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Interview

Le « nazi raisonnable » défendu par les villageois français qu’il supervisait

Dans son nouveau livre "Fatherland", Burkhard Bilger raconte comment il a découvert en 1992 que son grand-père avait été jugé pour crimes de guerre dans la France de l'après-guerre

  • À gauche, la couverture de "Fatherland", de Burkhard Bilger ; à droite, Karl Gonner, prisonnier de guerre. (Crédit : Autorisation ; Dépôt central des archives de la justice militaire)
    À gauche, la couverture de "Fatherland", de Burkhard Bilger ; à droite, Karl Gonner, prisonnier de guerre. (Crédit : Autorisation ; Dépôt central des archives de la justice militaire)
  • La chapelle du village de Herzogenweiler, sur une photo non datée, en Allemagne. (Crédit : Ostarchiv Herzogenweiler)
    La chapelle du village de Herzogenweiler, sur une photo non datée, en Allemagne. (Crédit : Ostarchiv Herzogenweiler)
  • La carte d'identité de la Ligue des enseignants nazis de Karl Gonner. (Crédit : Landesarchiv Baden Warttemberg/ Staatsarchiv Freiburg)
    La carte d'identité de la Ligue des enseignants nazis de Karl Gonner. (Crédit : Landesarchiv Baden Warttemberg/ Staatsarchiv Freiburg)
  • La salle d'école de Bartenheim, en France. (Crédit : Archives de Bartenheim)
    La salle d'école de Bartenheim, en France. (Crédit : Archives de Bartenheim)

LONDRES – En 1992, Burkhard Bilger, 28 ans, a découvert que son grand-père avait été jugé pour crimes de guerre après la libération de la France occupée par les nazis.

Plus de dix ans plus tard, l’arrivée d’un paquet de lettres jaunies en provenance d’Allemagne a incité ce journaliste et auteur né aux États-Unis à rechercher la vérité sur le passé de Karl Gönner en ces temps de guerre.

« Il n’y avait pas de petites erreurs dans l’Allemagne en temps de guerre », écrit Bilger dans son nouveau livre Fatherland : A Memoir of War, Conscience and Family Secrets (« Patrie : Un mémoire de guerre, de conscience et de secrets de famille »). Et, comme il l’admet volontiers, son grand-père en a commis plus d’une.

Instituteur et fervent nazi, Gönner avait été envoyé en Alsace en 1940 pour participer aux efforts du Troisième Reich visant à germaniser la région française récemment conquise. Il avait dirigé les Jeunesses hitlériennes et il était devenu plus tard chef du parti dans le village français Bartenheim. En 1946, il avait été accusé d’avoir donné les ordres qui avaient conduit un fermier français local à la mort.

Mais, comme le révèle le tas de lettres envoyées à la mère de Bilger, les villageois de Bartenheim avaient fourni un témoignage essentiel en faveur de Gönner lors de son procès – un fait probablement unique dans l’Europe de l’après-guerre.

Bilger, qui a grandi dans l’Oklahoma après que ses parents ont émigré aux États-Unis en 1962, dit avoir été « plus fasciné que troublé » lorsque sa mère lui avait appris que son grand-père avait été emprisonné et jugé pour crimes de guerre.

Burkhard Bilger, auteur de « Fatherland », à New York, le 30 septembre 2022. (Crédit : Beowulf Sheehan/Tous droits réservés)

« Je pense que lorsque j’ai entendu ça, je n’ai pas immédiatement fait le lien avec un sentiment de culpabilité ancestrale », déclare Bilger au Times of Israel. La culture allemande dans laquelle il a grandi n’était pas « la partie historique sombre de cette culture », se souvient-il. « Mes parents nous ont protégés de tout cela dans une certaine mesure. »

La mère de Bilger, Edeltraut, enseignante et historienne qui a entrepris des recherches doctorales sur la France de Vichy, avait soigneusement évité le sujet des antécédents de son père en temps de guerre pendant la majeure partie de sa vie. Néanmoins, lorsque Bilger s’était installé en Allemagne en 2014 et qu’il avait commencé à fouiller le passé nazi enfoui de Gönner, la femme de 79 ans « avait fait la paix dans son esprit avec son père, et je pense qu’elle avait confiance dans le fait que les faits ne seraient pas terribles ».

Ces faits – pour les établir clairement, Bilger s’est rendu dans des villages français oubliés ; il s’est plongé dans des archives allemandes poussiéreuses et il est allé sur les sites d’anciens camps de concentration sinistres – se sont révélés complexes, tout comme la question de la complicité de Gönner dans les crimes nazis.

Des faits complexes

Né en 1899 à Herzogenweiler, dans le sud de l’Allemagne, Gönner était issu de cinq générations d’agriculteurs et d’ouvriers. Les conditions de vie dans le village de la Forêt-Noire au début du siècle, écrit Bilger, étaient « médiévales, les gens étaient aussi pauvres que des serfs ». Le père de Gönner jouait, buvait et il était constamment endetté. Il s’était finalement tué en buvant une bouteille de désinfectant. Le jeune Karl partageait la profonde religiosité catholique qui régnait dans son village et il aspirait alors à devenir prêtre.

Mais au cours de l’été 1917, Gönner, âgé de 18 ans, avait été enrôlé dans l’armée allemande. Gravement blessé au cours des dernières semaines de la Première Guerre mondiale, il avait fini par rentrer chez lui, « boîteux et à moitié aveugle », ne voulant plus devenir prêtre mais en proie à « un sentiment qui ne l’a jamais quitté – celui que le monde était une chose brisée, qui avait besoin d’une radicale réparation ».

Il s’était tourné vers l’enseignement mais, alors que l’inflation galopante de l’Allemagne de Weimar absorbait son salaire fixe, Gönner s’était retrouvé appauvri et frustré. Se considérant comme un intellectuel, il avait occupé huit postes en quatre ans.

« Il se déplaçait mais il n’arrivait nulle part », écrit Bilger à propos de son grand-père, qu’il décrit comme « plein de promesses et d’ambitions contrariées ».

La chapelle du village de Herzogenweiler, sur une photo non datée, en Allemagne. (Crédit : Ostarchiv Herzogenweiler)

En 1930, année où les nazis avaient fait leur grande percée électorale, Gönner était marié et il était directeur d’une école à Aulfingen – « une affectation sommaire dans une petite ville paumée », selon les termes de Bilger. Mais alors que son épouse, Emma, issue d’un milieu aisé, n’avait pas de temps à consacrer aux nazis, son mari en était devenu un partisan enthousiaste. Dans les archives d’Aulfingen, Bilger a trouvé une lettre de son grand-père se vantant de son « engagement ouvert en faveur du national-socialisme » à l’automne 1932. Gönner avait adhéré au parti en mai 1933, il avait assisté à deux des rassemblements de Nuremberg et il avait pris les rênes de la Jeunesse hitlérienne locale.

Un fervent membre du parti nazi

Alors que l’adhésion à la Ligue nationale socialiste des enseignants était une évidence pour la plupart des professeurs, à ce moment-là, Bilger affirme que son grand-père « n’était pas simplement membre du parti nazi par commodité ou par nécessité, de crainte de perdre son emploi ».

« Gönner était un fervent membre du parti nazi. Je ne veux pas le protéger de ce jugement », affirme Bilger.

Son petit-fils pense que Gönner partageait la haine autoproclamée des nazis pour le système de classes rigide de l’Allemagne et qu’il avait adhéré à leur programme économique. Il ne pouvait ignorer leur antisémitisme virulent – aucun Allemand ne l’ignorait – mais le partageait-il ? Bilger n’a trouvé aucun commentaire antisémite dans les lettres et les documents personnels de Gönner, bien qu’un journal local ait rapporté un discours qu’il avait prononcé en Alsace en 1940 dans lequel il imputait les maux économiques de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale à la « haute finance ploutocratique juive ». La mère de Bilger avait pour sa part indiqué que son père tenait rarement des propos antisémites à la maison, tout en admettant que cela lui arrivait … parfois.

La carte d’identité de la Ligue des enseignants nazis de Karl Gonner. (Crédit : Landesarchiv Baden Warttemberg/ Staatsarchiv Freiburg)

Il y a cependant des éléments laissant penser que Gönner avait pu commencer à avoir des doutes sur le parti peu après l’arrivée des nazis au pouvoir. En 1934, l’un de ses amis, Hans Müller, directeur d’école lui aussi, avait été licencié après avoir été accusé de déloyauté. Dans une lettre de protestation adressée aux dirigeants locaux de la Ligue nationale socialiste des enseignants, Gönner avait qualifié ce renvoi « d’injustice » et de « monstruosité ». Selon Bilger, cette lettre envoyée par son grand-père reste l’œuvre d’un « ancien croyant, d’un suiveur lésé, d’un homme qui ne pouvait accepter que le parti au pouvoir – celui qu’il avait rejoint – soit rempli de fous ».

Mais, selon Bilger, cela n’avait été que bien plus tard, après son arrivée en Alsace, qu’un « processus graduel » de désillusion à l’égard du national-socialisme s’était réellement mis en place. Les efforts des nazis pour « germaniser » l’Alsace – une région qui a changé de mains entre la France et l’Allemagne à quatre reprises au cours des 70 dernières années – n’avaient pas été ménagés. La langue française était interdite, les livres étaient brûlés et les bérets avaient été déclarés illégaux. Et, bien sûr, les Juifs qui n’avaient pas encore fui avaient été rapidement chassés.

Gönner avait fait partie des centaines d’enseignants allemands envoyés outre-Rhin pour faire de leurs élèves de loyaux sujets du Reich. Il déclara plus tard aux enquêteurs français qu’il avait été affecté à Bartenheim contre son gré, mais, comme l’écrit Bilger, son grand-père « devait savoir qu’il s’agissait de plus qu’un simple rôle d’enseignant », compte tenu de la place centrale qu’occupaient les écoles dans les efforts livrés par les nazis pour endoctriner la jeunesse. Deux mois après son arrivée, Gönner avait donné une conférence dans laquelle il avait fait l’éloge du « merveilleux organisme » du parti nazi.

Dix-huit mois plus tard, en mars 1942, Gönner avait été nommé responsable local du parti à Bartenheim. Une fois de plus, Gönner avait ultérieurement affirmé que les nazis ne lui avaient pas laissé le choix. Mais, comme Bilger lui-même avait commencé à le découvrir, le parcours de son grand-père différait nettement de celui des autres nazis. L’auteur a ainsi rencontré les anciens élèves français de Gönner, qui se souviennent de lui comme d’un homme strict mais respecté. « Il faisait régner l’ordre, mais il n’était pas méchant », se souvient l’un d’eux. Alors que ses deux collègues enseignants s’en tenaient rigoureusement au programme nazi – sport, gymnastique suédoise et collecte de chiffons et de ferraille pour l’effort de guerre – Gönner tentait d’enseigner à ses élèves la lecture, l’écriture, les sciences et les mathématiques, l’histoire et les langues. « On apprenait avec lui », devait confier un ancien élève à Bilger. Il était, avait ajouté un autre dans une formule apparemment oxymorique, « un nazi, mais un nazi raisonnable ».

Une photo non datée de Karl Gonner, prisonnier de guerre. (Crédit : Dépôt central des archives de la justice militaire)

En tant que chef du parti, Gönner avait souvent fermé les yeux sur le genre d’infractions – un villageois ivre chantant l’hymne national français « La Marseillaise », du bétail abattu illégalement et des écoutes de stations de radio à ondes courtes – qui, ailleurs, donnaient souvent lieu à des sanctions sévères. Alors que la guerre s’éternisait et que le régime nazi devenait de plus en plus brutal, Gönner avait commencé à protéger les villageois.

Un chef de la résistance locale, Georges Tschill, par exemple, lui avait soumis le cas d’un charpentier qui avait été expédié dans un camp d’internement après avoir fait preuve de « mauvaise foi ». Trois jours plus tard, après que Gönner a contacté le commandant du camp, l’homme avait été libéré. Dès lors, Tschill et le chef local du parti nazi avaient formé une « alliance tacite ». Gönner avait écrit des lettres pour intercéder auprès de ses supérieurs en faveur de personnes arrêtées à cause de leur « sentiment anti-allemand, » en faveur de réfractaires, de personnes dont les entreprises ou les maisons avaient été mises sous scellés pour des raisons politiques et d’un couple qui a été pris en train de fuir.

Au moment de la libération, aucun habitant de Bartenheim n’avait été envoyé dans un camp de la mort, aucune famille n’avait été déportée et aucun prisonnier politique n’avait été exécuté. Les villes et villages voisins s’en étaient beaucoup moins bien sorties. « Dans une région marquée par la cruauté, Bartenheim était un espace vierge », explique Bilger. « Un trou dans le tissu. »

La salle d’école de Bartenheim, en France. (Crédit : Archives de Bartenheim)

Des questions en héritage

Les actions de son grand-père, dit Bilger, « démontrent un énorme courage ». Mais, comme l’affirme sa fille, avait-il finalement résisté aux nazis ?

« Il a sapé l’effort de guerre des nazis », répond Bilger, en rappelant qu’il avait ignoré les preuves de l’existence d’un refuge pour les jeunes réfractaires au service militaire dans le village. « Il a permis que se produisent ce que les nazis auraient considéré comme des crimes capitaux. C’est une forme de résistance », ajoute-t-il.

Le mélange particulier de « conscience et de devoir malavisé » de Gönner l’avait conduit à quitter sa famille et à retourner à Bartenheim alors même qu’il apprenait que les forces alliées libératrices se trouvaient en Alsace. « Je ne peux pas laisser ces gens en plan », avait-il dit à son épouse, Emma. Peu après avoir traversé le Rhin, il avait été arrêté. Seule l’intervention de Tschill avait permis à Gönner d’échapper à un peloton d’exécution français rapidement constitué.

« Fatherland : A Memoir of War, Conscience and Family Secrets », de Burkhard Bilger. (Autorisation)

Mais, selon son petit-fils, Gönner avait dû payer le prix de sa participation aux crimes nazis : après un an dans un camp de prisonniers de guerre, ilétait revenu dans sa famille amaigri, brisé et ressemblant à « un fantôme vivant ». Trois mois plus tard, il avait été arrêté, détenu dans une prison avec des criminels de guerre notoires et il avait été accusé d’avoir donné les ordres qui avaient entraîné la mort du fermier français Georges Baumann. Ce dernier, qui avait refusé de se joindre à un détachement de travailleurs allemands en octobre 1944, était mort après avoir été sauvagement battu par la police.

Louis Obrecht, le directeur de l’école que Gönner avait remplacé en 1940, avait été à l’origine de cette affaire. Mais ce n’avait pas été la nature du règlement de comptes auquel Obrecht avait participé qui avait mené à l’acquittement de l’Allemand en juillet 1947 – mais bien le témoignage de villageois locaux qui, surmontant leurs craintes de paraître se ranger du côté d’un nazi, avaient écrit des lettres pour le défendre. Le prêtre local avait témoigné en disant que, tout en étant un membre dévoué du parti nazi, Gönner avait « un bon cœur et il était toujours prêt à faire du bien à la population ».

Le processus de dénazification allemand avait par la suite disculpé Gönner, bien que cette décision ait été annulée par le gouvernement militaire français qui l’avait considéré comme un « compagnon de route ».

Bilger estime que le verdict était juste, mais incomplet, pour son grand-père. « Même si je pense qu’il était un compagnon de route, il l’a expié », dit-il.

Des lettres de témoignage françaises en faveur de Karl Gonner. (Crédit : Burkhard Bilger)

Gönner, qui était ensuite retourné à l’enseignement et qui était devenu un partisan des sociaux-démocrates de centre gauche, n’avait jamais vraiment renié son passé pendant la guerre.

« Je pense qu’il était fier de ce qu’il avait fait dans ce village pendant la guerre. Il avait le sentiment d’avoir réussi à remplir ses fonctions d’administrateur tout en protégeant les gens », explique Bilger. « Il n’était pas un radical ou un révolutionnaire qui combattait ouvertement le régime nazi. Il l’a fait par le biais de ses méthodes bureaucratiques. »

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