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Les chefs communautaires juifs débattent de leur avenir en Europe

L’antisémitisme et l’affaiblissement des communautés juives européennes brisent l'espoir de certains d’élever leur famille dans les communautés qu’ils dirigent

Un agent français devant une synagogue de Marseille, le 3 novembre 2020. (Crédit : Christophe SIMON/AFP)
Un agent français devant une synagogue de Marseille, le 3 novembre 2020. (Crédit : Christophe SIMON/AFP)

Cinq des sept enfants du rabbin Binyomin Jacobs ont quitté leur pays natal des Pays-Bas pour élever leurs enfants en Israël ou ailleurs. Ce qui signifie que le grand-rabbin néerlandais, dont la famille vit en Hollande depuis des générations, et son épouse Blouman, née à Londres, n’ont que rarement l’occasion de se plonger dans la chaleur d’une réunion familiale – une grande famille à laquelle ils ont pourtant consacré la plus grande partie de leur vie.

Mais avec l’écho dangereux des haines passées qui résonne à nouveau dans toute l’Europe, le couple ne souhaite pas que ses enfants reviennent.

« Bien sûr, j’aurais aimé avoir tous mes enfants à côté de moi », confie Binyomin Jacobs au Times of Israel. « Mais de quel droit leur imposerais-je de vivre dans un pays où l’antisémitisme est en recrudescence ? »

Le point de vue du couple – qui est partagé, en réalité, par un grand nombre de Juifs en Europe et au-delà – reflète parfaitement les difficultés qu’affrontent actuellement les communautés juives européennes dont les membres se raréfient, et ce, alors même que les gouvernements et l’Union européenne allouent un plus grand nombre de ressources à la lutte contre la haine anti-juive, intensifiant leurs efforts dans ce combat.

Ce sont ces problématiques qui ont été au cœur d’une conférence qui a eu lieu à Porto, au Portugal, la semaine dernière. Elle avait été organisée par l’Association juive européenne, dont le siège est à Bruxelles. Plusieurs dizaines de responsables de communautés juives venus de toute l’Europe et des officiels gouvernementaux ont participé à ce sommet, intitulé « Dessiner ensemble l’Avenir des communautés juives européennes », animé en partenariat avec la communauté juive de Porto.

Le grand rabbin néerlandais Binyomin Jacobs et son épouse Blouma Jacobs visitent le musée de la Shoah à Porto, au Portugal, le 16 mai 2023. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

La famille Jacob raconte qu’au début du mois, elle a directement vécu trois incidents antisémites en l’espace de deux jours. Deux hommes ont d’abord alpagué le rabbin, criant des insultes et des slogans pro-palestiniens. Le lendemain, le couple a rencontré un problème similaire dans la rue et plus tard, le rabbin a constaté que des croix gammées avaient été peintes dans le parc de son quartier.

En 2021, le groupe de veille CIDU avait répertorié 183 incidents antisémites dans le royaume, une hausse de 36 % par rapport à l’année précédente et le bilan le plus élevé en plus d’une décennie.

« Cela transmet un sentiment, c’est clair – le sentiment que les Juifs sont indésirables ici », dit le rabbin, qui n’a néanmoins émis aucun avis en direction des 40 000 membres de la communauté juive du Pays-Bas pour les décourager d’envisager de continuer à vivre leur vie dans le pays.

Il lui arrive de recommander l’immigration aux fidèles qui viennent le consulter en fonction de leur situation propre. « Il n’y a aucune réponse-type à donner en matière d’alyah« , explique-t-il, utilisant le terme en hébreu désignant le départ des Juifs vers la Terre d’Israël.

Blouma Jacobs note que l’antisémitisme a été l’un des principaux facteurs ayant motivé les jeunes Juifs religieux à franchir le pas de l’exil – ces derniers, selon les statistiques, sont plus facilement pris pour cible par les antisémites en raison des vêtements qui permettent de les reconnaître. Quand ils partent, la communauté à laquelle ils appartenaient s’en trouve affaiblie, ajoute-t-elle, « et c’est ainsi que la vie juive dans son ensemble est moins solide aujourd’hui qu’elle ne l’était dans le passé ».

En termes pratiques, « cela signifie que si vous êtes religieux dans une ville comme Amsterdam, où la plupart des Juifs ne sont pas très pratiquants, vos enfants n’auront que peu de perspective de trouver un partenaire qui partagera leurs valeurs et leur vision du monde », explique le rabbin. « Un grand nombre part pour cette raison ».

Même ceux qui ne quittent pas physiquement le pays peuvent encore s’éloigner de la communauté. « L’antisémitisme implique que ceux qui s’assimilent seront moins enclins à s’attacher à la communauté ou à approfondir cet attachement », fait remarquer Jacobs.

Joel Mergui s’exprime lors du rassemblement Justice pour Sarah Halimi à Paris, le 25 avril 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

De multiples dirigeants des communautés juives européennes ne cachent plus le fait que leurs enfants sont partis. Joel Mergui, président du Consistoire de Paris, l’organisme français responsable de la communauté juive française en ce qui concerne les offices religieux, n’hésite pas à faire référence dans des discours au départ de ses quatre enfants, partis vivre leur vie en Israël.

Mergui cite souvent la tradition sioniste de sa famille pour expliquer le phénomène. Mais il partage aussi sa colère face à l’antisémitisme et à la manière dont ce dernier affecte le quotidien de ses enfants et de leurs parents en France. « Ces dernières années, j’ai vu des enfants comparer les écoles non pas sur la base de leurs résultats académiques, mais sur leur niveau de protection policière », avait-il dit dans un entretien mémorable de 2015.

Meyer Habib, député français, explique que deux de ses quatre enfants résident dorénavant en Israël. Les huit enfants du Grand-rabbin de Paris, Michel Gugenheim, ont également fait leur alyah.

Les nouvelles lois adoptées dans les capitales européennes ont aussi aidé à convaincre de nombreux Juifs que même les gouvernements qui s’engagent à les protéger physiquement ne s’engagent pas toujours à garantir qu’ils pourront pratiquer librement leur judaïsme. La Belgique, la Suède, la Finlande, le Danemark, la Slovénie, l’Estonie, la Suisse et la Norvège ont largement banni l’abattage rituel casher et de nombreux pays européens ont restreint la circoncision religieuse – ou songent à le faire.

Des questions qui se posent aussi aux Pays-Bas, dont la réputation de tolérance contraste avec les expressions d’antisémitisme, qui sont en hausse ces dernières années, et les initiatives politiques qui ont pu être prises de manière répétée, visant à interdire l’abattage casher et la circoncision.

Le parlement hollandais avait interdit dans les faits, en 2011, l’abattage casher et halal dans un vote qui – ce qui n’était pas inhabituel pour ce type de législation en Europe occidentale – avait été soutenu par les politiciens anti-musulmans à droite et par les politiciens soucieux du bien-être animal à gauche. Le sénat avait renversé cette interdiction en citant les libertés religieuses, mais de nouvelles tentatives de restriction de ces pratiques sont actuellement en cours.

La circoncision non-médicale, effectuée par les Juifs sur les petits garçons huit jours après leur naissance, est également dans le viseur des autorités. En 2019, le ministère de la Santé avait annoncé qu’il avait ouvert une enquête sur deux des mohels les plus connus du pays, qui pratiquent des circoncisions religieuses, sur la base d’une lecture conflictuelle de la loi régissant ce type de procédure.

Une dynamique similaire touche les communautés juives européennes dans leur ensemble – et notamment la Belgique, le siège et le symbole de l’Union européenne. Deux de ses trois régions avaient interdit les abattages casher et halal en 2019. Ce bannissement, survenu dans un contexte de recrudescence d’incidents antisémites et d’attentats terroristes islamistes, avait amené les leaders communautaires à remettre ouvertement en doute l’avenir des Juifs dans le pays pour la toute première fois depuis des décennies.

L’immigration en Israël des Juifs de Belgique – ils sont 40 000 à vivre là-bas – a augmenté d’environ 20 % après 2010. La moyenne des arrivées annuelle est de 170 nouveaux-arrivants contre 130 dans les années précédentes, selon les statistiques du gouvernement israélien. D’autres milliers de Juifs de Belgique sont partis vers d’autres destinations et vers d’autres horizons, précisent les responsables de la communauté.

Cet « exode silencieux », comme l’a présenté le militant communautaire Joel Rubinfeld, a vidé des synagogues autrefois populaires, dont les bâtiments ont dû être mis à la vente.

Au Danemark, les leaders communautaires ont averti que les tentatives répétées visant à rajouter la circoncision religieuse à l’interdiction de l’abattage casher signifierait la fin de la vie juive.

Même en France, la plus grande communauté d’Europe – forte d’environ 400 000 personnes – de nombreuses congrégations ont souffert du départ d’au moins 50 000 Juifs depuis 2014, selon les statistiques du gouvernement israélien.

Lors de la conférence à Porto, le directeur de l’Association juive européenne, le rabbin Menachem Margolin, a vivement recommandé aux chefs communautaires qui étaient présents « de ne jamais abandonner », leur disant que l’avenir des Juifs européens était « entre leurs mains ». Des pressions efficaces, la construction de passerelles entre les communautés, l’union parmi les Juifs et la détermination peuvent entraîner des résultats spectaculaires, a-t-il affirmé dans plusieurs discours qui ont été applaudis avec enthousiasme.

Le rabbin Menachem Margolin lors de la conférence annuelle de l’Association juive européenne de Porto, le 16 mai 2023. (Crédit : EJA)

Margolin a aussi réalisé une enquête rapide parmi la centaine de leaders communautaires rassemblés dans la salle qui les accueillait à Porto, leur demandant : « Combien d’entre vous avez été contactés par un officiel, combien d’entre vous avez été sollicités pour apporter une contribution à la lutte contre l’antisémitisme et à la sauvegarde de la vie juive ? »

Une seule personne présente – Maximillian Marco Katz, venu de Roumanie – a levé la main.

« C’est ce que nous devons changer », avait dit Margolin. « Nous devons être unis et proactifs ».

Dernier combat à Waterloo

Et pourtant, sur le terrain, certains responsables juifs ont des inquiétudes plus immédiates que l’élaboration des politiques : Ils observent leurs congrégations qui se réduisent comme peau de chagrin. Parmi eux, Jacob Benzennou, qui est le président de la communauté juive de Waterloo, une ville belge située aux abords de Bruxelles rendue célèbre par la défaite essuyée par l’armée de Napoléon Bonaparte, en 1815. Aujourd’hui, elle n’accueille plus qu’environ 250 Juifs.

Benzennou fait partie des centaines de milliers de Juifs d’Afrique du nord qui, à partir de 1950, avaient aidé à un renforcement désespérément nécessaire du nombre et de la pratique religieuse des communautés juives d’Europe qui avaient été décimées et parfois éradiquées totalement pendant la Shoah.

Il a co-fondé la communauté juive de Waterloo, en plus d’une synagogue locale, il y a environ trois décennies – et la congrégation était rapidement devenue vibrante. Mais – en raison de l’assimilation et de l’émigration qui ont commencé dans les années 1990 – la synagogue de Waterloo peine souvent à avoir le minyan [quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie (NDT)].

« Nous n’avons pas suffisamment de gens qui viennent à la synagogue et nous assistons à un phénomène très grave : il y a une assimilation très, très rapide », explique Benzennou. « Tout le monde parle d’antisémitisme mais en tant que fondateur d’une synagogue, je m’inquiète davantage des jeunes qui ne viennent plus, qui ne participent plus : ni à la religion, ni à la tradition, ni à la vie communautaire ».

Plusieurs pays, comme l’Allemagne, mais aussi les institutions de l’Union européenne ont alloué, ces dernières années, des fonds à la lutte contre l’antisémitisme – par le biais de législations, de programmes de sensibilisation ou en offrant une protection physique aux communautés juives. Certains de ces pays et entités ont également lancé des projets visant à soutenir la culture juive.

De nombreux membres de la communauté sont reconnaissants à l’égard de ces initiatives qui, disent-ils, donnent de l’espoir dans une période difficile. Mais d’autres doutent de leur efficacité lorsqu’elles sont prises par des gouvernements et par des entités qui, simultanément, limitent la capacité des Juifs à pratiquer certains des rites les plus fondamentaux de leur religion ou qui semblent singulariser Israël, l’objet de tous les blâmes.

Binyomin Jacobs considère que les deux problématiques – antisémitisme et assimilation – sont liées l’une à l’autre. « Plus l’antisémitisme s’exprime, plus les gens partent. Plus les Juifs partent, plus d’autres suivent à cause de l’amenuisement des communautés juives », note-t-il.

Le rabbin Binyomin Jacobs et son épouse, Bluma, près de la fenêtre endommagée de leur habitation suite à une attaque, le 17 juillet 2014. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

« Je n’ai même pas besoin de regarder les informations à la télévision : Quand je vois les voitures de police devant la maison, je sais qu’il s’est produit quelque chose en Israël », a expliqué le rabbin à la conférence, en référence au fait que les crimes antisémites ont tendance à grimper en flèche dans toute l’Europe occidentale quand des violences éclatent en Israël ou dans les environs du pays.

Blouma Jacobs, enseignante de longue date, a tenté de discuter avec des adolescents – en vain. « Je leur ai dit : Revenez nous parler au lieu de prendre la fuite comme des lâches », se souvient-elle.

A la fin de la même semaine, Jacobs a appris que le rabbin local qui officiait dans la petite communauté juive d’Amersfoort partait à la retraite, mettant en doute l’avenir de la communauté même où il vit avec son épouse.

Le Grand-rabbin, dont le travail intègre l’éducation à la Shoah et les échanges avec les chrétiens et les musulmans – et le dialogue avec les Juifs en quête d’une connexion plus forte avec leur judaïsme – aimerait vivre à proximité de ses enfants à l’étranger, que ce soit en Israël, aux États-Unis, au Royaume-Uni ou au Canada, dit-il. Mais il restera aux Pays-Bas, affirme-t-il, « parce qu’un capitaine n’abandonne pas son bateau ».

Le couple continuera « à vivre, c’est certain à Amersfoort aussi longtemps que notre présence sera nécessaire », dit Blouma Jacobs qui, aux côtés de son époux, se prépare pour les événement qui marqueront le 300e anniversaire de la synagogue locale, en 2027.

« Après ça, on verra », ajoute-t-elle.

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