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Le sort des réfugiés d’Ouman incertain avec l’arrivée des pèlerins pour Rosh Hashana

Des centaines d'Ukrainiens non-Juifs profitent du cholent et ils découvrent le Shabbat dans les hôtels casher de la ville, mais les pèlerins arriveront dans quelques semaines

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Inna et Dima Karsonlov dans leur chambre à l'hôtel Orot, à Ouman, en Ukraine, le 25 juillet 2022. (Crédit : Lazar Berman/The Times of Israel)
Inna et Dima Karsonlov dans leur chambre à l'hôtel Orot, à Ouman, en Ukraine, le 25 juillet 2022. (Crédit : Lazar Berman/The Times of Israel)

OUMAN, Ukraine — Au 152e jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les hôtels qui se trouvent au cœur du quartier juif d’Ouman sont bondés. Des enfants courent dans les couloirs en laissant échapper des éclats de rire, des plats casher sont servis trois fois par jour sous la surveillance attentive et stricte d’un superviseur et des centaines de personnes se rassemblent pour déguster un repas de Shabbat.

La vaste majorité de ces familles qui se régalent de challah et de kugel, à quelques minutes de l’endroit où se trouve le tombeau du rabbin Nachman de Breslev, sont non-juives.

Alors que des Ukrainiens terrorisés ont fui l’offensive russe dès les premiers jours de la guerre, des centaines d’entre eux se sont retrouvés dans cette ville du centre de l’Ukraine – et qui est également, s’avère-t-il, un site majeur de pèlerinage juif.

Les histoires de ces réfugiés qui ont fini par trouver un toit, de quoi manger et un sentiment de sécurité au sein de la communauté juive d’Ouman donnent presque le sentiment étrange que leur arrivée dans cette ville très précisément n’a pas été le fruit du hasard.

« Nous étions dans trois voitures : mes parents dans l’une, nous dans l’autre et ma sœur dans la troisième », dit Inna Karsonlov, enseignante qui a fui la ville de Kherson, occupée par la Russie, à la fin du mois d’avril, aux côtés de son époux Dima et de leurs deux enfants. « Et nous avons commencé à chercher un endroit où séjourner, on appelait partout. On a même envisagé de dormir dans la voiture ».

La famille a passé des semaines sous la coupe des soldats russes, avec d’innombrables arrestations pour les fouiller – et avec au ventre la peur constante que leur fils de 18 ans soit enrôlé de force dans l’armée russe. Leur fuite a duré des jours, les routes étant souvent bloquées après de longues heures passées à attendre dans les embouteillages, dans l’angoisse et l’incertitude.

Une femme pleure dans sa voiture après avoir franchi la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie, à Sighetu Marmatiei, en Roumanie, fuyant la guerre dans son pays après l’invasion russe, le 25 février 2022. (Crédit : AP Photo/Paul Ursachi)

« Et là, ça a été comme un miracle », continue-t-elle. « Au dernier numéro que nous avons appelé, nous sommes tombés ici et on nous a dit : ‘Bien sûr, venez, on va trouver un moyen de s’arranger sur place…’ Et nous sommes donc arrivés tard dans la nuit, nous cherchions à trouver un endroit où rester et heureusement, on l’a trouvé ici ».

« On nous a donné à manger, on nous a adonné l’asile. On nous a donné un endroit où on pouvait rester. Nous avons été extrêmement surpris, tout était tellement facile ici. Et oui, ça a été un miracle, tout simplement », poursuit Karsonlov.

Ruslan, qui a quitté Druzhkivka, dans la région de Donetsk, a pris la fuite avec sa famille il y a deux semaines.

Des juifs orthodoxes prient autour des lieux saints juifs à Ouman, en Ukraine, le 21 septembre 2006. (AP/Efrem Lukatsky)

« On a quitté la ville sans destination en tête pour ainsi dire », dit-il au Times of Israel, lundi, debout sur le perron de l’hôtel Orot, rue Pushkin. « Nous étions tous dans la voiture et il s’est avéré qu’en fin de soirée, nous nous trouvions aux environs d’Ouman. »

Ruslan explique que cette arrivée dans le quartier juif a été un hasard. « On a cherché le centre sur le Google Maps et c’est l’algorithme qui nous a amenés ici ».

« On a donc passé la nuit ici – et, le lendemain, on nous a proposé de rester ».

« Nous leur montrons nos traditions »

L’idée d’accueillir des réfugiés dans ces hôtels casher est venue à l’esprit de Liron Edery, le rabbin de la ville de Kyrvyi Rih, quand il se trouvait à Ouman pour Shabbat, dans les premières semaines de l’invasion russe.

Le rabbin de Kryvyi Rih, Liron Edery (Capture d’écran : YouTube)

« J’ai constaté l’afflux de réfugiés qui arrivait dans la ville et j’ai compris qu’il fallait que nous fassions quelque chose », dit-il lors d’un entretien téléphonique depuis Israël.

La localisation géographique de la ville implique qu’elle est un point d’arrêt logique pour les civils fuyant l’avancée des Russes dans le Donbass, à Mykolaiv, à Marioupol et à Kherson.

« C’est une ville de taille plus modeste, sans aucune infrastructure militaire ou autre de ce type », déclare Ilona, une habitante de Kryvyi Rih qui travaille pour l’Association pour le développement des Communautés juives d’Ukraine dont Edery est le président. « Il est donc relativement sûr d’y rester et c’est la raison pour laquelle beaucoup de gens y viennent. »

Les hôtels casher situés aux abords du tombeau du rabbin Nachman existent – et sont lucratifs – pour deux semaines de l’année, la semaine qui précède Rosh Hashana et la semaine qui suit la fête. Edery est entré en contact avec certains des propriétaires, offrant de payer les frais d’électricité, d’eau et de maintenance qu’ils auraient dû payer quoi qu’il arrive, en rajoutant un supplément de 10 %. Les gérants des hôtels ont été ravis d’accepter l’offre du rabbin.

Edery a aussi mis en place un centre logistique qui a distribué plus de 2 500 tonnes d’aides humanitaires.

Ilona, une habitante de Kryvyi Rih qui travaille pour l’Association pour le développement des Communautés juives d’Ukraine, à l’hôtel Orot d’Ouman, qui accueille des réfugiés, le 25 juillet 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Et une fois que le centre pour réfugiés a été établi, la nouvelle s’est vite répandue et les déplacés de la guerre sont venus dans les hôtels juifs d’Ouman.

« On nous a dit qu’à Ouman, c’était plus sûr, qu’il y avait un centre pour les réfugiés comme celui-là, qu’on pourrait nous aider là-bas », raconte Anya, une mère originaire de Donetsk.

« Nous savions que c’était juif », ajoute-t-elle. « On nous avait spécifiquement parlé de ce centre ».

Et ainsi, dans ces circonstances uniques induites par la guerre, ce sont des dizaines de familles non-juives qui découvrent les repas du Shabbat et qui apprennent ce que sont les traditions juives alors que le conflit, autour d’eux, sème la désolation dans le pays.

« Nous les traitons comme nos clients et nous leur montrons aussi nos traditions », précise Ilona, qui est récemment revenue d’Israël où elle a rendu visite à ses parents à Netanya. « Nous avons donc le dîner du Shabbat, nous leur parlons de nos traditions. Et le samedi également. Nous nous assurons ainsi que nous partageons notre culture avec eux, nous sommes heureux d’être leurs hôtes. »

Et ces réfugiés sont ravis de vivre cette expérience – à tous les points de vue. Ruslan s’est rendu à deux reprises au tombeau du rabbin Nachman et Anya est allé au vieux cimetière juif où ont été inhumés les disciples du chef spirituel. Elle a même appris quelques rudiments d’hébreu.

Anya, une réfugiée de Donetsk, à l’hôtel Orot d’Ouman, en Ukraine, le 25 juillet 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Certains des invités découvrent l’intérêt des pratiques juives dans leur propre vie.

« C’est véritablement une culture différente pour nous », commente Dima Kasonlov. « Jamais nous n’avions vécu cela auparavant… Et nous sommes arrivés ici ; nous faisons cette expérience directe et, en fait, on apprend même des choses qui sont vraiment utiles dans notre quotidien. Par exemple, Shabbat : c’est vraiment une expérience formidable de faire une pause de tout, de prendre le temps de parler aux gens, de réfléchir – avant de reprendre la routine. »

Il est allé, avec sa famille, sur le tombeau du rabbin Nachman et au vieux cimetière juif. « Nous avons beaucoup lu sur l’histoire de cet endroit, et nous l’expérimentons directement également », dit Dima.

Ils ont même appris à aimer le cholent, le ragoût qui est servi lors des repas à Shabbat, un plat ashkénaze. « Au début, on a été très réticents parce que c’est une culture différente et que ce genre de goût n’est pas forcément habituel pour nous, vous savez, c’est quand même différent », admet Inna. « Mais aujourd’hui, on adore ! »

Edery, qui vit en Ukraine depuis 22 ans, est heureux de voir des Ukrainiens chrétiens se familiariser avec la culture juive et avec des Juifs.

Vue aérienne de la rue Pushikna à Ouman, le 8 septembre 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

« Les gens ont toujours peur de l’inconnu », s’esclame-t-il. « Le fait qu’ils puissent voir que les Juifs ne sont pas aussi ‘bizarres’ que ce qu’ils pouvaient penser, c’est une bonne chose. Nous ne cherchons nullement à attirer ces gens vers le judaïsme. Mais le fait qu’ils puissent constater que les Juifs ont des vies normales, qu’ils sont des hommes et des femmes comme les autres, c’est quelque chose d’important de mon point de vue ».

Environ 150 réfugiés séjournent actuellement à l’hôtel Orot. Les coûts induits par l’alimentation et par l’hébergement sont assumés en grande partie par la Fédération des communautés juives de la CEI, une organisation ‘Habad dont le siège est à Moscou.

En plus de répondre aux besoins de base des pensionnaires, le personnel emmène aussi les enfants en excursion une fois par mois – et il met un point d’honneur à organiser des fêtes à l’occasion de l’anniversaire des plus jeunes.

La famille Kasonlov souligne la reconnaissance qu’elle éprouve à l’égard de la communauté juive.

« Quand nous avons fui notre maison, nous n’allions nulle part, nous étions dans le brouillard le plus profond et aujourd’hui, nous avons trouvé une aide et un soutien », dit Inna. « On nous a offert un endroit où nous pouvons rester. On nous a offert tout ce dont nous avions besoin pour pouvoir simplement continuer à vivre. »

Les pèlerins à l’aéroport Ben Gurion se préparent à se rendre sur la tombe du rabbin Nachman à Ouman, en Ukraine, en septembre 2021. (Crédit : Meir Partush/Flash90)

« Et aujourd’hui, nous faisons tout ce que nous sommes en mesure de faire, nous faisons du bénévolat aussi – nous avons tout ce dont avons besoin pour survivre et cela nous donne un sentiment d’optimisme, on a le sentiment que tout ira bien pour nous à l’avenir », ajoute-t-elle avec un sourire.

Un grave problème

Mais il semble pourtant que la communauté qui réside dans ce refuge unique, rue Pushkin, sera bientôt appelée à se disperser.

Malgré les mises en garde émises par Israël et par l’Ukraine,  des milliers de Juifs sont attendus au pèlerinage annuel de Rosh Hashanah, sur la tombe du rabbin Nachman, à la fin du mois de septembre – et les propriétaires des hôtels ont bien l’intention d’ouvrir leurs établissements aux clients payant leur séjour, pendant les deux semaines qui génèrent pour eux des revenus pour toute l’année.

La maire d’Ouman, Iryna Pletnyova (Capture d’écran/Uman media YouTube)

« La communauté juive est très active dans l’accueil des réfugiés », déclare la maire d’Ouman, Iryna Pletnyova, en faisant part de sa gratitude.

« Mais aujourd’hui, nous avons un problème, reconnaît-elle. « Nous devons reloger les réfugiés pour laisser la place aux Juifs qui prévoient de venir pour les festivités ».

Edery évoque, pour sa part, « un grave problème ».

« Nous sommes à la recherche d’un immeuble. Nous n’avons pour le moment encore aucune option en vue », regrette-t-il.

La ville, elle non plus, n’a pas trouvé de solution.

« A l’heure où je vous parle, nous n’avons aucune réponse concrète à apporter », reconnaît-elle. « Nous examinons actuellement la situation, nous œuvrons à trouver une solution que nous pourrons mettre en place pour résoudre le problème. Nous travaillons là-dessus à différents niveaux – du plus haut niveau du gouvernement jusqu’à la communauté locale ».

Elle indique qu’elle a l’intention de présenter un plan d’ici la mi-août.

Nous n’avons pour le moment encore aucune option en vue

Face à un avenir incertain, les réfugiés veulent faire preuve de courage.

« Nous espérons que d’ici-là, notre ville sera libérée », déclare Inna Kasonlov, « mais si ce n’est pas le cas, nous resterons dans le coin. Nous assisterons aux festivités ».

Dehors dans le désert

Et ainsi, il semble qu’alors que Rosh Hashana se rapproche, ce sont des milliers de Juifs pieux qui dépenseront leurs petites économies pour faire le pèlerinage à Ouman, dans un pays en guerre. Ils prendront le risque d’être blessés, voire pire, pour avoir le privilège de prier dans une ville dont le sol est littéralement imprégné du sang de milliers de Juifs qui avaient été tués en 1768, 1919, et en 1942.

Leur détermination à partir pour se recueillir sur le tombeau du rabbin Nachman, à chaque Rosh Hashana, a redonné un nouveau souffle à la présence juive à Ouman que les Cosaques, les nazis et les Soviétiques avaient cherché à éradiquer.

Un charnier au sein du vieux cimetière juif à Ouman contenant les restes des victimes des pogroms de 1919. (Crédit :Lazar Berman/The Times of Israel)

Mais en faisant cela, ils pourraient par inadvertance rejeter des centaines de familles de réfugiés à la rue, qui se trouveront dans l’obligation de se mettre à nouveau en quête d’un abri et de nourriture dans un pays qui lutte actuellement pour sa liberté et qui refuse de se placer sous domination étrangère.

Au premier jour de Rosh Hashana, les pèlerins juifs liront dans la Torah le récit d’Abraham – lorsque le patriarche avait envoyé avec réticence Hagaz et leur fils, Ishmael, dans le désert aride, afin de protéger son héritier, Isaac. Ils liront l’histoire de Hagar plaçant son fils sous un pauvre buisson une fois leur outre vide, se plaçant à distance de manière à ne pas le voir périr.

Et ils liront aussi le récit d’un Dieu qui, entendant la voir de l’enfant, a envoyé un ange pour montrer à Hagar un puits dans le désert.

Le rabbin Edery et la maire d’Ouman, Pletnyova, trouveront peut-être un autre bâtiment où pourront être hébergés les réfugiés.

Ou peut-être que les familles n’auront plus d’autre choix que d’appeler et d’espérer un nouveau miracle alors qu’ils sont sur le point de plonger dans l’inconnu pour la deuxième fois.

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