« Le Tableau volé », une lutte engagée autour d’un chef-d’œuvre spolié par les nazis
Le dernier long métrage du réalisateur juif Pascal Bonitzer raconte l'histoire d'un tableau d'Egon Schiele d'une valeur de 21 M de $, disparu depuis 1939 et retrouvé à Mulhouse
Martin Keller, Français de 30 ans qui travaille dans une usine chimique, invite ses amis Sine et Paco à jouer aux cartes chez lui, dans la ville industrielle de Mulhouse. Ils boivent de la bière et fument des cigarettes, indifférents au tableau représentant des tournesols morts, sur le mur derrière eux.
Il s’avère que ce tableau est en fait un chef-d’œuvre de l’artiste expressionniste autrichien Egon Schiele, décédé en 1918. L’œuvre avait disparu en 1939.
Le marchand d’art qui avait tenté de sauver la collection – un juif autrichien du nom de Karl Grunwald – a fini par fuir aux États-Unis, les mains vides, une partie de sa famille périssant à Auschwitz.
Des dizaines d’années plus tard, le tableau perdu refait surface dans la maison d’un étranger. Il devrait être facile de le restituer à ses héritiers légitimes, n’est-ce pas ? Eh bien non, loin s’en faut.
Les choses se compliquent dans « Le Tableau volé », long-métrage français adapté de l’histoire bien réelle de cette œuvre improbable de Schiele.
Écrit et réalisé par le cinéaste juif français Pascal Bonitzer, « Le Tableau volé », sorit en janvier 2024 en France, a été projeté en avant-première lors du Film Forum de New York le 29 octobre dernier, avant sa sortie en salles partout aux États-Unis.
« On continue de retrouver des œuvres d’art volées par les nazis », explique Bonitzer au Times of Israel. « Les musées qui en sont propriétaires ne se montrent pas particulièrement disposés à restituer les œuvres à leurs propriétaires et descendants légitimes. »
Les événements dépeints dans le film se sont déroulés il y a de cela une vingtaine d’années, en 2006, lorsqu’en France, un inconnu a signalé une découverte surprenante à son domicile, à savoir le chef-d’œuvre spolié de Schiele.
Cette personne ignorait tout de son histoire.
Deux experts de Christie’s ont été dépêchés pour en confirmer l’authenticité. Le tableau a été restitué aux descendants de la famille Grunwald, qui l’ont vendu aux enchères par l’intermédiaire de Christie’s pour 21,6 millions de dollars, selon le New York Times.
Dans « Le Tableau volé », les noms ont été changés et l’intrigue devient plus complexe à mesure que la découverte du tableau déclenche un tourbillon d’activités dans le monde de l’art.
L’intrigue tourne autour d’André Masson, expert en art parisien qui travaille pour une maison de vente aux enchères appelée Scottie’s et porte le même nom qu’un peintre français du XXe siècle.
Dans le film, André est interprété par l’acteur français Alex Lutz, vu dans la série de Hulu « Becoming Karl Lagerfeld » et récompensé d’un César, la plus haute distinction cinématographique française, pour son interprétation de Guy.
Le personnage d’André a un penchant pour les montres et les réparties cinglantes.
« Être détesté, c’est bon pour les neurones », conseille-t-il à sa stagiaire, Aurore.
Lorsqu’André reçoit un appel d’un numéro inconnu, il le passe d’abord à Aurore (Louise Chevillotte) avant de s’y intéresser quand il apprend qu’il pourrait s’agir d’une œuvre de Schiele.
En route pour l’Est de la France, à Mulhouse, pour vérifier l’authenticité du tableau, il fait appel à son ex-femme et experte en art Bertina (l’actrice française Léa Drucker, elle aussi récompensée par un César pour « Jusqu’à la garde »).
En voyant le chef-d’œuvre de près, ils sont convaincus. Schiele, disent-ils, voulait que l’œuvre soit un hommage aux tournesols de Van Gogh, mais ces fleurs sont mortes, reflets du bilan humain de la Première Guerre mondiale.
Ensuite, Martin (Arcadi Radeff) retrouve par hasard des documents prouvant que le précédent propriétaire du tableau était un fonctionnaire de la police nazie qui l’avait probablement spolié.
André et Bertina donnent alors plus de détails : après que l’Allemagne a annexé l’Autriche lors de l’Anschluss, en 1938, les affaires juives ont été confiées au tristement célèbre Adolf Eichmann, qui a forcé les Juifs à payer des sommes exorbitantes pour pouvoir partir.
Le marchand d’art de Schiele — qui s’appelle Wahlberg dans le film — a fui en France avec la collection de l’artiste décédé, mais a été contraint de s’en séparer pour s’échapper aux États-Unis.
Intègre, Martin annonce ne rien revendiquer de ce tableau.
« À mes yeux, ce jeune homme, Martin Keller, est peut-être le personnage le plus mystérieux et intrigant du film », estime Bonitzer. « Il fait preuve d’un total altruisme… Il dit, ‘Je ne veux pas avoir de sang sur les mains, je ne veux pas de ce tableau’. »
Mais ce qui suit est loin d’être aussi lumineux, surtout lorsque Samson Korner, expert dépêché pour examiner le tableau, en dénigre l’état — ce qui, selon Bonitzer, est très proche de la réalité des faits.
« [Cela] fait partie de l’histoire vraie, telle qu’elle m’a été racontée », poursuit le réalisateur. « Lors d’une présentation du tableau, des personnes très importantes sont venues l’examiner, [y compris] un expert dont l’avis était très attendu. Il était indigné, scandalisé. »
« Il y a eu moult rebondissements suite à la découverte du tableau », confie Bonitzer. « La découverte du tableau a ouvert une autre histoire. »
Les héritiers légitimes font ensuite une offre à André pour racheter le tableau. Alors même qu’il touchera 10 pour cent de la somme, André juge l’offre insultante, trop basse. Mais les héritiers n’en démordent pas. Comment sortir de l’impasse ?
Sans trop en dire, il est conseillé aux spectateurs de garder un œil sur la stagiaire, Aurore, un personnage que Bonitzer a inventé pour les besoins de son film.
Aurore a un talent inné pour mentir, une personnalité combative et un passé trouble — ce qui lui occasionne des ennuis avec son patron. Dans une scène-clef, elle sort du bureau au moment précis où Korner arrive pour faire son estimation du tableau.
La rédemption n’est pas loin, pour Aurore comme pour le chef-d’œuvre spolié.
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