Le nouveau dirigeant du Hamas qui monte n’est pas un inconnu pour Israël
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Le nouveau dirigeant du Hamas qui monte n’est pas un inconnu pour Israël

Libéré dans le cadre de l'échange Shalit en 2011, Yahya Sanwar est le visage encore plus intransigeant des dirigeants de Gaza

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Rassemblement du Hamas dans la bande de Gaza le 6 décembre 2015 (Crédit : AFP / Saïd Khatib)
Rassemblement du Hamas dans la bande de Gaza le 6 décembre 2015 (Crédit : AFP / Saïd Khatib)

Un changement de personnel dans les services de sécurité du Hamas à Gaza a pris effet cette semaine. Saleh Abu Sharkh, le commandant des agences de sécurité – une sorte de « chef de cabinet » des organismes officiels (et non de l’aile militaire) – a démissionné de son poste pour devenir le directeur général du ministère des Transports.

Tawfik Abu Naim, un des hommes libérés dans l’échange de 1 027 prisonniers contre le soldat israélien Gilad Shalit en 2011, a été nommé à ce poste pour le remplacer.

Bien que ces changements puissent sembler anodins, la Une cachée concerne le patron d’Abu Naim : Yahya Sanwar. Déjà un membre de haut rang du Hamas, Sanwar est en train de devenir le nouvel homme fort et intransigeant du Hamas à Gaza.

La nomination d’Abu Naim marque une autre des étapes que Sanwar a passé sur le chemin pour atteindre l’échelon le plus élevé : une prise de contrôle des agences de sécurité du Hamas à Gaza, y compris la police et le service de sécurité interne qui est l’équivalent du Shin Bet à Gaza.

Sanwar, 54 ans, a été libéré de prison en Israël il y a quatre ans dans le cadre de l’accord Shalit. Condamné à la prison à vie en 1989 pour le meurtre de collaborateurs, il a passé 22 ans en prison. Depuis sa libération, Sanwar a pris une place au sein du Hamas et est devenu peu à peu son chef officieux, mais inébranlable, dans la bande de Gaza.

Il est considéré comme un homme de grande influence au sein des Brigades Ezzedin al-Qassam, l’aile militaire du Hamas, parce que – entre autres raisons – il était l’un de ses fondateurs.

Il est également soupçonné d’être le personnage politique du plus haut rang du Hamas à Gaza, au-dessus de l’ancien Premier ministre, Ismaïl Haniyeh, qui est plus jeune que lui et a un statut inférieur.

Yahya Sanwar (Crédit : Capture d'écran)
Yahya Sanwar (Crédit : Capture d’écran)

C’est un belliciste, même au sein du Hamas, opposé à tout compromis dans ses politiques en ce qui concerne l’Autorité palestinienne et Israël. Même en prison, il a été l’un des principaux adversaires de l’échange dans le cadre de l’échange Shalit – l’accord qui lui a permis d’être libéré – car quand il a vu les conditions : un soldat pour 1 027 prisonniers, il a considéré que le Hamas se pliait aux conditions d’Israël.

Son opposition à l’accord était si forte, a signalé Haaretz à l’époque, que le Shin Bet l’a transféré à une unité d’isolement (avec Zaher al-Jabarin, un autre dirigeant de haut rang du Hamas) pour l’empêcher de saborder l’accord.

Et l’homme que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a libéré de prison est alors rapidement devenu l’ennemi d’Etat n°1 d’Israël.

Kidnapper, puis kidnapper un peu plus

Sanwar est né dans le camp de réfugiés de Khan Younis, tout comme Mohammad Deif, le commandant de l’aile militaire du Hamas, et Mohammad Dahlane, l’ancien dirigeant de haut rang du Fatah qui est devenu leur adversaire juré.

Le soldat israélien Gilad Shalit libéré (deuxième à droite), avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu (deuxième à gauche), le ministre de la Défense de l'époque Ehud Barak (à gauche), et l'ex-chef d'état major, le lieutenant général Benny Gantz (à droite), à la base aérienne de Tel  Nof dans le sud d'Israël, le 18 octobre 2011 (Crédit : Ariel Hermoni / Ministère de la Défense / Flash90)
Le soldat israélien Gilad Shalit libéré (deuxième à droite), avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu (deuxième à gauche), le ministre de la Défense de l’époque Ehud Barak (à gauche), et l’ex-chef d’état major, le lieutenant général Benny Gantz (à droite), à la base aérienne de Tel Nof dans le sud d’Israël, le 18 octobre 2011 (Crédit : Ariel Hermoni / Ministère de la Défense / Flash90)

Dahlane et Sanwar, qui ont le même âge, étaient inscrits à l’université islamique de Gaza. Même à cette époque, dans les années 1980, leurs chemins se sont croisés et ils sont devenus des rivaux politiques.

Dahlane a établi l’aile des Jeunes du Fatah, Shabiba, et s’est présenté comme le candidat de son mouvement à la tête de l’association des étudiants. Sanwar s’est présenté contre lui comme un candidat d’al-Kutla al-Islamiyya, l’association des étudiants des Frères musulmans (cela s’est passé avant que le Hamas ne soit fondé).

Une année, l’université a organisé un débat entre Sanwar et Dahlan, qui a été couvert par les médias. Les deux hommes se tenaient sur scène et se sont adressés aux élèves, en parlant de sujets comme la première guerre du Liban, la situation à Gaza et l’occupation israélienne.

Les partisans palestiniens du chef de file du Fatah, Mohammed Dahlan qui a été renvoyé, qui crient des slogans lors d'une manifestation dans la ville de Gaza, le 18 décembre 2014 (Crédit : AFP / Mohammed Abed)
Les partisans palestiniens du chef de file du Fatah, Mohammed Dahlan qui a été renvoyé, qui crient des slogans lors d’une manifestation dans la ville de Gaza, le 18 décembre 2014 (Crédit : AFP / Mohammed Abed)

Une personne qui connaissait Sanwar quand il était un jeune homme a déclaré au site d’actualités Walla : « C’était une personne charismatique, honnête, très différente des politiciens du Hamas de la nouvelle génération. Il est brillant et politiquement averti, et moi et beaucoup d’autres le respectons beaucoup à ce jour. Ce n’est pas un bavard comme les autres ; c’est un homme d’action ».

Malgré sa position de haut rang dans le mouvement, Sanwar évite le contact avec les médias arabes et palestiniens. Même s’il parle hébreu, il n’accorde pas d’interviews à la presse israélienne, non plus.

Au cours de la première Intifada, Sanwar a établi l’aile militaire clandestine du Hamas avec Mohammad Deif et Salah Shehadeh. Même à ses débuts, il était impliqué dans des attaques terroristes contre des résidents d’implantations et des soldats dans la bande de Gaza et dans l’assassinat de collaborateurs, pour lequel il a été condamné à la prison à vie en Israël. Mais cela ne l’a pas empêché d’arrêter son activité quand il était emprisonné.

Sanwar a remporté le titre du Prisonnier du Hamas n°1 en Israël.

Au cours de ses années en prison, il a tenté, sans grand succès, de planifier des attaques terroristes, principalement des enlèvements dont le but était d’obtenir sa libération.

Puis, en juin 2006, Gilad Shalit a été enlevé à la frontière de Gaza par trois groupes différents : les Comités de résistance, l’Armée de l’Islam, et le Hamas. Shalit a été placé sous la responsabilité exclusive du Hamas après des négociations.

L’une des personnes en charge de la sécurité de Shalit était Mohammed Sanwar, un des frères de Yahya, qui est considéré comme le commandant du secteur de Khan Younis. Les rapports en provenance de Gaza avaient rapporté que Mohammed Sanwar avait annoncé immédiatement après que Shalit a été transféré sous sa garde, qu’il n’y aurait pas d’accord avec Israël, sauf s’il incluait son frère Yahya.

Lorsque l’accord a été conclu et les prisonniers emmenés à Gaza, Sanwar a été choisi pour donner un discours en leur nom.

Debout devant une foule d’environ 200 000 personnes qui ont assisté à la réception officielle, Sanwar, coiffé d’une casquette de base-ball vert, a promis qu’il n’oublierait pas les prisonniers qui sont restés derrière les barreaux. « Nous avons le sentiments d’avoir laissé nos cœurs là-bas. Nous avons laissé beaucoup de prisonniers derrière, des brigades Ezzedin al-Qassam et al-Quds [l’aile militaire du Jihad islamique] », a-t-il dit.

« Nous avons laissé Mohammed Issa derrière. Nous avons laissé Hassan Salameh derrière…. Je demande aux dirigeants des groupes de résistance et des Brigades Izz al-Din al-Qassam de prendre sur eux pour libérer tous les prisonniers bientôt. Je demande à ceux qui ont la capacité d’y prendre part de le faire ».

Après le choc

Mais selon les personnes qui ont été en contact avec lui à Gaza, c’est le moment où le stade « du choc » a commencé.

Lorsque Sanwar est allé en prison, le Hamas était un petit mouvement clandestin sans armée ou sans politicien. Il n’avait ni le désir ni la capacité de contrôler tout le monde. À sa libération, Sanwar a découvert une nouvelle réalité dans laquelle le Hamas était dans le gouvernement et dans les services de sécurité.

Il n’était plus un homme recherché et l’échelon supérieur du Hamas était plein de politiciens, certains d’entre eux plus jeunes et certains un peu moins, qui avaient oublié ce que c’était d’être en fuite ou en prison.

Surmontant ce premier choc rapidement, Sanwar a montré une extraordinaire motivation pour atteindre l’échelon supérieur. Il avait d’excellentes connexions avec l’aile militaire qui datait de son époque en prison, bien que ses relations avec les dirigeants de l’aile politique qui vivaient à l’étranger, tels que Khaled Meshaal et son groupe, ne sont pas aussi bonnes.

Mohammed Deif,  le commandant de l'aile militaire du Hamas
Mohammed Deif, le commandant de l’aile militaire du Hamas

Mohammed Deif, Marwan Issa et d’autres dirigeants de l’aile militaire, comme son jeune frère Mohammed, commencent à prendre en compte son avis et l’apprécient. Et c’est le cas egalement pour les membres de la direction politique dans la bande de Gaza, dont il est un des membres les plus anciens (son ami Rawhi Mushtaha a été libéré de prison dans le cadre de l’échange des prisonniers contre Shalit aussi).

Dans les années 1980, Sanwar était l’un des plus proches collaborateurs du sheikh Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas et son chef spirituel, et a mené a bien les instructions de Yassin sur le terrain en collaboration avec Salah Shehadeh et Deif.

L’ancien Premier ministre Haniyeh, d’autre part, était « tout simplement » le chef du bureau de Yassin. C’est précisément en raison du degré inhabituellement élevé des tensions entre les ailes politiques à Gaza, en particulier après l’opération Bordure protectrice que Sanwar est devenu le lien dans le système, celui que tout le monde écoutait et respectait des ailes militaires et politiques.

Le prix du succès

Le problème actuel de Sanwar est que le succès a un prix. Il s’est fait des ennemis politiques et ce n’est pas tout le monde qui se félicite de sa prise de contrôle rapide du Hamas.

Un des rivaux politiques de Sanwar est Fathi Hamad, qui, pour le dire poliment, n’est pas considéré comme l’un de ses grands admirateurs. Sanwar a décidé d’une série de nouveaux licenciements et de nominations comme celles mentionnées au début de cet article, et ceux qui ont été licenciés vont probablement essayer de régler leurs comptes avec lui tôt ou tard.

La relation de Haniyeh avec Sanwar est également complexe. Tout d’abord, Haniyeh est considéré comme le plus modéré. Deuxièmement, même si la relation entre eux a l’air d’aller de bien se porter vu de l’extérieur, Haniyeh est conscient que Sanwar pourrait mettre en danger sa position en tant que chef adjoint de l’aile politique lors de la prochaine élection et peut même se faire élire à sa tête.

En outre, tout le monde à Khan Younis, sa ville natale, se réjouit du renforcement du clan Sanwar. Ses membres ont pris sur les terres et les entreprises, parfois par la force.

Mais, une dernière analyse, ces réactions pourraient plus être la conséquence de la vitesse à laquelle il a pris le pouvoir et est monté à l’échelon supérieur du Hamas.

En seulement quatre ans, Sanwar, autrefois le Prisonnier Numéro 1, s’est métamorphosé en l’ennemi numéro un. Il a une ligne belliciste même si ce n’est pas la ligne la plus belliciste du Hamas. Il est bien conscient des besoins politiques et militaires du Hamas et est également très bien informé sur tout ce qui a à voir avec Israël, le domaine sunnite et même l’Iran.

Est-ce qu’il sera celui qui mènera une autre guerre contre Israël ? Pas nécessairement. Mais nous pouvons être sûrs d’une chose – il va travailler dur pour un autre accord d’échange de prisonniers, dans des conditions encore moins avantageuses pour Israël que l’échange Shalit, et ce, même si l’enlèvement de soldats israéliens devrait aboutir à un conflit à grande échelle.

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