Les autorités vantent la répression à l’encontre des discours considérés comme « un soutien à l’ennemi »
Les autorités mènent une campagne qui, selon les critiques, restreint les droits fondamentaux

La semaine dernière, Sara venait de tout juste de rompre le jeûne du ramadan et elle préparait des desserts pour ses quatre enfants en l’honneur du mois sacré lorsque quelqu’un a frappé à la porte.
Cette enseignante de 40 ans, qui vit à Wadi Ara, a ouvert. Des policiers se trouvaient sur le seuil. Ils étaient nombreux.
« Tout à coup, une dizaine de policiers ont fait irruption chez moi », se souvient Sara, qui préfère utiliser un pseudonyme pour des raisons de confidentialité.
Quelles étaient donc les raisons qui avaient ainsi poussé les forces de l’ordre à se présenter chez elle, en cette soirée de mercredi ?…Une publication parue sur Facebook où elle apparaissait en train de prendre la pose avec ses deux aînés, un drapeau palestinien à la main.
Un post qui avait été mis en ligne en 2016.
« Ils m’ont demandé de leur apporter le drapeau », se souvient Sara au cours d’un entretien accordé au Times of Israel. « Je leur ai expliqué que la photo était très ancienne mais ils m’ont répondu que si je ne trouvais pas le drapeau, ils fouilleraient ma maison et qu’ils la ‘mettraient sans dessus dessous’ – ce sont leurs propos ».
Sara s’est affairée et elle a finalement trouvé le drapeau, qui était dans un placard. Lorsqu’elle l’a sorti, les policiers lui ont passé les menottes aux mains, lui attachant également les pieds. La quadragénaire a ensuite été arrêtée pour incitation à la violence.
Alors qu’Israël est à nouveau en guerre – avec des inquiétudes accrues en matière de sécurité dans tout le pays – certains signes laissent penser que les forces de l’ordre ont intensifié leurs initiatives visant à réprimer ce qu’elles considèrent comme des discours qui sont susceptibles d’inciter à la violence. En conséquence, des citoyens arabes israéliens ont été arrêtés sur des bases juridiques qui paraissent toutefois peu solides.
Les avocats affirment que cette campagne – qui est apparemment encouragée par le ministre de la Sécurité nationale d’extrême-droite, Itamar Ben Gvir – vise à restreindre la liberté d’expression des minorités dans le but de mieux les réduire au silence sous des prétextes sécuritaires, à un moment où l’État juif est plongé dans la guerre.
Si les autorités n’ont pas diffusé de chiffres officiels, le ministère de la Sécurité nationale a affirmé avoir « pris en charge avec fermeté » au moins dix dossiers portant sur de potentiels incidents d’incitation à la haine, même si tous n’ont pas abouti à des arrestations. Il a également rendu public un graphique où il explique avoir procédé à « des dizaines d’arrestations » pour incitation à la haine, pour financement du terrorisme, pour des attentats terroristes qui auraient été déjoués, etc.
Selon des avocats et des militants, au moins quatre Arabes israéliens ont été arrêtés parce qu’ils étaient soupçonnés d’incitation à la violence en vertu de la loi antiterroriste israélienne depuis le début de la guerre, le 28 février. Aucune mise en examen n’a finalement été prononcée dans la totalité de ces cas.
La police a affirmé dimanche dernier que 22 autres Palestiniens de Cisjordanie avaient également été appréhendés depuis que le conflit a commencé, soupçonnés, eux aussi, d’incitation à la violence.
Sara raconte qu’après avoir été menottée, les policiers l’ont emmenée au commissariat, où elle se rendait pour la première fois. Elle ajoute que les enquêteurs l’ont soumise, a-t-elle dit, à un « rituel humiliant ».
« Ils ont essayé de me forcer à piétiner un drapeau palestinien, ils ont pris des photos de moi devant un drapeau israélien avec leurs téléphones », se rappelle-t-elle.
La police n’a pas répondu à une demande de commentaires sur le sujet. Sara a accordé un entretien au Times of Israel en utilisant le téléphone de son fils, le sien se trouvant toujours entre les mains des forces de l’ordre dans le cadre de l’enquête en cours.
Dans un communiqué qui a été diffusé le lendemain, la police a annoncé l’arrestation de la quadragénaire, lançant une mise en garde aux autres personnes potentiellement concernées.
« En particulier en cette période, dans le contexte de la guerre et de l’opération ‘Lion rugissant’, la police agira avec détermination, faisant preuve d’une tolérance zéro, à l’égard de toutes les expressions hostiles et de toutes les publications qui sont susceptibles d’inciter à des troubles de l’ordre public, » était-il écrit dans le communiqué, qui comportait une photo du drapeau.
Une déclaration qui a fait écho à la rhétorique qui est celle de Ben Gvir, qui a fait de la lutte contre les incitations à la haine un élément central de la campagne de son parti d’extrême-droite à un moment où la guerre fait rage.
Le 1er mars, au deuxième jour de l’offensive conjointement lancée par Israël et par les États-Unis en Iran, le ministre s’était rendu dans un immeuble à moitié effondré à Tel Aviv, qui avait été touché par un missile iranien, la nuit précédente. Une femme avait perdu la vie dans cette frappe.
« Quiconque se dresse pour tenter d’inciter à la haine à l’encontre de l’État d’Israël… nous le frapperons, nous lui arracherons la tête », avait dit Ben Gvir aux journalistes rassemblés sur le site de l’explosion, entouré de policiers.
La nuit précédente, la police avait arrêté un homme près de l’entrée de la Vieille Ville de Jérusalem. Il était soupçonné d’avoir « exprimé son soutien à l’ennemi, au terrorisme et à la guerre » dans une station-service située à l’ouest de la capitale, selon une vague déclaration qui avait été faite par les forces de l’ordre. L’individu, dont l’identité n’a pas été révélée, n’a pas été mis en examen, et il est difficile de dire quels ont été les propos qui ont ainsi attiré l’attention des autorités.
Ces dernières ont renforcé leurs mesures contre les incitations à la haine, à la violence ou au terrorisme et contre les expressions présumées de soutien à l’Iran, a fait savoir un communiqué qui a été diffusé jeudi par le ministère de la Sécurité nationale. La présence des forces de l’ordre – notamment les policiers et les agents de la police des frontières – se concentre actuellement autour des mosquées dans les villes mixtes, où cohabitent Juifs et Arabes.
Hagar Shechter, qui est avocate au sein de l’Association pour les droits civils en Israël, déclare que cette répression reflète le comportement qui a pu être adopté par la police à l’égard des citoyens arabes au cours des guerres précédentes.
« La police utilise illégalement ses pouvoirs pour restreindre la liberté d’expression du public arabe, tout en niant la liberté d’expression et en réduisant l’espace démocratique », s’inquiète-t-elle, évoquant « un autre aspect des graves discriminations subies par le public arabe » en Israël.
Si les Juifs israéliens ont semblé massivement apporter leur soutien à la décision d’entrer en guerre, un sondage qui a été réalisé par l’Institut israélien pour la démocratie (IDI) a révélé que seulement environ un quart des citoyens arabes étaient favorables au conflit.
Il y a eu peu de manifestations publiques contre la guerre. Toutefois, celle qui a eu lieu à Tel Aviv et qui rassemblait une vingtaine de militants, dans leur majorité des Juifs israéliens, a été rapidement dispersée par la police, le 3 mars. Un participant au moins a été arrêté et les pancartes condamnant les actions militaires d’Israël ont été confisquées.
La police a invoqué les restrictions imposées en temps de guerre par le Commandement du front intérieur, qui interdisait à l’époque les rassemblements de plus de dix personnes, pour justifier la dispersion musclée de cette petite manifestation. Mais un grand nombre d’Israéliens ont alors accusé la police d’avoir fait preuve d’un deux poids, deux mesures, soulignant les grands rassemblements de Pourim qui ont eu lieu le même jour dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak.
Le militant qui a été placé en détention, Itamar Greenberg, âgé de 19 ans, a été arrêté pour trouble à l’ordre public. Il raconte avoir été emmené au commissariat voisin et soumis à une fouille à nu, qu’il a qualifiée d’illégale et d’humiliante.
« Les policiers m’ont dit d’enlever mes sous-vêtements, de me retourner et de me pencher… Je leur ai répondu que c’était une fouille illégale. Ils m’ont répondu que si je ne le faisais pas moi-même, un agent le ferait de force, et que ce n’était pas à moi de leur dire ce qui était illégal ou non », confie-t-il au Times of Israel.
« L’ennemi intérieur »
L’article 24 de la loi antiterroriste interdit l’identification à une organisation terroriste et les incitations au terrorisme. D’après les rares informations qui ont filtré sur les affaires survenues la semaine dernière, certaines concernaient un soutien présumé apporté à l’Iran, tandis que d’autres, comme celle de Sara, n’ont semblé avoir aucun rapport.
« Cette arrestation pour simple possession d’un drapeau palestinien signifie que toute personne qui souhaite faire partie de la communauté palestinienne est dorénavant suspecte. Nous assistons à un retour de la doctrine de ‘l’ennemi intérieur’, » commente Hadeel Abu Salah, l’avocate de Sara, qui travaille pour l’organisation Adalah.
Selon Abu Salah, la police n’est pas parvenue à obtenir l’autorisation du parquet concernant l’ouverture d’une enquête sur Sara pour infraction de type terroriste – et la publication parue sur Facebook, qui date d’il y a dix ans, constituerait probablement une preuve trop insuffisante pour autoriser une mise en vigueur de l’article 24.
La police l’a donc arrêtée pour trouble à l’ordre public, un délit qui permet aux agents d’arrêter des individus sur-le-champ sans lancer d’investigations officielles. La police l’a ensuite relâchée et assignée à résidence pendant sept jours, sans la présenter à un juge.
Abu Salah déclare que cette tactique particulière des forces de l’ordre crée « un sentiment général de surveillance permanente ». Elle la qualifie « d’outil permettant de transmettre un message de censure permanente à l’égard de la communauté arabe ».
L’affaire la plus médiatisée à ce jour porte sur Majd Asadi, un chanteur d’opéra originaire de la ville druze de Daliyat al-Karmel, qui a été arrêté le 2 mars après avoir écrit sur les réseaux sociaux que s’il avait eu « de nombreux désaccords » avec feu Ali Khamenei, le guide suprême iranien, il ressentait toutefois « une immense admiration pour son positionnement intransigeant à l’encontre des forces impérialistes du mal ».
La police a annoncé qu’Asadi était soupçonné d’appartenir à une organisation terroriste et d’incitation au terrorisme.
Après avoir passé quarante-huit heures dans une aile de la prison réservée aux condamnés pour terrorisme, l’homme a été finalement remis en liberté par le tribunal de première instance de Haïfa. Comme condition expresse à sa libération, le tribunal lui a interdit de publier quoi que ce soit au sujet de la guerre avec l’Iran sur les réseaux sociaux pendant cinq jours et il lui a infligé une amende de 2 000 shekels.
La publication et ses conséquences ont déclenché une vague de colère en ligne – une vague qui a finalement atteint Rafik Halabi, le chef du conseil municipal de Daliyat al-Karmel, qui a affirmé qu’il avait l’intention d’expulser Asadi, un arabe musulman, du village, dans une tentative apparente de se distancier de l’affaire.
Selon Abu Salah, les efforts visant à étouffer la liberté d’expression politique arabe s’étaient tout d’abord intensifiés dans le sillage du pogrom commis par le Hamas, le 7-Octobre. Elle précise avoir recensé 480 arrestations pour incitations depuis lors, des arrestations qui ont donné lieu à 200 mises en examen.
Au cours des sept années qui avaient précédé l’attaque, 80 inculpations avaient été prononcées en vertu de l’article 24, selon Adalah.
La police a commencé à arrêter des personnes pour des propos qui « devraient normalement relever de la liberté d’expression », affirme-t-elle. « Les déclarations sur les réseaux sociaux, les expressions de chagrin et les critiques politiques sont désormais autant de raisons de se retrouver dans une salle d’interrogatoire, d’être placé en détention ou de faire l’objet de poursuites judiciaires ».
Ce qui a « un effet dissuasif sur le discours public », suscitant « de graves préoccupations s’agissant de l’état des libertés civiles et de l’espace démocratique » en Israël, ajoute-t-elle.
Sara pense que son message a été porté à l’attention des autorités après qu’elle a demandé de l’aide dans un groupe Facebook pour s’occuper de son fils autiste de 5 ans, qui avait du mal à rester à la maison sans aller à l’école, au milieu des sirènes d’alerte qui retentissaient régulièrement, avertissant de de missiles et de roquette à l’approche.
Quelqu’un, dans ce groupe, avait apparemment cliqué sur son compte et avait vu que parmi ses nombreux messages consacrés au végétarisme et au bien-être animal, elle avait également publié une photo d’elle tenant un drapeau palestinien sur les ruines d’Aqqur, un village palestinien rasé pendant la guerre d’indépendance de 1948, où son grand-père avait vécu.
Sara retient ses larmes en racontant qu’elle a été victime de harcèlement avant son arrestation. Des internautes ont demandé qu’elle soit expulsée vers Gaza, vers la Syrie ou vers le Liban. Une petite manifestation a même été organisée devant son domicile après que son histoire a été « révélée » par des habitants mécontents de Harish.
Au cours de son interrogatoire, Sara a insisté auprès de la police sur le fait qu’elle n’avait aucun problème avec les Israéliens. Elle a souligné qu’elle enseignait à des enfants arabes et juifs dans une école bilingue, membre du réseau éducatif Hand in Hand.
« Je ne m’identifie pas au drapeau israélien au sens national, mais c’est aussi le drapeau de l’État dont je suis citoyenne et je le respecte », a-t-elle dit aux policiers.
Néanmoins, elle affirme que la police a supprimé la retranscription de l’interrogatoire dans son dossier, donnant ainsi l’impression qu’elle n’a pas répondu aux questions des agents.
« J’ai essayé de leur dire que ce n’est pas parce que je m’identifie au drapeau palestinien que je déteste Israël », explique-t-elle.







