frontière avec Israël, vendredi, dans le cadre de la « marche du retour », leurs frères en Cisjordanie maintenaient leur quotidien. Une fois encore, c’est comme si les événements dans la bande de Gaza avaient lieu dans un autre pays.

Certains Palestiniens affirment toutefois que les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît.

« Je ne sais pas ce qui a changé en nous », remarque Nader Dana, gérant d’un laboratoire médical à Jérusalem-Est, dans un post Facebook. « Nos coeurs se sont-ils endurcis comme la pierre ? Avons-nous cessé de nous préoccuper [de ce qui arrive dans la bande de Gaza] ? J’y réfléchis beaucoup mais je ne peux pas trouver une réponse ».

Le discours de Dana s’est référé à ce qui est perçu comme une apathie largement présente parmi les résidents de Cisjordanie envers leurs frères de Gaza.

Il a ajouté se souvenir des années 1970 et 1980 lorsque la mort d’un Palestinien « dans n’importe quelle partie de la Palestine » entraînait des manifestations et des grèves générales. A cette époque, a-t-il souligné, les Palestiniens auraient annulé un mariage ou autre célébration « en l’honneur des martyrs et de leurs familles ».

Mahmoud Abbas de l’Autorité palestinienne, au centre, lors de la « Conférence de Jérusalem, capitale de la jeunesse islamique » dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, le 6 février 2018 (Crédit : AFP PHOTO / ABBAS MOMANI)

Un autre habitant de Jérusalem-Est, Ahmed Natsheh, a attribué cette apathie parmi les résidents de Cisjordanie à des facteurs économiques. « Les gens veulent simplement gagner leur vie et s’occuper de leur famille », a-t-il expliqué. « Les grèves générales ne causent que des nuisances. Lorsqu’un commerçant ferme sa boutique, lui et sa famille vont souffrir. Cela n’a aucun impact sur Israël. Aujourd’hui, les choses ont changé et la majorité des gens agissent dans leur propre intérêt ».

Ibrahim Deabis, éminent journaliste et ancien principal d’une école de Jérusalem-Est, a partagé le même point de vue. « Les gens aujourd’hui réfléchissent sur une base personnelle, pas nationale », a-t-il déclaré. Deabis a également attribué la responsabilité de cette indifférence à ce qu’il a décrit comme la « semi-déconnexion » entre les Palestiniens et leurs dirigeants.

Illustration : Des éclaireurs et des groupes dans les rues de Ramallah, en Cisjordanie, la veille de l’Aïd al-Adha, le 11 septembre 2016. (Crédit : flash 90)

Cette déclaration est considérée comme une critique implicite des responsables de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. Aux yeux d’un grand nombre de Palestiniens, les leaders de l’AP ne s’inquiètent pas véritablement des intérêts et du bien-être de la population, s’intéressant principalement à la préservation de leurs fauteuils et à leur propre enrichissement.

La répression sécuritaire actuelle de l’AP exercée sur des personnalités du Hamas et du jihad islamique en Cisjordanie, qui semble avoir augmenté ces dernières semaines, est également considérée par certains Palestiniens comme étant à l’origine du calme relatif maintenu dans les zones sous le contrôle des forces de sécurité de l’AP.

Cette répression, qui a résulté en l’arrestation de plus de 200 membres du Hamas et du Jihad islamique au cours des quatre dernières semaines, a dissuadé de nombreux Palestiniens, effrayés à l’idée d’afficher un soutien public à la bande de Gaza sous peine d’être pris pour cible par les agences de sécurité variées de l’AP.

Certains Palestiniens clament, d’un autre côté, que les accords d’Oslo qui ont été signés en 1993 par Israël et l’OLP ont amené « une nouvelle culture différente » – une culture qui a fait que de nombreux jeunes, en particulier en Cisjordanie, n’ont plus la même motivation dans la poursuite du combat contre Israël. Ils affirment que la « génération d’Oslo » est moins enthousiaste à l’idée de se lancer dans des activités anti-israéliennes et plus encline à tenter de gagner de l’argent et à améliorer ses conditions de vie.

Au cours des deux dernières décennies, il y a eu des changements significatifs sur la scène palestinienne. En plus d’être physiquement divisés en deux entités séparées – une en Cisjordanie, l’autre dans la bande de Gaza – les Palestiniens semblent dorénavant divisés en deux peuples.

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