Le monde littéraire en Turquie secoué par un mouvement #MeToo
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Le monde littéraire en Turquie secoué par un mouvement #MeToo

Lancée par des messages anonymes sur les réseaux sociaux, le mouvement a pris de l'ampleur pour dénoncer des écrivains se croyant protégés par leur célébrité

Une militante de la campagne en ligne #MeToo contre les abus et le harcèlement sexuels qui a débuté en octobre 2017 après que des allégations d'abus sexuels ont été portées contre l'ancien magnat de Hollywood Harvey Weinstein. (nito100/Getty Images/iStock)
Une militante de la campagne en ligne #MeToo contre les abus et le harcèlement sexuels qui a débuté en octobre 2017 après que des allégations d'abus sexuels ont été portées contre l'ancien magnat de Hollywood Harvey Weinstein. (nito100/Getty Images/iStock)

Le monde littéraire en Turquie est secoué par des allégations d’agressions et de harcèlement à caractère sexuel, visant des écrivains connus, dénoncés par leurs victimes présumées à la faveur d’une rare vague de #Metoo, dans un pays où la mentalité patriarcale reste tenace.

Cette campagne a pris une tournure dramatique et suscité un intérêt croissant des médias depuis le suicide, le 10 décembre, d’un écrivain après la divulgation de messages obscènes qu’il aurait envoyés à des femmes plus jeunes.

Lancée par des messages anonymes sur les réseaux sociaux, le mouvement a rapidement pris de l’ampleur, ralliant des personnalités connues et enhardissant des femmes à rompre le silence pour dénoncer des écrivains se croyant protégés par leur célébrité.

Tout a commencé le 7 décembre par un tweet.

Une internaute utilisant le pseudonyme « Leyla Salinger » a alors partagé une vidéo du romancier Hasan Ali Toptas, surnommé « le Kafka turc » dans les cercles littéraires, accompagnée du commentaire « combien d’entre nous attendons que cet homme soit dénoncé? ».

A la suite de ce message, une vingtaine de femmes ont accusé Toptas de harcèlement, provoquant une vague de témoignages visant d’autres écrivains.

L’un des auteurs mis en cause, Ibrahim Colak, s’est suicidé à Ankara à l’âgé de 51 ans après avoir publié sur Twitter un texte dans lequel il a exprimé ses regrets et demandé pardon à sa famille.

Selon les médias locaux, il aurait envoyé des messages obscènes à Leyla, l’internaute qui a lancé le mouvement.

« Je ne m’étais pas préparé à une fin pareille. J’ai voulu être un homme bien, mais j’ai échoué », a écrit Colak, ajoutant qu’il ne pourrait plus « regarder sa femme, ses enfants et ses amis dans les yeux ».

Le compte Twitter de Leyla a depuis disparu.

« Un souvenir terrible »

L’écrivaine Pelin Buzluk a raconté sa propre histoire de harcèlement par M. Toptas au journal turc Hürriyet.

« J’ai un souvenir terrible à son sujet », a-t-elle confié en rappelant comment elle avait dû s’enfermer à clé dans la salle de bain de l’appartement de M. Toptas quand il avait essayé de l’agresser sexuellement en 2011.

« Pourquoi as-tu porté cette robe, alors ? », lui aurait demandé M. Toptas lorsqu’elle a repoussé ses avances, insinuant qu’elle méritait ce qui lui arrivait, a raconté Mme Buzluk.

A lieu d’éteindre le débat, M. Toptas a aggravé son cas avec un communiqué dans lequel il a présenté ses excuses à tous ceux qu’il aurait heurtés par « ses comportements inconscients », qu’il a imputés à une mentalité « patriarcale », refusant d’en endosser la responsabilité.

« Ce ne sont pas des excuses provenant de quelqu’un qui regrette ses actes », a commenté Mme Buzluk.

M. Toptas a plus tard nié la version de Mme Buzluk. « Rien de tel n’est arrivé », a-t-il dit au quotidien Milliyet.

« Que tu perdes le sommeil »

Mais le journal a publié le même jour les témoignages de cinq autres femmes l’accusant de harcèlement sexuel.

Face à ces allégations, la maison d’édition Everest a annoncé avoir mis fin à sa collaboration avec M. Toptas et de nombreuses institutions ont retiré des prix qu’elles lui avaient décernés.

Le hashtag #Tacizesusma (« Ne reste pas silencieux face au harcèlement ») a été parmi les plus populaires en Turquie au plus fort de la campagne.

Une autre écrivaine, Asli Tohumcu, affirmant « prendre courage de Pelin Buzluk » a publiquement accusé un homme de lettres, Bora Abdo, de l’avoir harcelée.

A la suite de cette accusation, la maison d’édition Iletisim a rompu ses liens avec M. Abdo, qui nie les allégations.

Dans ce contexte, un compte email, uykularinkacsin@gmail.com, qui se traduit par « que tu perdes le sommeil », a été créé à l’initiative de militantes pour encourager les femmes victimes de harcèlement à partager leurs histoires.

Des dénonciations similaires avaient visé le monde littéraire turc dans un passé récent mais étaient passés inaperçues à l’époque.

Ainsi, un article consacré à ce sujet de l’écrivaine Nazli Karabiyikoglu, publié en 2018 sans susciter de vague, a été largement partagé ces dernières semaines sur les réseaux sociaux. Car entretemps, le #Metoo turc est passé par là.

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