Les communautés juives US dépourvues face aux violences conjugales
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Les communautés juives US dépourvues face aux violences conjugales

Une étude publiée par Jewish Women International indique que les services offerts aux victimes - refuges, services juridiques, soutien - sont insuffisants dans toutes les religions

  • Photo d'illustration : Une manifestation contre les violences faites aux femmes à Tel Aviv, le 4 décembre 2021. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)
    Photo d'illustration : Une manifestation contre les violences faites aux femmes à Tel Aviv, le 4 décembre 2021. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)
  • Photo d'illustration : Une manifestation contre les violences faites aux femmes à Tel Aviv, le 4 décembre 2018. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)
    Photo d'illustration : Une manifestation contre les violences faites aux femmes à Tel Aviv, le 4 décembre 2018. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)
  • Photo d'illustration : Des manifestantes frappent sur des casseroles lors d'un mouvement de protestation contre les violences conjugales à Tbilisi, en Géorgie, le 21 octobre 2014. (Crédit : AP Photo/Shakh Aivazov)
    Photo d'illustration : Des manifestantes frappent sur des casseroles lors d'un mouvement de protestation contre les violences conjugales à Tbilisi, en Géorgie, le 21 octobre 2014. (Crédit : AP Photo/Shakh Aivazov)
  • Photo d'illustration : Une manifestation contre les violences faites aux femmes dans le centre-ville de Chicago, le 1er octobre 2015. (Crédit : AP Photo/Sophia Tareen, File)
    Photo d'illustration : Une manifestation contre les violences faites aux femmes dans le centre-ville de Chicago, le 1er octobre 2015. (Crédit : AP Photo/Sophia Tareen, File)

NEW YORK – Rachel Perry ne s’est effondrée et n’a pleuré qu’un mois après avoir quitté son mari violent.

« J’ai enfin réalisé que je n’étais plus sous la coupe de cet ogre. Je pouvais enfin respirer, c’était la liberté retrouvée », confie Rachel Perry au Times of Israel.

Cette mère de huit enfants – qui a demandé à utiliser un pseudonyme pour protéger sa vie privée et celle de ses enfants – avait déjà envisagé de quitter son époux à plusieurs reprises. Mais elle craignait pour le bien-être de ses enfants, déclare-t-elle, ajoutant qu’elle n’était pas indépendante financièrement à l’époque et qu’elle doutait d’avoir les compétences éducatives nécessaires pour se débrouiller seule.

De plus, et c’est peut-être le plus important, les années passées à vivre sous l’emprise de l’homme qui partageait sa vie et qui la menaçait, l’humiliait et l’intimidait rendaient la seule perspective de ce départ plus effrayante encore.

« La partie la plus difficile, c’est de s’en sortir », explique Perry. « Même après avoir reconnu le problème, il y a ce lien d’une force folle qui vous oblige à rester là – surtout quand des enfants sont impliqués ».

« J’ai huit enfants, dont certains ont des besoins particuliers, » indique-t-elle.

Si Perry a finalement pu quitter son mari et qu’elle a bénéficié d’un certain soutien financier de la part de sa communauté, un rapport publié au printemps dernier par Jewish Women International (JWI) révèle que les communautés juives de tous les courants échouent souvent à prendre en charge les importants besoins des survivantes de violences conjugales. Logement sûr, aide juridique, formation adéquate des rabbins et des religieux ou aide financière : il y a un manque criant de systèmes de soutien, selon le rapport.

« La communauté juive manque à ses devoirs envers les survivantes des violences conjugales et leurs enfants en ne répondant pas à leurs besoins. Les survivantes sont attachées à la communauté mais elles se sentent souvent stigmatisées par elle », déclare Deborah Rosenbloom, directrice des programmes du JWI, dans une interview accordée via Zoom. « La plus grande lacune que nous avons constatée concerne les moyens de rendre la communauté plus sûre et plus accueillante. »

Deborah Rosenbloom, directrice des programmes de l’Internationale des femmes juives. (Autorisation)

À l’échelle nationale, une femme sur quatre et un homme sur sept sont victimes de violences conjugales au cours de leur vie. Néanmoins, l’idée du « Pas chez nous » persiste, remarque la docteure Shoshana Frydman, directrice exécutive de la Shalom Task Force, dont la mission est d’aider les victimes de violences conjugales.

« D’une manière générale, nous acceptons que de telles violences puissent se produire. En revanche, nous n’acceptons pas qu’elles se produisent chez nous. Les violences concernent l’autre, le Haredi, le Sépharade, le réformé… Elles ne touchent que les autres. Les gens vont s’appuyer sur les stéréotypes qu’ils nourrissent à l’égard d’un autre groupe et le résultat en est dévastateur », s’exclame Frydman, qui travaille depuis 20 ans auprès de victimes de violences conjugales.

Trouver un logement sûr en urgence

Selon le rapport, le principal obstacle auquel sont confrontés les victimes, lorsqu’elles décident de quitter une situation de violences, est de trouver un logement de transition adéquat et un logement permanent abordable.

« Il y a un manque de services offerts dans la population au sens large et aussi dans la communauté juive. Les besoins de la communauté juive sont uniques – des refuges adaptés à la culture sont nécessaires. D’autres symboles religieux peuvent mettre une personne mal à l’aise. Il ne s’agit pas seulement de la nourriture casher ou de l’observation du Shabbat », explique Eden Mitrany, qui a obtenu une maîtrise en travail social au Touro College de New York.

Aujourd’hui en train de préparer son doctorat, Eden Mitrany se concentre sur les violences conjugales dans la communauté juive. Elle a récemment obtenu la première place dans sa catégorie au concours de Plans d’action lancé par la ville de New York et elle veut ouvrir un centre d’accueil casher pour les victimes de violences conjugales dans le comté de Nassau.

Sans endroit où aller, de nombreuses femmes sont dans l’obligation de rester dans une vie de violences, dit Mitrany.

Selon Eden Mitrany, assistante sociale et candidate au doctorat, les communautés juives ne sont pas équipées pour répondre aux besoins des victimes de violences domestiques. (Autorisation)

Par exemple, il a fallu des années à Perry pour quitter son mari, en partie parce qu’il n’y avait pas de logement auquel elle pouvait accéder.

Lorsque Perry a quitté son ex-époux, elle a fini par rester dans la maison qu’ils avaient louée ensemble, et son ex-mari a déménagé. Elle a cherché une place dans un refuge pour femmes non-affilié à la communauté juive, et bien qu’elle ait reçu un avis d’expulsion, il lui a été répondu que le refuge n’avait pas de place pour les mois à venir.

Puis son ex-mari a tenté de revenir. Perry ne se sentait pas en sécurité chez elle, mais elle n’avait nulle part où aller.

« C’était assez effrayant. Il est revenu dans la maison, a ouvert le réfrigérateur, il a commencé à exiger des choses de moi et il commencé à faire peur aux enfants. Il criait et il me menaçait », raconte Perry. « Ma fille aînée a fini par être si terrifiée qu’elle a appelé la police et le Shomrim [groupe juif de surveillance du quartier]. Le bénévole du Shomrim a réussi à le faire partir et la police l’a empêché de m’agresser physiquement. Le rapport de police qui a été effectué suite à cet incident m’a permis d’obtenir une ordonnance de protection ».

Si Perry a fini par quitter sa communauté, certaines victimes veulent rester. Elles veulent continuer à avoir accès à leurs synagogues, à leurs écoles, à leurs groupes de jeunes et à la vie juive en général, sans avoir à repartir de zéro dans un nouvel endroit.

La docteure Shoshana Frydman, directrice exécutive de la Shalom Task Force, parle aux élèves de la sécurité et de la violence domestique. (Autorisation)

« On a tendance à confondre le fait de quitter une relation dangereuse avec le fait de quitter la communauté. C’est une question de sécurité plus généralement et il est essentiel de comprendre que nous avons tous la responsabilité collective de veiller à ce qu’une survivante puisse rester dans sa communauté », estime Frydman. « En tant que communauté, nous ne devons pas porter de jugement et nous devons nous demander : ‘Pourquoi la victime devrait-elle quitter la communauté pour obtenir ce qu’elle veut, c’est-à-dire la sécurité ?’. »

Pour atteindre ce niveau de sécurité, selon le rapport, les organisations devraient explorer des partenariats avec des entreprises telles qu’Airbnb pour aider à répondre aux besoins en termes de logement ou Lyft pour aider aux coûts de transport. Par exemple, Project S.A.R.A.H., un organisme à but non lucratif basé dans le New Jersey, a établi un partenariat avec l’État du New Jersey et propose des hôtels comme option de logement temporaire.

Contrôle par les tribunaux

Selon l’avocate Roberta « Rob » Valente, qui a participé à la rédaction du rapport du JWI, les abus de procédure sont fréquents dans les cas de violences conjugales. Il est donc important d’augmenter le financement des programmes juifs de lutte contre ce type de violences afin de garantir la présence d’au moins un avocat spécialisé dans le droit de la famille, dit-elle.

« Les agresseurs disposent souvent de meilleures ressources et ont accès à des avocats plus rusés. Ils connaissent les lignes juridiques et ils jouent avec. Ils savent ce qu’il faut dire et ils savent que les tribunaux sont partiaux et enclins à penser : ‘Laissons donc ce couple, ces parents, s’arranger’, » dit Valente.

Roberta Valente est avocate auprès de Jewish Women International et l’un des auteurs du récent rapport sur la capacité de la communauté juive américaine à répondre à la violence domestique. (Autorisation)

Selon Roberta Valente, les personnes désireuses d’aider bénévolement les victimes à obtenir des ordonnances de protection ne manquent pas, mais elles n’ont souvent pas le bagage nécessaire. Sans formation adéquate ou sans connaître le lexique de la violence, il est facile d’entraîner un nouveau traumatisme chez une victime.

En tant que travailleuse sociale clinique agréée et directrice du projet S.A.R.A.H., Shira Pomrantz indique que les victimes lui disent souvent qu’elles veulent mieux comprendre leurs droits dans les litiges concernant la garde des enfants et les pensions alimentaires.

L’association à but non lucratif, qui s’occupe d’habitants du New Jersey, invite souvent des avocats spécialisés dans les traumatismes à s’exprimer dans le cadre de groupes de soutien et à mettre les victimes en contact avec les ressources auxquelles elles n’ont pas accès de prime abord.

Au sein du groupe de travail Shalom, trois avocats spécialisés dans les traumatismes et un assistant juridique peuvent accompagner les victimes dans leurs démarches auprès des tribunaux civils et religieux juifs. Ils sont équipés pour traiter les questions relatives au guet, ou acte de divorce juif, et pour aider les victimes à obtenir les frais de scolarité pour les écoles juives privées, qui sont la norme pour les juifs pratiquants, mais qui peuvent aussi être très coûteux, a déclaré Frydman.

Un appel aux responsables religieux

Au-delà des questions relatives au logement et aux finances, le rapport du JWI a constaté que les responsables religieux, dans les communautés juives, avaient besoin dans l’ensemble d’une meilleure formation pour appréhender la question des violences conjugales.

Bien que la plupart des responsables – tous courants confondus – souhaitent aider les victimes de violences conjugales, beaucoup ne savent pas comment mettre en œuvre des plans de sécurité pour les victimes, comment répondre à une urgence ou à une crise conjugale violente, ou comment respecter les besoins de sécurité des victimes à toutes les étapes de leur vie.

« Je pense que les organisations juives devraient vraiment, vraiment trouver des moyens pour que les victimes se sentent en sécurité. Ma synagogue n’avait aucun plan de sécurité », déplore une survivante citée dans le rapport et souhaitant rester anonyme.

« Lorsque je leur ai parlé de la situation dans laquelle je me trouvais, ils m’ont dit qu’ils n’avaient aucun protocole et qu’ils n’avaient aucun lien avec un programme de lutte contre les violences conjugales. Maintenant, ils en ont un. Je pense qu’un rabbin doit être préparé à comprendre comment rendre la synagogue sûre. J’ai moi-même constaté que la présence des deux membres d’un couple dont un membre a été victime de violences conjugales dans une même synagogue, ce n’est pas sûr – même notre école maternelle n’est pas sûre », continue la femme.

Pendant des années, Perry s’est dit qu’il valait mieux rester avec son agresseur que de vivre seule. Elle pensait que tant que les violences ne concernaient qu’elle, elle pourrait s’en sortir. Puis son ancien mari a commencé à s’en prendre à leur fille aînée et elle a réalisé que ces violences ne devaient pas être vécues comme une fatalité.

« Il s’agissait d’un homme très pieux, très juif, qui parlait de la Torah, mais qui m’écrasait, qui brisait mon esprit et qui essayait de me contrôler », dit Perry. « J’ai réalisé que continuer à vivre dans une maison où régnait une telle atmosphère de terreur et de colère était bien pire que la difficulté initiale du départ, que le départ en lui-même et que les incertitudes. J’ai décidé que je préférais être seule pour tout le reste de ma vie plutôt que de continuer à vivre comme ça. »

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