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Le judaïsme américain a célébré le 100e anniversaire de la première bat mitzvah

Des femmes juives américaines ont honoré Judith Kaplan, la jeune fille qui a permis un changement radical en 1922

Illustration : Le rabbin Jacqueline Mates-Muchin sourit à Hanna Raskin lors de sa bat mitzvah au Temple Sinai à Oakland, en Californie, le 1er février 2020(Crédit : AP/Noah Berger)
Illustration : Le rabbin Jacqueline Mates-Muchin sourit à Hanna Raskin lors de sa bat mitzvah au Temple Sinai à Oakland, en Californie, le 1er février 2020(Crédit : AP/Noah Berger)

JTA — Barb Berkowitz, qui a célébré sa bat mitzvah à l’âge de 42 ans, et onze autres femmes d’un groupe spécial adultes préparant sa bat mitzvah au Temple Emanuel à New Haven, dans le Connecticut, ont étudié avec le rabbin Jerry Brieger pendant des mois. Certaines venaient tout juste d’apprendre à lire l’hébreu, tandis que d’autres avaient déjà de bonnes bases après avoir vu leurs fils se préparer pour leur bar mitzvah. Chaque femme a chanté quelques versets de la Torah, pour le plus grand bonheur de la communauté.

« Je suis tombée amoureuse », a déclaré Berkowitz.

C’était en 1989. Aujourd’hui, Berkowitz est la « capitaine de la Torah » au Temple Emanuel, où elle est en charge de désigner les lecteurs de la Torah. Cette semaine, le rabbin lui a demandé de ne sélectionner que des femmes pour chanter, en l’honneur du 100e anniversaire de la première bat mitzvah aux États-Unis.

« J’ai répondu : eh bien, c’est vraiment facile, car nous n’avons pratiquement pas d’hommes », a-t-elle plaisanté.

Le Temple Emanuel est l’une des 100 synagogues qui a honoré cette étape importante dans l’élargissement du rôle des femmes dans les synagogues : la bat mitzvah de Judith Kaplan en 1922, la toute première pour une jeune fille américaine. L’anniversaire a été célébré le 19 mars dernier dans le cadre d’une campagne organisée par la synagogue de Manhattan fondée par le père de Kaplan, les Archives des femmes juives (The Jewish Women’s Archive) et de nombreuses autres organisations juives à travers le pays.

La synagogue – maintenant connue sous le nom de SAJ-Judaism That Stands for All – a lancé le « Rise Up Shabbat » avec un programme diffusé en direct le jeudi soir. Lors de l’office du samedi matin, de la musique composée par des femmes a été jouée, et une conférence du rabbin Sandy Sasso, auteure d’un livre pour enfants sur la bat mitzvah de Judith Kaplan, a été donnée.

Dans le New Jersey, la jeune fille de 12 ans qui a joué le rôle de Judith Kaplan sur un compte Instagram lancé pour l’occasion, a pris la parole lors des offices du Shabbat. À Evanston, dans l’Illinois, les fidèles ont eu l’occasion d’en apprendre plus sur les rituels juifs de passage à l’âge adulte et sur leur évolution au cours de l’histoire.

Au Temple Emanuel, toutes celles qui ont célébré leur bat mitzvah à l’âge adulte ont été appelées ensemble à la Torah. Là-bas, le rabbin Michael Farbman a également contacté les générations précédentes de groupes de bat mitzvah pour adultes pour recueillir leurs histoires et les partager dans le journal de la synagogue.

La bat mitzvah de Judith Kaplan en 1922 a créé un précédent pour des millions de femmes juives américaines, y compris pour les fidèles du Temple Emanuel. Barb Berkowitz est à droite, sur cette photo de 1989. (Crédit : Autorisation du Temple Emanuel de Greater New Haven / via JTA)

« Elles m’ont répondu en retraçant leurs incroyables souvenirs et m’ont raconté l’impact vraiment profond de ce voyage d’apprentissage que nous avons fait ensemble, du fait d’être ensemble, d’avoir pu vivre quelque chose qu’elles n’avaient pas eu le privilège de vivre auparavant dans leur vie », a-t-il déclaré.

« J’ai trouvé cela profondément beau. Et quelle belle façon de célébrer à la fois Judith, mais aussi chacune de ces bat mitzvah, et de dire : ‘Wow, regardez jusqu’où nous sommes arrivés.’ »

Dans les années 1920, l’inclusion des femmes dans différents pans de la société américaine a commencé à changer. La bat mitzvah de Judith Kaplan a eu lieu deux ans seulement après que la certification du 19e amendement a accordé aux femmes le droit de vote. Étant la fille du rabbin Mordecai Kaplan, fondateur du judaïsme reconstructionniste et de la SAJ, elle était au bon endroit au bon moment.

La rabbin Carole Balin, professeur émérite d’histoire au Hebrew Union College, a déclaré que Mordecai Kaplan ne souhaitait pas que la cérémonie de sa fille soit identique au rite de passage masculin, la bar mitzvah.

« Il y voyait un complément à la bar mitzvah », a déclaré Balin. « Il y voyait, en gros, un correctif à l’exclusion des filles de l’éducation juive depuis des millénaires, mais il ne la considérait pas comme son égal. »

La cérémonie de bat mitzvah de Judith Kaplan « ne ressemblait pas à ce que nous pensons être une bat mitzvah aujourd’hui », a déclaré Balin. Dans de nombreuses synagogues non orthodoxes, les filles qui célèbrent leur bat mitzvah dirigent souvent la congrégation lors de l’office ; elles montent à la tebah pour réciter les bénédictions qui précèdent et suivent la lecture de la Torah, lisent directement la Torah et portent les rouleaux.

Judith Kaplan lors du 70e anniversaire de sa bat mitzvah. (Crédit : Autorisation des Archives des femmes juives / via JTA)

« Elle a dit la bénédiction pour la montée à la lecture, mais ne l’a pas fait au-dessus du Sefer Torah, puis a lu de son Houmach, et c’était terminé », a déclaré Balin.

Dans les décennies qui ont suivi la bat mitzvah de Kaplan, et alors que des cérémonies commençaient à être célébrées dans tout le pays, Balin a déclaré que les femmes avaient commencé à « exiger un meilleur accès aux rôles rituels, et pas seulement un accès, mais également une participation régulière. Elles exigeaient également de pouvoir participer aux conseils des synagogues et de pouvoir devenir présidentes de synagogue, entre autres ».

Une certaine reconnaissance de la bat mitzvah avait déjà émergé à la fin des années 1800 et au début des années 1900 dans les communautés juives traditionnelles de certaines régions de l’Europe et de l’Empire ottoman, selon les Archives des femmes juives.

Au tournant du siècle, le rabbin Yosef Hayim de Bagdad « recommandait aux filles de marquer leur douzième anniversaire de manière liturgique, avec des options allant du port de vêtements de fête à la récitation de la bénédiction du Shehehiyanou [« Qui nous a donné la vie »] ».

La promotion de 1945 de l’école hébraïque du SAJ, avec Judith Kaplan Eisenstein – la fille du fondateur du SAJ, le rabbin Mordecai Kaplan, qui a également célébré la première bat mitzvah aux États-Unis – et son mari, le rabbin Ira Eistenstein. (Crédit : Autorisation / via JTA)

Ce n’est que dans les années 1980 que les cérémonies de bat mitzvah se sont généralisées dans les synagogues américaines – ce qui peut surprendre les filles et les jeunes femmes qui ont vu les bat mitzvah se refléter dans la culture populaire depuis aussi longtemps qu’elles s’en souviennent.

« Nous ne pouvons presque pas imaginer un monde sans bat mitzvah », a déclaré le rabbin Karen Perolman de la congrégation B’nai Jeshurun ​​à Short Hills, dans le New Jersey. « Et pourtant, je pense qu’il y a un risque de le prendre pour acquis si nous ne le relevons pas et ne disons pas que c’est quelque chose d’important, digne de célébration, digne de reconnaissance. Nous devrions connaître l’histoire de Judith Kaplan. »

Perolman a déclaré que sa congrégation attendrait fin mars pour célébrer l’anniversaire, car Dylan Tanzer, la fidèle qui joue Judith Kaplan dans la campagne éducative sur Instagram, était dans une autre synagogue la semaine précédente. À Short Hills, Tanzer, qui prévoit d’y célébrer sa bat mitzvah l’année prochaine, s’est finalement adressée à sa communauté, et des adolescentes devenues bat mitzvah ont joué de la musique.

L’accès des femmes à la tebah, l’estrade où se déroule la lecture de la Torah, n’est pas la seule chose reconnue lors du « Rise Up Shabbat », ont expliqué les rabbins qui participent au programme. Les communautés reconnaissent également des moyens non traditionnels d’atteindre cette étape dans la vie juive. Des « Juifs par choix » (ceux convertis) aux Juifs qui ont grandi dans l’ex-Union soviétique, où la pratique religieuse a été interdite, en passant par les personnes qui ont découvert qu’elles étaient Juives seulement tardivement dans leur vie : ceux-ci ont tous des raisons pour lesquels ils n’ont pas pu célébrer leur bar ou bat mitzvah avant l’âge adulte.

Farbman, originaire de Biélorussie, qui faisait partie de l’Union soviétique, a célébré sa bar mitzvah à l’âge de 27 ans, à la veille de son ordination en tant que rabbin.

Pour d’autres, la reconnaissance de la bat mitzvah de Judith Kaplan et l’inclusion des femmes est aussi un moment de réflexion sur la place du genre dans la vie juive. La synagogue reconstructionniste d’Evanston propose une « brit mitzvah » – l’un des nombreux termes utilisés pour les cérémonies non genrées. Les cérémonies inclusives ont tellement gagné en popularité qu’elles ont même fait l’objet de l’épisode final de la première saison de la série « And Just Like That » de HBO, le redémarrage de « Sex and the City ».

La famille Goldenblatt se réunit avec la rabbin Jen, jouée par Hari Nef, dans la série « And Just Like That » de HBO. (Crédit : Capture d’écran / via JTA)

La rabbin Rachel Weiss, la première femme rabbin de sa congrégation, a expliqué que, pour de nombreux adolescents, la cérémonie consiste à pouvoir intégrer l’identité de genre à l’identité juive, mais pour d’autres, cela n’a rien à voir avec le genre.

« La façon dont nous en parlons est que, s’ils étaient entrés dans l’alliance du judaïsme en tant que bébé, ils n’auraient eu aucun libre arbitre », a déclaré Weiss. « C’était quelque chose qui était attendu par leurs familles. C’est vraiment une alliance par choix. »

Concernant le terme « brit mitzvah », qui se traduit par « l’alliance des commandements », a déclaré Weiss, « ce qui est plus important que le terme que nous choisissons, c’est le processus et la conversation que nous avons en parallèle ».

Elle a ajouté que « cela donne l’occasion à tant de nos jeunes de parler réellement de leur identité de genre, en parallèle de leur identité juive ».

Pour honorer l’héritage de Judith Kaplan, la synagogue de Weiss a organisé un « Rise Up Shabbat » où les fidèles ont pu poser toutes les questions qu’ils ont souhaité sur la Torah et les femmes.

À Richmond, en Virginie, le rabbin Michael Knopf du Temple Beth-El a déclaré que l’office de sa congrégation avait été dirigé par des femmes âgées de 14 à 84 ans, dont la hazzan de la synagogue, Dara Rosenblatt. En préparation du « Rise Up Shabbat », il avait fait des recherches sur sa propre synagogue et avait découvert que la première bat mitzvah de Beth-El fut célébrée en 1950.

« Notre prochaine bat mitzvah consistera en une lecture de la Torah et des personnes qui ont célébré leur b’not mitzvah entre 50 et 70 ans viendront diriger les offices et lire la Torah », a-t-il déclaré.

Knopf a qualifié la commémoration de la bat mitzvah de « grande opportunité pour les gens de revenir à la synagogue pour une occasion vraiment positive ».

De retour au SAJ, la rabbin Lauren Grabelle Herrmann a vécu une expérience similaire. La synagogue a pu recevoir ses fidèles pour un kiddoush mi-mars, pour la  première fois depuis le début de la pandémie. Cette semaine a ainsi été particulièrement festive dans ce lieu où s’est déroulée la première bat mitzvah.

« La joie revient », a-t-elle dit.

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