Les Américaines ultra-orthodoxes perplexes face aux vaccins et aux variants
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Les Américaines ultra-orthodoxes perplexes face aux vaccins et aux variants

Dans les communautés où maternité et grossesse sont pour le moins centrales, la désinformation sur les recommandations peu claires de l'Organisation mondiale de la santé fait rage

Une femme orthodoxe à Brooklyn, le 29 septembre 2020. (Crédit : Timothy A. Clary/AFP/Getty Images via JTA)
Une femme orthodoxe à Brooklyn, le 29 septembre 2020. (Crédit : Timothy A. Clary/AFP/Getty Images via JTA)

JTA — Pour les jeunes mères de Lakewood, dans le New Jersey, l’année de pandémie qui vient de s’écouler était davantage une nuisance qu’une question de vie ou de mort.

Non que la communauté n’ait pas eu son lot de foyers épidémiques. Ni qu’elle n’a pas subi son lot de pertes. Mais à en croire les jeunes mères de famille de cette importante communauté orthodoxe, le plus dur est passé. La plupart des gens ont guéri du virus, ou du moins c’est ce qu’ils pensent, et seules les personnes âgées et à risque restent confinées. Et à en regarder les vidéos postées sur Instagram de nombreux mariages en intérieur, où très peu de convives sont masqués, les jours sombres de mars dernier semblent loin derrière.

Pour beaucoup, le confinement qui a empêché les milliers d’étudiants en yeshiva de fréquenter le Beis Medrash Gevoha, la plus grande yeshiva de la diaspora, n’était pas un prix qu’ils étaient disposés à payer. Les enfants et les jeunes étant relativement peu exposés au risque de décès ou de maladie grave lié au COVID-19, le fait de les empêcher d’aller à l’école semblait à beaucoup plus dangereux que le virus lui-même.

Mais cela a changé ces dernières semaines, avec la mort d’une femme de 37 ans, apparemment en bonne santé. L’annonce de ce décès a traversé les groupes WhatsApp en même temps que la désinformation sur une éventuelle corrélation entre les vaccins contre le coronavirus et l’infertilité. Dans une communauté ou la grossesse et la maternité définissent le statut des femmes, ces deux informations ont fait prendre à de nombreuses mères la mesure de la gravité de la pandémie.

Aujourd’hui, alors que les médecins de Lakewood et du monde orthodoxe mènent une campagne pour convaincre les femmes de se faire vacciner lorsqu’elles y ont droit et pour les encourager à être plus prudentes si elles ne le sont pas, certaines mères de Lakewood reconsidèrent la façon dont leurs familles abordent les précautions inhérentes à la COVID-19.

« Ces histoires ne nous rassurent pas, c’est le moins qu’on puisse dire », a déclaré une résidente de Lakewood, âgée de 30 ans, qui est enceinte. Elle attendait avec impatience de recevoir le vaccin contre le coronavirus jusqu’à ce que son propre test COVID-19 revienne positif la semaine dernière, ce qui la rendait inéligible pour le moment.

Des femmes traversent Williamsburg, où vit une importante communauté juive orthodoxe, le 10 avril 2019 à New York. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images via JTA)

Lakewood, avec une communauté ‘haredi qui représente plus de la moitié de la population de plus de 100 000 habitants, est de loin la ville la plus féconde du New Jersey. En 2015, elle a enregistré 45 naissances pour 1 000 habitants, soit un taux plus de quatre fois supérieur à la moyenne de l’État et parmi les plus élevés au monde. Aussi, lorsque des rumeurs ont commencé à circuler sur l’effet des vaccins COVID-19 sur la fertilité, les habitants ont commencé à s’inquiéter.

Les rumeurs ont commencé juste au moment où le New Jersey a commencé à proposer des vaccins, et elles ont pris racine sur Instagram et WhatsApp, le réseau social et la plateforme de messagerie plébiscités par les femmes orthodoxes.

Dans un groupe WhatsApp créé par des juifs orthodoxes pour discuter de la COVID-19, une femme a déclaré qu’elle pensait s’installer en Israël mais qu’elle y réfléchissait après que le maire de la ville israélienne de Lod a déclaré qu’il exigerait que les parents soient vaccinés avant que leurs enfants puissent venir à l’école (ce n’est pas certain que la loi l’y autorise).

Dans un autre groupe, les femmes ont comparé la recommandation d’Israël consistant à ce que les femmes enceintes reçoivent le vaccin à la torture des Juifs par les médecins nazis. « Dégoûtant ! Ils font vraiment des expériences sur les Juifs !! » a écrit une femme.

Plusieurs personnes ont échangé des informations sur un cocktail de médicaments créé par un médecin hassidique, Vladimir Zelenko, dont Donald Trump a fait l’éloge mais qui s’est révélé plus tard inefficace et même nocif dans certains cas.

Quelqu’un d’autre a partagé une vidéo de Zelenko dans laquelle il disait que les jeunes gens en bonne santé n’ont pas besoin de se faire vacciner. Il a suggéré de prendre du zinc pour inhiber la « réplication virale » et a déclaré que « selon mon avis médical, personne n’a besoin du vaccin ».

Début janvier, Michal Weinstein, une influenceuse orthodoxe sur Instagram qui vit à Long Island et compte plus de 21 000 abonnés, a publié sur Instagram un reportage sur le Dr Lawrence Palevsky, un pédiatre et un anti-vaxx bien connu qui a pris la parole lors d’un symposium de militants anti-vaccins en 2019 auquel ont participé des centaines de juifs orthodoxes de Monsey. Dans la vidéo, Palevsky a laissé entendre que les vaccins étaient une manœuvre lucrative des compagnies pharmaceutiques – et qu’ils pouvaient contribuer à l’infertilité.

Des jeunes femmes ultra-orthodoxes à Borough Park, pendant, Soukkot, le 4 octobre 2020. (Crédit : AP/Kathy Willens)

Tova Herskovitz, une trentenaire, mère de quatre enfants vivant à Tom’s River, dans le New Jersey, une importante communauté orthodoxe voisine de Lakewood, a déclaré que beaucoup de ses amis sont perplexes à propos du vaccin et ne savent pas à qui faire confiance.

« Il est effrayant de savoir qu’il y a des femmes qui disent tout ce qu’elles veulent sur ce vaccin », a-t-elle déclaré, notant que les influenceurs sur Instagram, populaire dans la communauté orthodoxe, ont répandu des informations erronées sur les vaccins. « Beaucoup de mes amis suivent ces gens ».

Le docteur Mark Kirschenbaum, pédiatre exerçant à Borough Park et Williamsburg, deux communautés hassidiques où les mariages et autres événements sociaux ont repris leur rythme pré-pandémique il y a quelques mois, a déclaré qu’il pense qu’environ 20 % des familles de ses patients sont « sceptiques à l’égard du vaccin ». La plupart vaccinent leurs enfants contre d’autres maladies en raison des exigences scolaires, a-t-il dit, mais les vaccins contre la COVID-19 sont actuellement facultatifs, si tant est que vous puissiez en obtenir un. La rapidité de leur mise au point et leur caractère nouveau devraient susciter encore plus de scepticisme, estime-t-il.

« Les gens craignent davantage le vaccin que le virus », a résumé Kirschenbaum.

Pour combattre cette crainte, les professionnels de santé orthodoxes qui ont passé l’année dernière à exhorter leurs communautés à prendre au sérieux les directives sanitaires se concentrent maintenant sur le renforcement de la confiance dans les nouveaux vaccins.

L’Association médicale des femmes juives orthodoxes, une organisation pour les femmes médecins et les étudiantes en médecine orthodoxes, a démystifié la désinformation dans une fiche d’information et un podcast qu’elle produit. Un groupe d’infirmières juives orthodoxes a mis en place un appel téléphonique hebdomadaire pour discuter des vaccins, accessible aux femmes qui n’utilisent pas Internet pour des raisons religieuses, à 21 heures le jeudi, lorsque la plupart des enfants sont au lit et que les femmes cuisinent pour Shabbat.

Des jeunes ultra-orthodoxes à Borough Park, pendant, Soukkot, le 4 octobre 2020. (Crédit : AP/Kathy Willens)

« Même si vous n’êtes pas sur Internet, il y a une pluie d’informations et de désinformation pour essayer de dissuader les gens » de se faire vacciner contre la COVID-19, a déclaré Tobi Ash, une infirmière de Miami et l’une des fondatrices d’EMES, une organisation promouvant l’information médicale basée sur la science dans la communauté orthodoxe, qui coordonne l’appel. « Il est très difficile de faire le tri des informations qui sont exactes ».

Les médecins orthodoxes ont déclaré avoir reçu des dizaines d’appels téléphoniques relatifs à la sécurité des vaccins au cours des deux derniers mois, dont beaucoup portaient sur l’innocuité des vaccins pour les jeunes femmes ou pour les femmes déjà enceintes.

Le rabbin et docteur Aaron Glatt, chef du service des maladies infectieuses et épidémiologiste hospitalier au Mount Sinai South Nassau à Long Island et adjoint au rabbin de la communauté Young Israel à Woodmere, une grande synagogue orthodoxe du comté de Nassau à Long Island, a déclaré qu’il avait reçu des questions de parents de jeunes femmes qui souhaitent se marier et qui voudront concevoir un enfant peu après leur mariage, demandant si le vaccin pourrait poser un problème.

« Si quelqu’un me demande, je lui recommande absolument de le prendre », a déclaré Glatt. « Vous avez affaire à un risque réel de mourir ou d’avoir de graves complications à cause de la COVID-19 par rapport à un risque théorique alors qu’il n’y a aucune raison théorique réelle de le considérer comme dangereux ».

« Il n’y a aucune preuve qu’il y ait un risque d’infertilité », a-t-il ajouté.

Des juifs ultra-orthodoxes attendent pour recevoir un vaccin contre la COVID-19, dans un centre de vaccination à Kiryat Ye’arim, le 25 janvier 2021 (Crédit ; Yonatan Sindel/Flash90)

A Lakewood, une clinique appelée CHEMED a tiré la sonnette d’alarme sur les cas de COVID-19 chez les jeunes femmes et a déclaré que certains de ces cas entraînaient des fausses couches.

« Contrairement au début de la pandémie, où les personnes âgées et les hommes étaient principalement à risque, nous assistons aujourd’hui à plusieurs hospitalisations de femmes âgées de 35 à 45 ans », ont-ils écrit dans un message publié par The Lakewood Scoop. Ils ont conseillé aux femmes enceintes de parler à leur médecin pour savoir si elles devaient se faire vacciner, « que vous ayez ou non déjà eu la Covid ».

Certains membres de ces communautés imputent à la confusion à l’évolution des directives émises par les autorités sanitaires.

Les nouveaux vaccins contre le coronavirus fabriqués par Pfizer et Moderna n’ont pas été testés sur les femmes enceintes, ce qui a conduit l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à conseiller initialement de ne vacciner que les femmes enceintes présentant un risque élevé de complications liées à la COVID-19. Mais avec le temps, un consensus s’est dégagé sur le fait que la grossesse elle-même représente un facteur de risque, et l’OMS a modifié ses conseils, bien qu’elle ne conseille toujours pas le vaccin pour toutes les femmes enceintes et recommande aux femmes de s’adresser à leur médecin. L’Etat du New Jersey inclut la grossesse dans une liste de conditions donnant droit aux premiers
vaccins ; l’Etat de New York vient de l’ajouter également.

Les campagnes de sensibilisation peuvent être stimulées par de multiples histoires malheureuses, en Israël et à Lakewood. En Israël, six femmes enceintes hospitalisées dans un état grave ont été infectées par le nouveau variant britannique de la COVID-19, ce qui a incité le gouvernement israélien à vacciner en priorité les femmes enceintes.

Et à Lakewood, la mort de Basha Rand, une mère de trois enfants de 37 ans qui vivait dans le quartier voisin de Tom’s River, a ébranlé la communauté le mois dernier. Un avis de décès dans une publication locale ne précisait pas la cause du décès, mais un article dans cette publication faisant état d’une collecte de fonds pour la famille de Rand et apparemment rédigé par la sœur de Rand disait qu’elle avait succombé à la COVID-19. Aucun membre de sa famille n’a pour l’instant confirmé.

Rand n’était pas enceinte, mais elle était l’archétype d’une mère orthodoxe, ayant quitté le Nevada pour le New Jersey peu de temps avant sa mort afin que ses enfants puissent fréquenter la yeshiva et que son aîné puisse fréquenter un lycée orthodoxe.

« Bashie était l’orthophoniste de ma fille ces derniers mois », a commenté une personne sur un site d’information local à propos d’une collecte de fonds pour la famille de Rand, qui a permis de récolter plus de 450 000 dollars. « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi gentil, attentionné et dévoué qu’elle. »

Les volontaires de l’initiative Covid Plasma, qui met en relation les personnes ayant été dépistées positifs à la COVID-19 avec les hôpitaux et les cliniques externes administrant un traitement aux anticorps monoclonaux, encouragent les femmes enceintes à envisager ce traitement si elles tombent malades. Mais même certains volontaires du projet, comme Chedva Thuman, disent qu’ils ne sont pas sûrs que le vaccin ait un sens pour tout le monde.

Des jeunes ultra-orthodoxes à Borough Park, pendant, Soukkot, le 4 octobre 2020. (Crédit : AP/Kathy Willens)

Thuman, une enseignante au lycée, et son mari, qui présente un risque élevé de complications, se sont fait vacciner la semaine dernière. « Si je pensais que c’était quelque chose de vraiment dangereux, je ne l’aurais pas fait moi-même », a-t-elle déclaré.

Mais elle n’est pas sûre de raisonner de la même façon pour sa fille, qui a 20 ans et qui vit en Israël où elle travaille à domicile et dont le mari a déjà contracté la COVID-19. (Israël vaccine désormais toute personne de plus de 16 ans.) Thuman avait entendu des rumeurs selon lesquelles le vaccin causerait des problèmes de fertilité et ne savait pas trop quoi croire, surtout parce que le vaccin est si nouveau.

« Les médecins m’ont dit qu’il ne fallait pas tomber enceinte immédiatement après avoir reçu le vaccin », a-t-elle déclaré. « On ne dit pas ça d’un vaccin contre la grippe. » (Le Center for Disease Control a déclaré que « les femmes qui souhaitent tomber enceintes n’ont pas besoin d’éviter une grossesse après avoir reçu un vaccin COVID-19 à base d’ARNm).

Toutefois, lorsqu’il s’agit de sa communauté de Lakewood, Thuman a déclaré avoir entendu parler de deux ou trois autres femmes orthodoxes enceintes qui sont tombées gravement malades avec le COVID-19 au cours de la seule semaine dernière. Elle espère que les femmes seront plus prudentes.

« La semaine dernière, j’ai vu une double pneumonie chez un jeune de 22 ans », a-t-elle déclaré. « Il y a eu beaucoup d’autres cas de ce genre, alors nous essayons de faire passer le message qu’il faut être très prudent. »

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