Le « Jewish Chronicle » a été vendu, certains de ses acquéreurs restent inconnus
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Le « Jewish Chronicle » a été vendu, certains de ses acquéreurs restent inconnus

Le plus ancien média juif du monde a été racheté par un consortium dirigé par Sir Robbie Gibb, ex-chef des Communications du 10 Downing Street

L'ancien journaliste et conseiller politique Robbie Gibb, qui fait partie du consortium ayant racheté le Jewish Chronicle à Londres. Une photo prise au mois de mai 2009 (Crédit :  Leon Neal/Getty Images/ via JTA)
L'ancien journaliste et conseiller politique Robbie Gibb, qui fait partie du consortium ayant racheté le Jewish Chronicle à Londres. Une photo prise au mois de mai 2009 (Crédit : Leon Neal/Getty Images/ via JTA)

LONDRES — Dans une initiative qui a entraîné la surprise, un consortium comprenant un groupe de philanthropes juifs a racheté le plus ancien journal juif au monde, le Jewish Chronicle (JC), qui se dirigeait vers une liquidation et un avenir bien incertain. Ses nouveaux propriétaires ont promis que la publication s’orienterait dorénavant vers un « avenir sûr, durable et indépendant ».

« Nous sommes très heureux d’annoncer que notre initiative visant à sauver de la liquidation le Jewish Chronicle a réussi. Le plus ancien journal juif du monde ira la semaine prochaine à l’imprimerie, comme il le fait depuis cent ans. C’est une bonne chose et c’est exact que ses dettes seront payées, ainsi que ses créanciers ; et son personnel sera remboursé intégralement », ont déclaré jeudi après-midi les nouveaux propriétaires du Chronicle.

« Le Jewish Chronicle aurait disparu sans ce soutien philanthropique », ont-ils ajouté.

Le journal rival du JC, le Jewish News (partenaire du Times of Israël), devrait pour sa part continuer à être publié comme par le passé. Le Jewish Chronicle et le Jewish News avaient initialement envisagé une fusion ou un processus de liquidation conjoint dont un seul titre aurait émergé.

De nombreuses personnalités du consortium sont connues, mais certains financements proviennent de philanthropes qui n’ont pas été identifiés, ce qui soulève des questions sur l’indépendance future du journal et sur la transparence des acquéreurs.

Dans leur communiqué, les nouveaux propriétaires ont indiqué que les donateurs anonymes avaient « droit à lq confidentialité » tout en soulignant qu’ils n’auraient « pas leur mot à dire sur la politique éditoriale, et ils n’auront pas un droit de propriété effectif sur le Jewish Chronicle« .

« La direction éditoriale actuelle du Jewish Chronicle sera maintenue sous la direction de Stephen Pollard et de son équipe territoriale », a précisé le communiqué.

Ils ont ajouté « ne pas vivre l’aventure du Jewish Chronicle comme une aventure commerciale mais bien en tant qu’atout communautaire » et ils ont clamé qu’ils établiraient une société à but non-lucratif en Grande-Bretagne pour contrôler la publication.

« Des administrateurs respectueux et respectés par la communauté et qui ont fait preuve de leur engagement à l’égard de l’indépendance et de l’impartialité éditoriales seront nommés pour superviser cette société », ont-ils poursuivi.

Pollard a dit avoir soutenu cette initiative « parce qu’elle a promis de maintenir l’indépendance du journal, de fournir une stabilité financière, de conserver une grande partie des employés, de rémunérer équitablement ceux qui ne pouvaient plus se permettre de garder le journal et – c’est crucial – de rembourser les dettes contractées par le journal ».

Le consortium a pris le contrôle du journal des mains de la fondation Kessler, qui finançait le journal depuis 1984. La décision prise d’approuver l’offre du consortium a été annoncée par David Wolfson, avocat et président du Jewish Chronicle Trust, mercredi.

« Cette semaine, notre société a apporté son soutien à un processus de liquidation qui verra la propriété du JC transférée par les liquidateurs de la fondation Kessler, organisme caritatif propriétaire du journal depuis plusieurs décennies, à un consortium dirigé par Sir Robbie Gibb, ancien chef des Communications du 10 Downing Street », a dit Wolfson.

Le consortium comprend l’ancien président de la Charity Commission William Shawcross, l’ex-député du Labour John Woodcock, les journalistes John Ware et Jonathan Sacerdoti, et le rabbin Jonathan Hughes de la synagogue Radlett United, a expliqué Wolfson. Parmi les autres membres évoluant dans les milieux financier et juridique, Tom Boltman de la plateforme de cybersécurité Kovrr, Mark Joseph d’EMK Capital, Robert Swerling d’Investec, et Jonathan Kandel de Kirkland et Ellis.

Sacerdoti, qui représente le consortium, a déclaré cette semaine au Times of Israël que « nous sommes tous des personnalités de grand engagement et nous sommes déterminés à amener une nouvelle énergie et un nouveau dynamisme à ce journal historique et vital pour notre communauté ».

Sacerdoti est journaliste et ancien dirigeant de la Fédération sioniste. Il a expliqué que le consortium et ses soutiens s’étaient engagés « à long-terme » avec un plan de financement de cinq ans.

Un « changement de direction nécessaire » pour le JC ?

Un éminent journaliste a indiqué au Times of Israël que le consortium et ses financiers s’étaient engagés à injecter la somme de 2,5 millions de livres au cours des deux prochaines années afin d’assurer le « taux courant » du JC, ajoutant qu’il « pensait que le JC avait besoin d’un changement de direction, que cela pourrait lui faire du bien ».

« L’avancée du journal vers la liquidation s’explique parce que le JC avait un endettement énorme et que la liquidation permettait une remise à zéro économique », continue cette source.

Le journaliste précise que la publication avait des frais généraux extrêmement élevés, une grande partie de ces derniers induits par les salaires, en raison des chiffres de la circulation du journal – qui étaient en diminution. Il souligne que les ventes hebdomadaires se limitent actuellement à 20 000 exemplaires, et que la publicité, pour la presse écrite, n’aiguise plus les appétits des annonceurs. Il note que des médias bien plus importants luttent eux aussi pour être rentables.

Toutes les organisations médiatiques doivent être transparentes et il est essentiel de savoir d’où vient l’argent

« Toutes les organisations médiatiques doivent être transparentes et il est essentiel de savoir d’où vient l’argent », ajoute le journaliste. « Selon toute probabilité, cette reprise est bien intentionnée, avec des personnes engagées – mais nous devons savoir qui elles sont. » Il cite l’achat par Sheldon Adleson du quotidien gratuit très populaire Israel Hayom comme exemple de la portée politique de l’éventuelle acquisition d’un média.

Alan Jacobs, président sortant du Jewish Chronicle, a, pour sa part, critiqué le manque de transparence sur les sources de financement de l’offre la semaine dernière, disant au Financial Times : « L’initiative prise par le Jewish Chronicle visant à utiliser de l’argent provenant d’une source non-identifiée et d’un groupe d’individus qui refusent de dire au monde quels sont leurs projets ressemble à une tentative scandaleuse de détourner le plus ancien journal juif du monde. »

Il a ajouté que « les membres du consortium doivent sans délai expliquer leurs motivations et ce qu’ils prévoient ».

Jeudi, Jacos a écrit sur le site du JC que son mandat de président était dorénavant terminé et qu’il souhaitait au journal de connaître « tous les succès possibles sous l’autorité de Sir Robbie Gibb et des membres de son consortium ».

Il a expliqué que « l’offre très généreuse du consortium » garantirait « à tous les créanciers identifiés d’être payés en totalité, notamment le personnel, et des investissements à hauteur de millions de livres pour garantir l’avenir du journal ont été garantis ».

Un énorme déficit d’exploitation

Le logo du quotidien britannique Jewish Chronicle.

La Kessler Foundation, dont les résultats nets, au mois de juin 2018, avaient révélé des dépenses de 3,8 millions de livres et un revenu de 3,3 millions de livres, a effectivement conservé le contrôle du Jewish Chronicle depuis 1984, après son acquisition de parts dans l’entreprise Jewish Chronicle Ltd. Le journal avait fait état d’un déficit à hauteur de 1,5 million de livres dans ses derniers rapports comptables publiés.

La fondation avait admis que « faire des transactions dans le cadre d’un énorme déficit d’exploitation était inacceptable ».

Jewish Chronicle Ltd. ayant connu un déficit très important en raison de son fonds de retraite, la Kessler Foundation a alors été obligée de s’appuyer sur un « consortium de donateurs communautaires » pour le combler.

Ce processus avait par ailleurs connu un développement spectaculaire, le 21 avril, quand le Jewish News – qui, avant Pessah, avait rejoint le Jewish Chronicle dans une démarche de liquidation volontaire par les créanciers (un processus permettant aux entreprises insolvables de fermer leurs portes) – est revenu sur sa décision avant l’annonce de rachat du 22 avril.

Une source proche du Jewish News a confirmé auprès du Times of Israël que le groupe de médias avait sorti le titre de la liquidation après l’échec du plan de fusion avec le Jewish Chronicle, en raison de l’offre soumise par le consortium.

Le rédacteur en chef du Jewish News, Richard Ferrer. (Autorisation)

Pour le rédacteur en chef du Jewish News, Richard Ferrer, « une semaine, c’est un temps très long pour un média juif – on se préparait à fermer boutique et à lancer un journal fusionné avec le JC. Mais l’offre anonyme, plus importante, a amené un changement de plan du côté de notre propriétaire, Leo Noe, qui nous a sorti de la liquidation pour sauver des emplois et nous empêcher de tomber entre des mains inconnues ».

Auparavant, le rédacteur en chef du Jewish Chronicle, Pollard — après avoir apparemment soutenu l’offre faite par la Kessler Foundation de fusionner les deux publications – avait fait part publiquement de son soutien à l’offre du consortium.

« Il a été dit que [le consortium] rembourserait tous nos créanciers et qu’il chercherait à conserver un grand nombre de nos employés actuels », avait commenté Pollard. « Beaucoup, parmi ces créanciers, sont les auteurs à qui je dois tous les succès que j’ai connus en tant que rédacteur en chef. La Kessler Foundation n’a pris aucun engagement de ce type. »

Un journaliste freelance a expliqué jeudi au Times of Israël que cela faisait plus de dix mois qu’il n’avait pas été payé par le Jewish Chronicle.

Des changements éditoriaux à l’horizon ?

Un changement qui devrait intervenir suite à l’achat par le consortium du journal est que le JC ne sera plus guidé par le mandat caritatif de la Fondation de « servir la communauté juive… et de servir en tant que forum pour évoquer les problèmes ».

L’équilibre et le débat indépendant des positionnements religieux et politiques aura été central dans le positionnement du JC en tant que média majeur à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté juive. Le journal avait été créé en 1841.

Le rédacteur en chef du Jewish Chronicle Stephen Pollard. (Capture d’écran : Twitter)

Il y a néanmoins une inquiétude portant sur la capacité, pour la communauté juive britannique, de maintenir la publication de deux journaux. La décision de conserver deux publications rivales, pendant une période de dépression économique, choque le rabbin réformé Jonathan Romain, chroniqueur au sein du JC depuis vingt ans.

« La continuation de deux journaux juifs séparés est une surprise au vu à la fois du petit marché et du fait que, alors qu’ils avaient commencé en se présentant comme deux publications très différentes, ils étaient devenus très similaires ces dernières années », note Romain.

« Si tout cela résulte en des ressemblances de plus en plus frappantes, alors ça va mettre en péril l’existence des deux publications », continue-t-il. « Mais si l’un des journaux se déplace plus à droite, alors l’autre pourra avoir un rôle plus important en tant que journal centriste », poursuit-il.

Selon Romain, l’une « des plus grandes forces du JC, jusqu’à présent, a été que le journal a été la voix de la communauté juive dans son ensemble et pas seulement d’un groupe. Alors c’est bien de savoir que le journal va continuer, mais la question déterminante, c’est de savoir s’il restera indépendant face aux intérêts des factions ».

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