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Interview

Meir Ben-Shabbat: le conflit en Ukraine pourrait précipiter l’accord iranien

L'ancien haut-conseiller de Netanyahu affirme qu'il ne faut pas laisser Téhéran tirer profit du fait que l'attention mondiale soit focalisée sur l'invasion russe de l'Ukraine

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Meir Ben-Shabbat, alors conseiller à la sécurité nationale, lors d'une cérémonie à l'aéroport Ben Gourion avant de se rendre à Bahreïn pour signer une série d'accords bilatéraux entre Jérusalem et Manama, le 18 octobre 2020. (Crédit: Marc Israel Sellem/POOL via FLASH90)
Meir Ben-Shabbat, alors conseiller à la sécurité nationale, lors d'une cérémonie à l'aéroport Ben Gourion avant de se rendre à Bahreïn pour signer une série d'accords bilatéraux entre Jérusalem et Manama, le 18 octobre 2020. (Crédit: Marc Israel Sellem/POOL via FLASH90)

Alors que l’invasion russe de l’Ukraine entre dans son cinquième jour, l’attention du monde – et, semble-t-il, l’attention du gouvernement israélien – reste focalisée sur l’Est de l’Europe.

Et au même moment, les pourparlers en cours sur le programme nucléaire iranien – une menace bien plus directe pour la sécurité d’Israël – semblent atteindre un point critique à Vienne.

Le Times of Israël s’est entretenu dimanche lors d’un entretien en hébreu au sujet de la Russie, de l’Iran et du lien qui les unit avec Meir Ben-Shabbat, ancien chef de la sécurité nationale et dirigeant du Conseil de sécurité nationale de 2017 à 2021. Aujourd’hui, Ben Shabbat est chercheur émérite au sein de l’Institut d’études de sécurité nationale, à l’Université de Tel Aviv.

Etes-vous surpris de l’invasion russe de l’Ukraine ? Quels objectifs, selon vous, veut atteindre Poutine ?

Les mises en garde lancées par les Américains au monde entier étaient d’une véhémence extrême et très détaillées. Les Américains eux-mêmes n’avaient pas seulement averti qu’une invasion russe de l’Ukraine était susceptible d’arriver « à n’importe quel instant » – ce sont les mots qui avaient été employés par le secrétaire d’État à la Défense il y a une semaine – mais ils avaient pris des initiatives qui montraient qu’ils pensaient vraiment qu’une invasion pourrait survenir dans un avenir immédiat.

Malgré cela, dans la mesure où la décision d’entrer en guerre se trouvait entre les mains d’une seule et unique personne – le président Poutine – il a été difficile d’estimer jusqu’au dernier moment l’influence que pourraient avoir sur cette intention les pourparlers avec les Américains et les initiatives prises par l’Occident, et de déterminer si tout cela permettrait de changer ou de reporter ce plan d’invasion. Finalement, les avertissements lancés par le gouvernement se sont avérés exacts mais ils n’ont pas été suffisants pour changer l’orientation prise par les événements.

Cet épisode rappelle, une fois encore, aux décideurs ainsi qu’aux responsables de la sécurité et des renseignements une leçon importante – que partout, à n’importe quel moment, il faut toujours procéder à des évaluations en fonction des capacités qui sont construites par l’autre partie et qu’il ne faut pas attendre que les intentions de l’autre partie apparaissent clairement. Et c’est effectivement ce qui s’est passé ici.

Le président russe Vladimir Poutine lors de son discours à la nation au Kremlin à Moscou, le 21 février 2022. (Crédit : Alexey Nikolsky/Sputnik/AFP)

Concernant les objectifs poursuivis par la guerre : même si c’est l’Ukraine qui se trouve actuellement dans l’œil du cyclone, comme c’est le cas de toutes les crises entre super-puissances, les buts et les motivations de Poutine dans ce conflit vont bien au-delà des frontières de l’Ukraine elle-même.

La Russie veut retrouver sa gloire passée et assurer son statut de puissance mondiale. Elle veut asseoir ses intérêts dans le système mondial. Elle veut mettre un terme à ce qu’elle considère comme une violation de l’équilibre régional du pouvoir suite à la propagation de l’OTAN vers l’Est et au vu de la relation qui unit dorénavant l’Amérique et les nations occidentales et les pays de l’ex-Union soviétique.

Ses demandes concrètes, évidentes au vu des annonces faites par la Maison Blanche dans les jours qui ont précédé l’invasion, comprenaient le retrait des forces de l’OTAN de l’Europe de l’Est.

Comment considérez-vous la manière dont ce gouvernement a manœuvré entre la Russie d’un côté et les États-Unis et l’Occident de l’autre ? Auriez-vous agi différemment ?

Je ne vais pas me permettre d’attribuer des notes ou de donner des conseils aux parties. Israël souhaite voir ce conflit se conclure aussi rapidement que possible, par le biais de moyens non-violents. C’était notre approche avant l’invasion et c’est ce que nous espérons aujourd’hui.

Y a-t-il un risque que la Russie se venge contre Israël en Syrie si Israël soutient l’Ukraine trop ouvertement ?

Tout d’abord, je veux souligner que je n’assume actuellement aucune fonction officielle et que mes réponses ne doivent donc en aucun cas être considérées comme un positionnement officiel israélien.

Pour en revenir à la question, Israël n’a pas besoin de prouver quel sont son point de vue sur le monde, son point de vue idéologique et son positionnement moral. Ils apparaissent très clairement, et aux yeux de tous. Tout le monde a conscience du fait qu’Israël et les États-Unis entretiennent une dite « relation particulière » – et ce n’est pas une coïncidence.

Mais paralèllement, Israël a aussi des intérêts supplémentaires à prendre en compte.

Un char Merkava israélien prend position à la frontière entre Israël et la Syrie, sur le plateau du Golan, le 20 juillet 2018. (AFP Photo/Jalaa Marey)

Est-il concevable qu’Israël puisse accueillir des négociations ici entre la Russie et l’Ukraine ?

Absolument, mais la question de cet accueil est secondaire. La question la plus importante, c’est celle de l’évaluation des conditions et des chances de parvenir à finaliser un accord entre les parties.

Comment ce conflit affectera-t-il les négociations sur le nucléaire en cours à Vienne ?

Il pourrait y avoir des effets dans les deux directions. D’un côté, cela pourrait amener à se précipiter vers un accord en raison de la difficulté à amener des représentants à signer l’accord pendant cette période. D’un autre côté, cela pourrait entraîner la conclusion erronée qu’il faut signer rapidement un accord afin de faire disparaître cette question de l’agenda, pour pouvoir se concentrer sur la crise en Europe.

Spécifiquement, voir l’attention mondiale portée sur l’Ukraine et non sur Vienne, est-ce que cela aide Israël ?

La campagne en Ukraine a d’ores et déjà écarté la question de l’Iran de la tête de l’agenda mondial. Il ne faut pas autoriser l’Iran à tirer profit de ce tumulte mondial en progressant sur son programme nucléaire ou autres.

Je veux souligner une opportunité unique qui est à disposition de l’administration américaine aujourd’hui. Les alliés de l’Amérique au Moyen-Orient observent les événements en Europe et ils en tirent leurs conclusions, ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose pour le statut de l’Amérique dans la région.

Les négociations sur l’accord nucléaire – oui, les négociations spécifiquement – peuvent donner aux États-Unis l’opportunité de corriger cette impression. Les États-Unis peuvent tout à fait signaler un changement dans leur approche par le biais de la question iranienne.

Ils peuvent stopper le processus actuel de réintégration dans l’accord de 2015 et utiliser tous les moyens de pression en leur possession pour mettre en place un accord « plus long et plus fort », comme l’avait promis l’administration Biden. C’est possible, même en fin de partie.

Les parties sont-elles proches d’un accord à Vienne ?

Il semble qu’elles en soient très proches – mais rien ne sera finalisé avant que tout, absolument tout, ne soit convenu et accepté par les parties impliquées.

Le gouverneur de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Kazem Gharib Abadi, l’adjoint politique du ministère iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et le secrétaire général adjoint et directeur politique du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), Enrique Mora, devant le Grand Hotel Vienna, où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos, à Vienne, en Autriche, le 2 juin 2021. (AP Photo/Lisa Leutner)

Pourquoi l’État d’Israël a-t-il été incapable d’influencer l’accord qui s’annonce ? Est-ce un échec du gouvernement actuel ?

Israël ne fait pas partie de l’accord. Un accord est un moyen – ce n’est pas une fin. La fin, c’est d’empêcher l’Iran de devenir un État du seuil nucléaire, ou un État doté d’une bombe atomique. Un accord qui ne saura pas atteindre cet objectif n’est pas un bon accord. Ne conclure aucun accord serait préférable à la signature d’un accord qui n’atteindrait pas ses objectifs.

Un mauvais accord est pire que pas d’accord du tout parce qu’il donne l’illusion qu’il offre une solution au défi lancé par l’Iran alors qu’il ne garantit aucune solution en réalité. Et cela empêche d’essayer de trouver d’autres moyens.

Dans un deuxième temps, soulignons que l’accord offre à l’Iran une légitimité et le dégel de fonds significatifs qui seront utilisés pour construire une puissance, avec pour résultat un renforcement de la puissance du pays, ainsi qu’un renforcement de ses activités dans tous les domaines et dans toutes les régions.

Troisièmement, les autres acteurs du Moyen-Orient ont compris cela et ils ne vont pas rester sur le bas-côté. Au contraire : ils vont commencer à prendre des initiatives qui aboutiront à une course à l’arme nucléaire. Ce qui rendra la région et le monde entier moins sûrs et moins stables.

Y a-t-il un « Plan B » capable d’empêcher l’Iran d’avancer vers la bombe atomique, si c’est ce qu’il souhaite ?

Ce type de sujet doit être abordé en privé, aux tribunes appropriées. En tout état de cause, il est difficile de trouver des cas dans lesquels un accord seulement a amené un pays à abandonner son programme nucléaire militaire. Ce n’est pas arrivé en Irak, ce n’est pas arrivé en Libye, ce n’est pas arrivé en Syrie et ce n’est pas arrivé en Corée du nord. Il n’y a aucune raison de présumer que cela arrivera en Iran.

C’est seulement lorsque le régime des ayatollahs pensera que son insistance à mener un programme nucléaire militaire met en péril sa survie – c’est seulement là qu’il y aura une chance qu’il abandonne ou qu’il suspende vraiment son programme nucléaire. Pour ce faire, il n’y a pas d’autres solutions que de mettre en place des moyens de pression paralysants employés en permanence, en plus d’une action militaire crédible.

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