Les anciens agriculteurs du Levant ont utilisé l’irrigation pour prospérer malgré les sécheresses
Des chercheurs ont découvert que les agriculteurs de l'âge de Bronze et de l'âge de Fer ont fait preuve de résilience face au changement climatique, cultivant des raisins et des olives dans des sociétés de plus en plus complexes

Au cours des millénaires, les habitants du Levant ont utilisé l’irrigation pour atténuer les effets du changement climatique et pour optimiser la production d’olives et de raisins, faisant preuve à la fois de résilience et d’ingéniosité, dit une nouvelle étude qui a été menée par des chercheurs originaires de plusieurs pays. La recherche a été publiée mercredi dans la prestigieuse revue PLOS ONE.
Ses résultats apportent un nouvel éclairage sur les interactions entre le climat, l’agriculture, le commerce et la société humaine dans une région qui a été souvent décrite comme le berceau de la civilisation, où de grands empires et nations se sont succédés – des Assyriens et autres Babyloniens jusqu’aux Israélites bibliques.
Des chercheurs de l’université de Tübingen, en Allemagne, et de l’université de Durham, au Royaume-Uni, ont passé au crible plus de 1 500 échantillons de noyaux d’olives et de grains de raisin en provenance d’environ 25 sites archéologiques situés dans l’État d’Israël actuel, dans les territoires palestiniens, au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Turquie et au nord de l’Irak. Les échantillons couvrent une période d’environ 3 000 ans, depuis le début de l’âge de Bronze, vers l’an 3 600 avant l’ère commune, jusqu’à la fin de l’âge de Fer, en l’an 600 avant notre ère.
En analysant les isotopes de carbone, les chercheurs ont été en mesure de reconstituer les conditions hydrologiques dans lesquelles ces cultures ont été cultivées.
« Nous nous sommes intéressés à la manière dont les populations du Levant et du nord de la Mésopotamie traitaient leurs cultures, en particulier les cultures de raisins et d’olives, à l’âge de Bronze et à l’âge de Fer », explique l’un des auteurs de l’article, Dan Lawrence, de l’université de Durham, au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.
« Il y a différentes raisons susceptibles de justifier pourquoi les cultures pouvaient ou non disposer de suffisamment d’eau », ajoute-t-il. « Si les précipitations diminuaient en raison du changement climatique, provoquant une sécheresse, cela pouvait causer davantage de stress pour les cultures, mais aussi inciter à davantage d’irrigation ».
Lawrence fait remarquer que si les études précédentes s’étaient concentrées sur les denrées de base telles que l’orge et le blé, l’huile et la viticulture avaient jusqu’à présent reçu beaucoup moins d’attention.
Lui et ses collègues ont adopté une approche innovante. Ils n’ont pas seulement examiné les graines, mais aussi des échantillons de charbon de bois qui provenaient des mêmes sites. Ce qui leur a permis de mesurer les niveaux de stress hydrique de manière plus complète.
Leurs analyses se sont concentrées sur les isotopes stables du carbone, que les plantes absorbent pendant la photosynthèse. Comme les plantes absorbent différents isotopes en fonction des conditions météorologiques, les restes archéobotaniques conservent une trace du climat dans lequel elles ont poussé.
« Nous supposons que [les agriculteurs] irriguaient les cultures principalement pour les faire pousser en abondance et en bonne santé, plutôt que tout au long de l’année », indique Lawrence. « Ainsi, si les valeurs isotopiques des graines et du bois [qui pousse toute l’année] sont similaires, cela laisse plutôt croire qu’ils n’irriguaient pas. Mais si les valeurs diffèrent de manière significative, cela indique que l’irrigation était utilisée sur ce site particulier. »
Les niveaux d’irrigation ont reflété une résilience croissante à un climat de plus en plus sec.
« C’est important de comprendre que ce qui s’est passé au cours de cette période, c’est que le climat est devenu progressivement plus aride », explique Lawrence. « De plus, nous avons connu deux événements de type ‘changement climatique rapide’ – ou événements RCC – le premier a eu lieu il y a environ 4 200 ans et le deuxième, il y a environ 3 200 ans ; ils ont été accompagnés de graves sécheresses ».
Le chercheur fait remarquer que ces deux moments sont traditionnellement associés à l’effondrement des civilisations dans la région.
« Je ne suis pas sûr que les effondrements décrits [par les chercheurs] aient été aussi dramatiques qu’on le croyait auparavant », ajoute Lawrence, « mais nous voulions examiner les tendances générales, à savoir l’assèchement à long terme du climat et l’impact de ces deux événements ».
Ce que les chercheurs ont découvert, dans l’article publié dans PLOS ONE, c’est que l’irrigation a été utilisée de manière croissante dans toute la région au cours des millénaires.
Les résultats laissent également penser que les régions déjà habituées à des conditions arides s’en étaient parfois mieux sorties pendant les périodes de sécheresse intense que les régions moins habituées à ce défi.
« Dans les endroits où les précipitations étaient faibles, on aurait pu s’attendre à ce que la sécheresse soit plus sévère », fait remarquer Lawrence. « Mais au contraire, comme ces régions étaient déjà assez sèches, elles semblent en fait s’en être mieux sorties, ce qui peut paraître contre-intuitif. Nous pensons que comme le climat était déjà sec, les populations comptaient probablement sur l’irrigation, de sorte que lorsqu’une sécheresse a frappé, un système était déjà en place. C’est un exemple intéressant de la résilience développée par les populations ».
Les chercheurs ont également localisé des secteurs où les agriculteurs ont déployé des efforts considérables pour cultiver la vigne.
« Un site situé sur l’Euphrate en Syrie, appelé Emar, se trouve en-dessous du niveau minimum de précipitations nécessaire à la culture du raisin », indique Lawrence. « Ils devaient donc recourir à une irrigation importante pour y parvenir ».
Selon Lawrence, les raisins et les olives ont revêtu une importance particulière dans la mesure où ils étaient étroitement liés à des économies urbanisées de plus en plus complexes, pierre angulaire du développement de ces sociétés.
« Nous observons des périodes où l’accent est clairement mis sur la culture du raisin et de l’olive, même au détriment d’autres cultures, ce qui suggère qu’il y avait une forte demande », dit-il. « Cela montre qu’ils étaient capables de les cultiver, ce qui avait de vastes implications sur le fonctionnement de la société. Les raisins et les olives servaient essentiellement de marchandises : ils pouvaient être échangés contre des biens, voire contre de l’argent à un certain moment. Ce qui laisse penser qu’il y avait un État assez organisé, avec des marchés, des réseaux commerciaux et une intégration économique ».
Le chercheur reconnaît que la région et la période étudiées sont loin d’être uniformes, tant en termes de conditions que de populations qui y vivent.
Il souligne toutefois l’existence d’un important facteur d’unification.
Les agriculteurs « travaillaient dans des environnements très différents, il y avait donc beaucoup de variabilité, et même des préférences locales – par exemple, en ce qui concernait certains aliments », précise-t-il. « Mais plus généralement, ce qui ressort, c’est la capacité d’adaptation des agriculteurs. Ils ont expérimenté, ils ont réagi aux conditions auxquelles ils étaient confrontés et ils ont développé des compétences pour les gérer. Nous avons observé un schéma général d’adaptation plutôt que des choix culturels spécifiques ».
À l’avenir, Lawrence espère que les chercheurs pourront élargir l’étude à d’autres cultures et à d’autres animaux d’élevage, et intégrer les résultats aux fragments de poterie et autres vestiges matériels. Une telle approche, selon lui, pourrait offrir une image plus précise de la vie, de l’agriculture et du commerce à l’âge de Bronze et à l’âge de Fer.
« Ce serait super cool de démêler tout ça », s’exclame-t-il.







