Les défis se profilent dans le rapprochement entre l’Inde et Israël
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Analyse

Les défis se profilent dans le rapprochement entre l’Inde et Israël

Les responsables entrevoient un fort potentiel dans le rapprochement commercial et stratégique, mais y arriver pourrait s'avérer complexe

Joshua Davidovich
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, utilise un rouet alors que son épouse  Sara Netanyahu et le Premier ministre indien  Narendra Modi l'observent durant une visite à Gandhi Ashram à Ahmedabad on le 17 janvier 2018 (Crédit :  AFP/SAM PANTHAKY)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, utilise un rouet alors que son épouse Sara Netanyahu et le Premier ministre indien Narendra Modi l'observent durant une visite à Gandhi Ashram à Ahmedabad on le 17 janvier 2018 (Crédit : AFP/SAM PANTHAKY)

MUMBAI, Inde — La porte de l’Inde de Mumbai, une structure massive qui donne sur le port de la ville, avait été construite pour commémorer l’arrivée du roi britannique George V et de la reine Marie en 1911.

Le couple royal ne devait jamais voir la structure qui n’a été terminée qu’en 1924, mais elle reste à ce jour un rappel du passé colonial de la ville et le témoignage de cette grandeur avec laquelle les dirigeants avaient été accueillis.

Plus de 100 ans plus tard, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a fait un passage éclair sur le site juste avant de se rendre à l’aéroport après cinq jours de visite en Inde durant lesquels un accueil qui, selon certains, sortait de l’ordinaire lui a été réservé – presque aussi impressionnant que cette porte massive.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son épouse Sara accueillis par des danseurs indiens à l’aéroport de Mumbai, en Inde, le 17 janvier 2018 (Crédit : Avi Ohayon/GPO)

Contrairement à la porte, les vestiges de la visite de Netanyahu – les drapeaux israéliens brandis par les enfants et les panneaux géants à l’effigie du leader israélien qui ont été fixés dans toutes les villes visitées par le Premier ministre – ont rapidement disparu. Plus sérieux toutefois est de savoir si la relation qui s’est affichée par le biais des manifestations minutieusement chorégraphiées pourra surmonter les nombreuses pressions qui s’exercent en sa défaveur.

Aujourd’hui, les relations commerciales entre Israël et l’Inde s’élèveraient, selon des estimations, à près de cinq milliards de dollars, et la majorité de ce commerce concerne le diamant et les armements, avec les sources officielles indiennes qui établissent ce chiffre à près de 3 milliards de dollars – ce qui fait de l’Etat juif son 39e partenaire commercial. En comparaison, l’Inde réalise plus de 7,2 milliards de dollars de commerce avec l’Iran. Mais ce que les responsables des deux côtés appréhendent parfaitement est le potentiel – pour davantage d’échanges commerciaux et une relation stratégique plus proche – et c’est bien ce qui pousse les deux parties à vouloir travailler ensemble.

L’objectif affirmé du voyage entrepris par Netanyahu et la centaine d’hommes d’affaires qui l’accompagnaient en Inde était de diversifier et d’étendre les liens commerciaux et de mettre en exergue ce qui est déjà considéré comme une relation diplomatique qui ne cesse de se renforcer ». « Tout est possible », a dit Netanyahu à diverses occasions, un sentiment partagé par le Premier ministre indien Narendra Modi, qui a accompagné Netanyahu lors de plusieurs étapes de ce voyage.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son homologue indien Narendra Modi en Inde le 17 janvier 2018 (Crédit : Joshua Davidovich/Times of Israel staff)

Cérémonie après cérémonie, les responsables ont mis en scène la proximité de la relation entretenue entre l’Inde et l’Etat juif, l’amabilité régnant entre les pays et le fait que « chacun de nous est entouré par des ennemis ». Le mélange entre la technologie israélienne et la créativité indienne a été un autre thème évoqué à de nombreuses occasions durant la visite alors que Netanyahu était amené à rencontrer des responsables, des chefs d’entreprise, des jeunes entrepreneurs et des agriculteurs soutenus par l’aide israélienne.

Mais tandis que l’optimisme a été omniprésent, il y a eu également des signes annonçant des divergences, que ce soit au niveau des liens commerciaux ou au niveau stratégique et sécuritaire.

Le Premier ministre indien Narendra Modi, (à droite), et le Premier ministre Benjamin Netanyahu posent pour des photographes après l’arrivée du leader israélien à l’aéroport de New Delhi le 14 janvier 2018. (PRAKASH SINGH / AFP)

En tant que pays accueillant la deuxième communauté musulmane la plus importante dans le monde, avec une relation ancienne avec Israël et des liens commerciaux forts et continus entretenus avec l’Iran, l’histoire d’amour supposée entre l’Inde et Israël est plus complexe que la romance fraternelle affichée entre ses dirigeants peut le laisser croire.

Dans un communiqué conjoint émis après un entretien officiel, aucun des deux Premiers ministres n’a mentionné les Palestiniens, Modi disant même que les terres que les soldats avaient aidé à libérer lors de la Première guerre mondiale formaient « Israël » (cela aurait pu être un lapsus mais Netanyahu a ensuite suivi le mouvement, disant que ces militaires avaient libéré « Israël, la terre d’Israël »).

Mais jeudi matin, quelques heures après que Modi a fait ses adieux à Netanyahu, des informations ont fuité sur le projet du Premier ministre indien de rendre visite à Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, dans quelques semaines.

Et quelques semaines avant la visite de Netanyahu, l’Inde a soutenu une résolution de l’ONU qui condamnait la reconnaissance par le président américain Donald Trump de Jérusalem en tant que capitale israélienne, même si les deux pays ont insisté sur le fait que ce vote n’affecterait pas leurs liens.

La visite faite par Modi en Israël, au mois de juillet, la toute première d’un Premier ministre indien, n’avait pas inclus de visite à Ramallah. De manière quelque peu similaire, la visite de Netanyahu, la deuxième seulement de la part d’un chef de gouvernement israélien après le passage-éclair d’Ariel Sharon en 2003 – il avait dû revenir au sein de l’Etat juif pour gérer un attentat terroriste – n’a pas compris dans son programme de rencontre avec le leader de l’opposition Rahul Ghandi du parti de gauche du Congrès.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara rendent hommage à Mahatama Gandhi sur sa tombe à New Delhi, en Inde, le 15 janvier 2018 (Avi Ohayon / GPO)

Tandis que la faction de Ghandi a, depuis des années, bloqué les liens avec Israël et dirigé le bloc anti-israélien aux Nations unies, il a maintenu majoritairement des liens positifs avec Israël dans le gouvernement dirigé par Manmohan Singh avant l’arrivée au pouvoir de Modi en 2014, ce qui a rendu cette omission très étonnante.

Cette absence de rencontre entre Netanyahu et Gandhi et le fait que le Premier ministre n’a visité que des états dirigés par le parti nationaliste BJP de Modi, évitant même le pôle d’affaires de Bangalore malgré l’orientation commerciale du voyage, pose la question sur l’éventuelle survie des liens positifs forgés entre Israël et l’Inde sous Modi si ce dernier devait ne plus être au pouvoir.

« Ce confinement de l’itinéraire de Netanyahu à des états dirigés uniquement par le BJP est une initiative à court terme », a estimé le professeur P. R. Kumaraswamy de l’université Jawaharlal Nehru dans le quotidien Indian Express. « Dans la mesure où les relations ont été établies par le Premier ministre du congrès Narasimha Rao, la construction du consensus a été la marque de fabrique des relations indo-israéliennes ».

Les relatons stratégiques pourraient être également entravées par la réticence à prendre position contre les ennemis des uns et des autres. Malgré la tentative d’Israël d’isoler l’Iran sur son programme nucléaire, Téhéran et New Delhi entretiennent un accord de partenariat proche, particulièrement dans le pétrole. C’est une relation que New Delhi n’abandonnera probablement pas sans plus d’incitations que quelques usines de purification de l’eau.

Un dessin paru dans le Hindustan Times, le 16 janvier 2018 (Crédit : Joshua Davidovich/Times of Israel)

D’un autre côté, les responsables israéliens ont indiqué qu’ils n’avaient aucun intérêt à essayer de se rapprocher de l’Inde en repoussant le Pakistan et la Chine. Une caricature dans un journal populaire au cours de la visite a représenté Netanyahu et Modi pilotant un drone alors que le Pakistan et la Chine se cachaient de peur, mais les responsables israéliens ont insisté sur le fait que ce n’était pas représentatif de la réalité.

« Ce n’est pas un jeu à match nul », a déclaré un responsable israélien, en ce qui concerne l’équilibre des liens avec l’Inde et les relations avec la Chine (Israël n’a pas de relations avec le Pakistan).

Cependant, un responsable indien a noté que la relation pourrait être affectée si les liens d’Israël avec la Chine passaient de l’économique au stratégique, l’Inde voyant la Chine – contre laquelle elle a combattu et perdu une guerre frontalière cuisante dans les années 1960 – comme une menace majeure.

Arun Singh, un ancien ambassadeur indien en Israël, a écrit lors du voyage de Netanyahu que la volonté de Jérusalem de garder une ouverture sur les liens avec le Pakistan et d’améliorer les relations avec la Chine pourrait freiner l’amélioration des relations entre l’Inde et Israël.

« Il y a des limites à la convergence d’intérêts, comme c’est inévitable entre deux pays, en particulier ceux avec des histoires différentes et des divergences dans leurs défis géopolitiques, » a-t-il écrit sur le site indien The Print. « Nous devons consolider sans hésitation notre relation bilatérale avec Israël, là où elle sert nos intérêts nationaux. Mais nous devons également rester attentifs aux limites des convergences. L’approche d’Israël vis-à-vis de la Chine, de l’Iran et du Pakistan est indicative. »

S’adressant aux journalistes pendant le voyage, M. Netanyahu a dit qu’il « comprenait les sensibilités » entourant la construction de liens avec New Delhi alors que les deux n’étaient pas alignés sur d’autres questions géopolitiques.

« Améliorer les liens ne signifie pas être contre un pays en particulier », a-t-il ajouté.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et sa femme Sara au Taj Mahal, le 16 janvier 2018. (Crédit : STR/AFP)

Mais le commerce et la politique sont souvent entrelacés, comme en témoigne le projet d’un vol direct entre New Delhi et Tel Aviv survolant l’Arabie Saoudite, qui est devenu un thème majeur du voyage.

Au milieu des rumeurs de négociations sur un éventuel rachat d’Air India, Netanyahu lors d’un forum d’affaires a appelé à un « vol simple et direct ». Plus tard dans la journée, un exportateur indien de produits alimentaires a confirmé que l’absence d’un tel vol nuisait aux relations d’affaires.

La politique s’est également immiscée dans la tentative d’Israël de stimuler le tourisme en marge d’un film de Bollywood, soulignant les pièges potentiels qu’il y a à vouloir développer les relations d’affaires dans n’importe quel secteur. Selon plusieurs rapports, un trio de stars musulmanes de Bollywood, Aamir Khan, Salman Khan et Shah Rukh Khan, connu sous le nom de « Khans of Bollywood », a boycotté une soirée de gala organisée à Mumbai jeudi soir pour protester contre Netanyahu. Un quatrième Khan de Bollywood, Ajaz Khan, a critiqué le réalisateur Karan Johar sur Twitter pour avoir assisté à l’événement, et a publié une diatribe sur YouTube.

Cette affaire tranchait avec les mots doux, comme ceux prononcés par Modi, Netanyahu et d’autres officiels des deux côtés sur la grande relation indo-israélienne, montrant que parfois cela est plus compliqué qu’il ne le semble.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’un sommet économique israélo-indien à New Delhi, en Inde, le 15 janvier 2018 (Crédit : Avi Ohayon / GPO)

Les hommes d’affaires indiens lors de nombreux événements organisés par Netanyahu ont souligné la force de la relation économique, cependant, en insistant, ils ont admis qu’Israël n’était qu’un élément sur la carte des liens d’affaires potentiels.

Après toutes les discussions sur les relations d’affaires indo-israéliennes, le nom « Israël » n’a pas été mentionné une seule fois dans le supplément de 12 pages consacré au commerce de l’Hindustan Times vendredi, le jour où Netanyahu est parti.

Un système de missiles Tammuz, équipé de caméras diurnes et nocturnes (Crédit : Unité du porte-parole de l’armée israélienne)

De toute évidence, les pourparlers de libre-échange sont resté lettre morte, et la plus grande nouvelle commerciale à venir est la reprise d’un accord pour l’Inde visant à acheter des missiles antichars Spike (connus sous le nom de Tammuz en Israël) auprès de la firme israélienne Rafael. Cependant, il semble que ce soit pour moins que le prix initial de 500 millions de dollars, sans parler du fait que cela ne diversifiera pas les relations d’affaires ni les développera, puisque Israël pensait que l’affaire était perdue jusqu’à récemment.

Pourtant, les liens entre les pays se rapprochent indéniablement de plus en plus. Il est impossible d’ignorer les foules d’Indiens venus accueillir Netanyahu, avec des routines bizarres qui semblaient parfois embarrassantes et obséquieuses – un signe qui, dans une large mesure, montre qu’Israël a un géant à ses côtés, même s’il est encore largement concentré sur le fait de sauver des centaines de millions de personnes de la misère, et c’est en grande partie grâce à l’accent mis par Netanyahu sur le développement des relations diplomatiques dans le monde.

En même temps, il semble logique de mettre l’accent sur l’importance de cette relation. Alors que Netanyahu s’adressait aux Indiens, il était occupé en coulisses à régler une autre relation diplomatique : celle avec la Jordanie, que lui et le reste du pays considèrent probablement comme plus stratégique que les liens avec New Delhi.

En Inde, les foules en liesse et l’accueil reçu ont été probablement un répit bienvenu par rapport à l’ambiance en Israël, où le Premier ministre est constamment poursuivi par les intrigues politiques et les enquêtes judiciaires qui jettent un discrédit sur son maintien à la tête du gouvernement. Quelques instants avant de décoller pour New Delhi, il y a plus d’une semaine, il s’est brièvement entretenu avec des journalistes, l’air abattu en évoquant le scandale de l’enregistrement de son fils Yair et des clubs de strip-tease, qui ont fait la une des médias dans le pays.

De retour à la maison, presque une semaine plus tard, assit dans son siège de première classe alors que le personnel, la sécurité et les journalistes débarquaient, il faisait défiler les messages de son téléphone et semblait insouciant comme jamais.

Moins d’une heure avant son atterrissage, un gros orage a traversé le pays, mais alors que son avion atterrissait, les nuages ​​au-dessus de l’aéroport se sont dissipés et pendant un bref instant, le soleil s’est remis à briller.

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