Le lancement du plateau de tournage virtuel d’Auschwitz suscite un débat éthique
"Picture from Auschwitz", la reproduction numérique brique par brique du camp nazi créée par le mémorial, est saluée malgré les craintes d'une distorsion du contenu de la Shoah alimentée par l'IA
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Pendant des décennies, le site du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau a interdit tout tournage de long-métrage, repoussant notamment Steven Spielberg alors qu’il réalisait « La Liste de Schindler » en 1993, ainsi que d’autres cinéastes.
Aujourd’hui, le mémorial invite les producteurs et les réalisateurs à tourner leurs films dans ses bâtiments tristement célèbres, mais sans qu’ils se rendent sur place. Il leur fournit plutôt une réplique numérique détaillée du camp, spécialement conçue pour le tournage, que son personnel a dévoilée plus tôt cette année.
« Le modèle numérique soutient la mission qui consiste à susciter un engagement émotionnel et intellectuel envers l’histoire du camp, où les films deviennent alors un moyen puissant de se souvenir des victimes et de lutter contre le négationnisme », a expliqué Wojciech Soczewica, directeur général de la Fondation Auschwitz-Birkenau, au Times of Israel.
« Il permet d’atteindre de nouveaux publics, ce qui est nécessaire dans les sociétés polarisées d’aujourd’hui. »
« Chaque brique numérique représente des vies réelles perdues : des enfants, des ouvriers et des milliers d’autres personnes dont l’histoire a été interrompue. Ce projet n’est pas seulement une image numérique, c’est un vecteur de mémoire et de témoignage », a ajouté Soczewica.
Le Mémorial d’Auschwitz-Birkenau considère le plateau de tournage numérique comme un outil essentiel pour poursuivre l’éducation sur la Shoah, alors que le nombre de survivants diminue et que les sondages révèlent une recrudescence du négationnisme chez les jeunes adultes. Il s’agit d’une initiative parmi d’autres visant à utiliser les nouvelles technologies, telles que la réalité virtuelle et les hologrammes, pour enseigner le génocide aux jeunes générations.
Cependant, certains chercheurs s’inquiètent de la prolifération de fausses vidéos générées par intelligence artificielle (IA) sur Internet, qui pourrait faciliter la déformation de l’histoire de la Shoah. L’un d’entre eux affirme même que cette technologie « ne peut garantir un engagement éthique ».
La première partie de ce que le musée qualifie de modèle virtuel « rigoureusement certifié » a été dévoilée cet été au Festival de Cannes.
Baptisé « Picture from Auschwitz », ce décor virtuel est une réplique à l’échelle 1:1 certifiée conforme d’Auschwitz I, l’une des deux zones principales du camp nazi le plus tristement célèbre, où environ un million de Juifs et 100 000 autres personnes ont été assassinées. Les sites de Birkenau, ou Auschwitz II, le camp d’extermination, n’ont pas encore été modélisés, a indiqué Soczewica.
Un plateau de tournage virtuel est un plateau qui utilise des murs LED et des logiciels d’IA pour permettre aux cinéastes de recréer des environnements numériques. Les plateaux virtuels sont moins onéreux que les plateaux physiques et plus polyvalents que les écrans verts, utilisés depuis des décennies pour projeter des images d’arrière-plan. Un plateau de tournage virtuel permet par exemple de créer l’illusion que le décor se déplace avec les acteurs.
Maciej Żemojcin, cofondateur du premier studio virtuel de Pologne ATM Virtual, a été choisi pour construire le décor d’Auschwitz. L’artiste a utilisé des technologies de numérisation 3D de pointe et a adapté son travail en suivant les conseils des historiens du musée et d’autres experts.
« Les données que nous avons recueillies au camp d’Auschwitz I permettent non seulement de préserver l’histoire, mais aussi d’empêcher que ce lieu ne soit effacé de la mémoire humaine, grâce à une capsule temporelle numérique », a expliqué Żemojcin.
« Tourner dans une version virtuelle d’Auschwitz permet à des cinéastes du monde entier de raconter son histoire poignante, tout en garantissant l’authenticité totale du site », a-t-il ajouté.
« Nous espérons que cela servira de base à des projets cinématographiques percutants à l’avenir. »
Cependant, les chercheurs ont également averti que la création d’une réplique numérique d’Auschwitz comportait des risques. Tout au long de l’année 2025, le Mémorial d’Auschwitz-Birkenau a dénoncé la diffusion d’images de la Shoah créées par l’IA parmi le flot d’images générées par cette technologie en ligne. Des photographies fausses, parmi lesquelles des images d’Auschwitz, ont circulé, notamment dans le cas de l’acteur et influenceur pro-Israël Michael Rapaport.
« Si le site virtuel préserve numériquement et encourage les représentations historiquement ancrées du camp, il ne peut garantir un engagement éthique vis-à-vis de la Shoah. En réalité, sa création ne fait que soulever d’autres questions quant à la mesure dans laquelle la numérisation de la Shoah va de pair avec des modes éthiques de commémoration et de représentation », a souligné Emily-Rose Baker, chercheuse à l’université de Southampton qui étudie la mémoire et la représentation de la Shoah.
Baker a également critiqué ce qu’elle a qualifié de « privilège » accordé par le projet à certains récits de la Shoah, comme ceux qui se sont déroulés dans des camps tels qu’Auschwitz, par rapport à d’autres qui n’ont peut-être pas reçu autant d’attention au cours de l’histoire.
« La numérisation d’Auschwitz perpétue la préférence accordée à certains sites et récits de la Shoah par rapport à d’autres, comme les paysages ruraux d’Europe centrale et orientale où il ne reste aucune structure humaine ni trace visible du passé », a-t-elle déclaré.
Une étude récente suggère que les adolescents sont de plus en plus ouverts à l’idée de se renseigner sur la Shoah à partir de contenus générés par l’IA. Une étude menée pour la revue AI and Ethics, publiée en août, a révélé que les adultes plus âgés « privilégient l’authenticité émotionnelle et restent sceptiques à l’égard de l’IA », selon le résumé. Les adolescents et les jeunes adultes, pour leur part, « font davantage confiance aux plateformes numériques et aux outils basés sur l’IA pour l’enseignement de la Shoah ».
L’étude cite notamment TikTok et Instagram comme sources d’information importantes pour les jeunes participants.
« Ce changement ne reflète pas un désengagement, mais plutôt une transformation des pratiques d’apprentissage », indique l’étude menée par Aharona Rosensenthal, directrice des études juives à l’université du Maryland. Elle ajoute toutefois que l’essor des contenus sur la Shoah générés par l’IA « soulève des questions éthiques quant à la gamification et la banalisation du traumatisme ».
Malgré les critiques formulées à l’encontre de cette technologie pionnière, le musée a reçu des demandes provenant du monde entier pour l’utiliser, a déclaré Pawel Sawicki, directeur des réseaux sociaux du mémorial.
« Ce qui est intéressant, c’est que nous avons été contactés non seulement par des cinéastes, mais aussi par des créateurs de projets éducatifs qui envisagent un rôle potentiel pour le plateau de tournage virtuel. C’est quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais il semble que le projet ait un potentiel plus large », a déclaré Sawicki au Times of Israel.
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