Le DOGE aurait inclus les subventions juives dans les contenus DEI via ChatGPT
Selon des plaignants, les coupes de l'an dernier en matière de diversité, équité et inclusion (DEI) ont nui à des projets liés à la Shoah. Selon d'autres personnes, ces questions ne concernant pas les Juifs

JTA — Selon les termes d’un recours collectif, le Département de l’Efficacité Gouvernementale aurait qualifié les thèmes juifs de « DEI » sur ChatGPT à l’occasion de la recherche des subventions fédérales en sciences humaines qui étaient à annuler, l’an dernier.
Cette méthode aurait contribué à l’annulation de subventions du National Endowment for the Humanities (NEH) concernant des études sur les violences faites aux femmes pendant la Shoah, la littérature juive soviétique d’après-guerre et des centaines d’autres sujets, alors même que le NEH s’apprêtait à accorder 10,4 millions de dollars – sa plus importante subvention de tous les temps – au Tikvah Fund, un projet culturel juif étiqueté conservateur.
Cette plainte — qui a été intentée par l’Authors Guild, organisation membre de plusieurs groupes académiques, notamment de l’Association for Jewish Studies et plusieurs chercheurs — entend rétablir les fonds annulés, lesquels représentent près de 80 % des subventions du NEH. Ces derniers ont, plus généralement, fait les frais des coupes drastiques imposées aux dépenses fédérales sur recommandation du groupe de travail qui avait été dirigé par Elon Musk, l’an dernier.
La plainte désigne le NEH, son président par intérim et plusieurs membres du personnel du DOGE comme défendeurs, à commencer par Justin Fox, selon lui à l’origine du recours à ChatGPT.
Bien que l’utilisation de mots-clés, par le DOGE, pour annuler des subventions de recherche soit déjà connue – tout comme l’effet qu’avait eu la campagne sur les projets juifs – cette nouvelle plainte donne de nouveaux détails sur la méthode, et notamment sur l’utilisation de ChatGPT par les collaborateurs du DOGE et leur affirmation selon laquelle les œuvres traitant du judaïsme seraient une forme de DEI.
Dans la plainte déposée vendredi, les avocats des plaignants ont déclaré que, selon Fox, les subventions juives, et notamment celles axées sur la Shoah, faisaient partie des questions de DEI.
« Pour une autre subvention concernant les violences faites aux femmes pendant la Shoah, Fox a témoigné que ChatGPT avait à juste titre classé les subventions dans les questions de DEI et proposé leur annulation dans la mesure où elles étaient ‘spécifiquement axées sur la culture juive’ (en fait, sur la Shoah) et sur les ‘voix des femmes au sein de cette culture’ », lit-on dans le dossier.
« À titre plus général, Fox a déclaré que relevait selon lui des questions de DEI toute subvention concernant un ‘groupe minoritaire’ spécifique, qu’il soit ‘ethnique. ou culturel’… fondé sur la race, le genre ou la religion », » lit-on plus loin dans le dossier.
« Il s’agit d’un projet juif — spécifiquement axé sur la culture juive et le fait de faire entendre la voix, marginalisée, des femmes au sein de cette culture », a déclaré Fox à propos d’une subvention annulée pour un projet sur les « violences faites aux femmes pendant la Shoah », comme le décrit le dernier document judiciaire. Fox ajoute : « C’est pour cette raison que c’est intrinsèquement lié aux questions de DEI. »
Interrogé, lors d’une déposition, sur les critères d’annulation, le président par intérim de la NEH, Michael McDonald, a déclaré qu’il ignorait que le DOGE s’était servi de ChatGPT pour sélectionner les sujets et qu’il ne pensait pas que la Shoah faisait partie des questions de DEI.
Le dernier mot, en matière d’annulation des subventions, revenait au DOGE, et non à McDonald, comme l’indiquent les dépositions.
Selon les termes de la plainte, Fox avait dressé sa « liste de détection » de traits identitaires, avec des catégories distinctes pour les « subventions les plus folles » et « autres mauvaises subventions », avant de les faire passer dans le logiciel d’IA générative.
Selon la plainte, le prompt utilisé aurait été : « Les éléments suivants ont-ils un lien avec les questions de DEI ? Réponds factuellement en moins de 120 caractères. Commence par « Oui » ou « Non » suivi d’une brève explication. N’utilise pas ‘cette initiative’ ou ‘cette description’ dans la réponse. » Les subventions présentes ont toutes été annulées, à de rares exceptions près.
Nombre de projets portant sur des questions juives figurent parmi les annulations de la NEH, notamment une subvention pour « In the Shadow of the Holocaust : Short Fiction by Jewish Writers from the Soviet Union », projet de traduction publié le mois dernier. Le livre est cité en tout début de plainte : « ChatGPT a classé cette subvention comme relevant des questions de DEI parce que ‘[l]’anthologie concerne l’engagement des écrivains juifs avec la Shoah en URSS.’ »
« Je trouve ça ridicule et agaçant qu’ils ne se soient pas donné la peine de lire eux-mêmes les demandes de subventions — qu’ils aient eu besoin d’une machine pour faire tout ça », explique à la Jewish Telegraphic Agency Sasha Senderovich, professeur à l’Université de Washington qui a co-traduit le volume avec la professeure Harriet Murav, de l’Université de l’Illinois-Urbana, à Champaign. Les trois quarts de leur subvention de la NEH leur avaient déjà été versés, souligne Senderovich. Il estime que la décision du NEH d’annuler leur subvention est un exemple de « logique autoritaire ».
L’an dernier déjà, Senderovich avait employé plus ou moins les mêmes termes dans un article pour le Forward, suite aux coupes budgétaires, ce à quoi un responsable de la NEH avait qualifié l’accusation de « tendancieuse », accusant « la « culture woke et l’intersectionnalité » d’être les véritables pouvoirs autoritaires dans un texto adressé à McDonald, selon les documents judiciaires.
Les explications autour de la catégorisation de DEI ont beau avoir fait couler beaucoup d’encre, Senderovich ajoute : « Je crois qu’il est quelque peu trompeur de s’en tenir au seul prompt de ChatGPT. »
La liste finale des subventions de la NEH annulées, rappelle-t-il, comprend de nombreux projets qui n’avaient pas été signalés comme relevant des questions de DEI. L’une de ces annulations, relevée par les avocats des plaignants — annulée par le DOGE malgré les objections de McDonald — concerne « une subvention pour aider le National Catholic Center for Holocaust Education de l’Université Seton Hill [sic]. »
Murav, de son côté, a déclaré à la JTA : « Je suis sous le choc de ces déferlantes de haine. » Elle continue de considérer que les Juifs ne doivent pas être considérés comme relevant des questions de DEI : « Les initiatives relevant de la DEI entendent réparer les erreurs de l’histoire de la société américaine. Au niveau de l’université, les initiatives relevant de la DEI ne visent pas les Juifs américains, car les Juifs américains sont surreprésentés dans les professions supérieures et le milieu universitaire. »
Un autre projet annulé par le DOGE porte sur « l’histoire méconnue du travail esclave des femmes juives pendant la Shoah », lit-on dans la plainte. La réalisatrice de documentaires Marisa Fox, dont la subvention pour un projet correspondant à cette description a été annulée, a déploré les nouvelles priorités de l’administration Trump dans le Hollywood Reporter, l’an dernier.
« J’ai vu de mes propres yeux que le fait de voir un survivant de la Shoah, en personne ou via un projet, est de nature à dissiper les croyances antisémites les plus profondément enracinées », avait écrit Fox — qui ne semble pas avoir de lien de parenté avec le membre du DOGE. « Mais si le NEH, la NEA et les conseils locaux des sciences humaines sont privés de fonds, leur action en faveur de la lutte contre ces croyances sera très limitée. Il en va de même pour la lutte contre la haine antisémite. »
Même si les membres du personnel classaient donc les Juifs parmi les questions de « DEI », la NEH a reconduit son soutien aux universitaires juifs alignés sur le Tikvah. Ruth Wisse, éminente chercheuse culturelle yiddish et juive, professeure émérite à Harvard et chercheuse principale à Tikvah, prendra la parole lors de la conférence annuelle Jefferson en sciences humaines de la NEH, ce mois-ci, dans le nouvellement nommé « Trump Kennedy Center ». La conférence de Wisse s’intitule « Un message du ‘Bleu et Blanc’ dans le ‘Rouge, Blanc et Bleu’ – allusion aux couleurs des drapeaux israélien et américain.
La demande de commentaire adressée au PDG de Tikvah, Eric Cohen, n’a pas reçu de réponse à l’heure de mettre sous presse.
Tikvah avait un lien jusque-là méconnu avec les hauts-dirigeants de la NEH, lit-on dans la plainte : Dorothea Wolfson, qui a travaillé avec Tikvah et dirige un programme mis en place par un ancien président du conseil d’administration de Tikvah, est mariée à Adam Wolfson, vice-président des programmes de la NEH. Adam Wolfson a déclaré dans la déposition qu’il avait fait des présentations mais qu’il n’avait pas participé à la sélection de la subvention.
En mettant en évidence les pratiques du DOGE, la plainte met également en avant un autre débat, plus ancien : les Juifs sont-ils considérés comme relevant des questions de « DEI », ces initiatives de diversité, équité et inclusion qui, au sein des universités et autres institutions se sont attirées la colère des conservateurs.
Selon certains Juifs éminents, à commencer par l’actuel rédacteur en chef de CBS, News Bari Weiss, les pratiques DEI sont pour le moins secrètement antisémites car leurs tenants ne considèrent pas les Juifs comme une minorité sous-représentée. La lutte contre l’antisémitisme sur les campus, par l’administration Trump, a souvent été associée à des initiatives anti-DEI.
Pour autant, par ailleurs, l’offensive anti-DEI de la droite a pu nuire à des projets juifs, ou tout du moins semé la confusion parmi les administrateurs des universités en ce qui concerne l’annulation d’événements juifs sur les campus d’où la DEI est proscrite.
Selon les enquêtes menées par des employés du DOGE l’an dernier, Fox serait un ancien banquier d’investissement dont le rôle au sein du DOGE a par ailleurs consisté à superviser les coupes budgétaires dans l’USAID et la General Services Administration. Au sein de la NEH, son travail s’est déployé dans le cadre d’une directive destinée à économiser 175 millions de dollars de subventions fédérales.
L’élan du projet du DOGE est grandement retombé après le départ du gouvernement de Musk, son architecte, au bout de quelques mois seulement, mais non sans avoir décimé un grand nombre d’agences fédérales et mis en péril certaines initiatives au profit des Juifs.
« C’est totalement ridicule. On dit à ces jeunes de faire le maximum d’économies », explique à la JTA Mary Rasenberger, PDG de l’Author’s Guild, au sujet des manœuvres du DOGE. « Le tout sans avoir reçu de véritable formation. »
L’Author’s Guild fait partie des organisations cosignataires de cette plainte qui demande le remboursement des subventions. Elle attend la décision du juge sur un possible jugement sommaire, histoire d’éviter un procès en bonne et due forme.
Parmi les auteurs représentés par l’Author’s Guild dans le cadre de cette plainte figurent l’auteur juif et chercheur indépendant William Goldstein, rédacteur en chef et fondateur du site Books du New York Times, dont la subvention NEH était destinée à financer une biographie du dramaturge juif LGBTQ et militant contre le sida Larry Kramer.







