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Opinion

Lapid, une bataille contre vents et marées pour contrecarrer le retour de Netanyahu

Il aura environ quatre mois, le temps de la transition, pour montrer qu'il est possible pour un Premier ministre de protéger Israël de ses ennemis et favoriser l’unité du pays

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid et le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu à la Knesset le 8 novembre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid et le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu à la Knesset le 8 novembre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Si Naftali Bennett et Yair Lapid réussissent à organiser la fin de mandat de leur gouvernement plus efficacement qu’ils ne l’ont fait vivre, la Knesset adoptera la semaine prochaine la loi de dissolution et organisera des élections cet automne, les cinquièmes depuis avril 2019.

Des enquêtes instantanées publiées mardi soir sur les trois principales chaînes de télévision israéliennes montrent assez nettement que, comme les fois précédentes, ce scrutin répondra à la définition de la folie attribuée (sans que l’on sache si c’est véritablement fondé) à Albert Einstein : faire la même chose encore et encore, et s’attendre à des résultats différents.

À quatre reprises entre 2019 à 2021, la population israélienne a élu une Knesset d’où aucune coalition gouvernementale stable, durable et pleinement fonctionnelle n’a émergé. Et les sondages de mardi soir ont souvent été présentés comme montrant que les « blocs » actuels siégeant à la Knesset – les huit partis de la coalition sortante Bennett-Lapid et les quatre partis de l’opposition dirigée par Benjamin Netanyahu – allaient de nouveau se trouver « dans une impasse », aucun des deux n’étant capable de rassembler une majorité à la Knesset, la Liste arabe unie, coalition à majorité arabe, détenant l’équilibre des pouvoirs entre eux.

Qu’elle soit délibérée ou le reflet d’une certaine forme de paresse intellectuelle, cette interprétation des préférences de l’électorat est erronée. Ce que les trois enquêtes enseignent, c’est la forte augmentation du soutien au bloc dirigé par Netanyahu – constitué du Likud, du parti du Sionisme religieux – d’extrême droite et en plein essor – et des partis Shas et Yahadout HaTorah. Lors des élections de mars 2021, ces quatre partis ont obtenu au total 52 sièges. Seize mois plus tard, les trois sondages télévisés les placent à 59-60 sièges, antichambre de la majorité à la Knesset.

En outre, il est tout sauf évident de classer Yamina, parti de Bennett, dans le bloc anti-Netanyahu. Bennett lui-même n’avait pas exclu de gouverner avec Netanyahu l’an dernier. Il avait même publiquement signé un engagement, deux jours avant les élections, à ne pas siéger dans un gouvernement dirigé par Lapid, soutenu par le parti Raam de Mansour Abbas.

Deux semaines plus tard, après la publication des résultats, il assurait que « la volonté du peuple » était « d’avoir un gouvernement nationaliste de droite stable ».

Il n’est pas absolument certain que Bennett soit à la tête de Yamina pour les prochaines élections. Son alliée de longue date, Ayelet Shaked, pourrait aussi bien le faire. Celui ou celle qui dirigera le parti pourrait vouloir maintenir une certaine ambiguïté sur ses partenaires de coalition préférés afin de maximiser une attractivité en perte de vitesse. (Yamina renvoie, dans les sondages, à un score décevant de 4 à 5 sièges à la Knesset, quasiment en voie d’extinction.)

Quoi qu’il en soit, alors que Gideon Saar de Tikva Hadasha, Avigdor Liberman d’Yisrael Beytenu et Benny Gantz de Kakhol lavan ont, cette semaine, publiquement indiqué qu’ils continueraient à s’opposer au retour de Netanyahu au poste de Premier ministre, il est pour l’heure impossible d’en dire autant de Yamina.

Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid à la Knesset de Jérusalem, le 20 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Alors que les experts parlent d’impasse, la joie de Netanyahu à l’idée de revenir à la résidence du Premier ministre, rue Balfour à Jérusalem, après l’intermède agaçant de Bennett est compréhensible. Les derniers sondages n’auront en rien ébranlé sa confiance.

Bennett avait fait le choix de ne pas s’installer à rue Balfour, mais la résidence officielle du Premier ministre aura un nouvel occupant pour les quatre prochains mois au moins : le Premier ministre par intérim Lapid. Il tiendra les rênes du pouvoir, en vertu d’un accord de coalition honoré par Bennett, de la dissolution de la Knesset aux élections, jusqu’à ce qu’une nouvelle coalition gouvernementale émerge et prête serment.

Lapid est un politicien avec 10 ans d’expérience à son actif, conciliant, discret et efficace. C’est lui qui a mis sur pied la coalition la plus invraisemblable du pays, et son propre parti Yesh Atid, fort de 17 personnes (en hausse dans les sondages), lui a conservé toute sa loyauté (contrairement au parti Yamina de Bennett, qui est brisé).

Par le passé, Lapid a déjà mis de côté ses ambitions de Premier ministre à deux reprises : en s’associant en 2019 avec Gantz (qui a rompu leur alliance en 2020 pour former une coalition sans avenir avec Netanyahu), et en amenant Bennett au pouvoir l’année dernière. Il a même renoncé à son discours lors de la session chahutée de la Knesset, en juin dernier, durant laquelle Bennett a prêté serment pour diriger le gouvernement qu’il avait minutieusement composé. C’est à peine s’il s’est exprimé lundi, lorsque Bennett a annoncé la dissolution.

Mais son moment est bientôt arrivé et avec lui, le défi inattendu de transformer un poste intérimaire de Premier ministre en une mission longue et porteuse de sens.

L’ancien premier ministre Benjamin Netanyahu (Likud) sourit avant un vote préliminaire pour dissoudre la Knesset en vue de nouvelles élections, le 22 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Netanyahu tentera évidemment de discréditer Lapid, le qualifiera de “poids léger” et, comme il l’a fait avec Bennett, de danger pour la sécurité d’Israël. Il tentera de salir Lapid partenaire de Raam, que l’ex-Premier ministre diabolise sans cesse en le présentant comme un soutien du terrorisme, alors même qu’il a lui aussi voulu nouer une alliance avec Raam. Il soutiendra sans doute que la seule voie de Lapid vers la victoire électorale réside dans le rapprochement avec une Liste arabe unie encore moins présentable.

Lapid rétorquera que sa coalition et celle de Bennett ont cherché à rétablir le respect et l’harmonie dans la vie politique israélienne, pris des mesures pour soutenir l’économie, lutter contre le terrorisme et maintenir des relations chaleureuses avec les États-Unis, tout en approfondissant le partenariat pour contrecarrer l’Iran. Que, contrairement à Netanyahu, il a fait passer l’intérêt général avant le sien.

Aussi fier que Lapid puisse être des réalisations de la coalition sortante, son incapacité à tenir dans la durée sera présentée par Netanyahu comme le symbole de la débâcle. Bien que lui et Bennett puissent être furieux de la pression implacable exercée par Netanyahu sur ses membres, le fait est que Netanyahu a réussi : Yamina s’est effondrée et le manque de fiabilité des autres membres de la coalition a précipité sa chute.

Discret par nature, Lapid devra mener une campagne audacieuse s’il veut contrecarrer le retour de Netanyahu. Il devra expliquer de manière crédible pourquoi lui et ses alliés considèrent Netanyahu comme un danger pour la démocratie israélienne. Il devra souligner que Netanyahu est l’homme qui a intégré Itamar Ben Gvir et sa pyromanie anti-arabe, et qu’un gouvernement Netanyahu sera forcément toxique avec l’extrémisme de Ben Gvir. Il devra débattre efficacement avec Netanyahou en tête-à-tête, ou montrer que Netanyahu refuse de l’affronter.

Il devra maximiser son court mandat ; ce sera la première fois en cinq ans que Netanyahu se présente au poste de Premier ministre depuis les rangs de l’opposition.

En qualité de Premier ministre par intérim, Lapid accueillera les visiteurs de haut niveau – à commencer, le mois prochain, avec le président américain Joe Biden -, effectuera des déplacements à l’étranger à forts enjeux et fera en sorte de mettre en place des relations diplomatiques de qualité avec d’autres acteurs régionaux.

Le ministre des Affaires Étrangères Yair Lapid lors d’une réunion de sa faction Yesh Atid à la Knesset, à Jérusalem, le 23 mai 2022. (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

Il aura environ quatre mois, le temps de la transition, pour asseoir sa crédibilité en tant que Premier ministre permanent, montrer qu’un dirigeant peut être à la fois compétent et magnanime, résolu et empathique, et qu’engagements envers l’unité interne du pays et défense féroce contre ses ennemis ne sont pas contradictoires.

Quatre mois et de nombreuses limites à ce qu’il sera autorisé à faire en tant que Premier ministre par intérim.

Quatre mois pour inverser la réalité de ce que montrent les sondages.

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