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Le père de Gilad Yacoby : « « S’il vous plait, disputez-vous avec moi. Je ne suis pas une vache, je ne suis pas sacré, je ne veux pas être un symbole. »

Les endeuillés d’Israël sont sacrés, mais ils ne veulent pas tous être des vaches sacrées

Les politiques ont dépassé les bornes en criant à l'intention des parents de soldats tombés au combat, mais ceux qui ont perdu des proches exigent des réponses, ils savent que leur statut d'intouchable est en train de changer

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Avi Yacoby, à gauche avec son fils Gilad, tué en 2014 dans la guerre à Gaza. (Crédit : autorisation)
Avi Yacoby, à gauche avec son fils Gilad, tué en 2014 dans la guerre à Gaza. (Crédit : autorisation)

Le 20 juillet 2014, le sergent Gilad Yacoby et son unité, le peloton du génie du bataillon de reconnaissance de la Brigade Golani entrait dans une maison du quartier de Shejaya, dans la bande de Gaza.

Yacoby, qui transportait une arme automatique, est entré dans la maison avec son ami le sergent Oz Mendelovitch, qui transportait une mitrailleuse AMG.

Dans l’agitation du combat, ils n’ont pas remarqué qu’un combattant du Hamas s’était approché de la maison. « Il a ouvert le feu, sans regarder à l’intérieur, et a tué Gilad Yacoby, mon fils, et Oz Mendelovitch, son ami », raconte Avi Yacoby, père du soldat.

Shejaiya a été le théâtre de violents affrontements durant les cinquante jours qu’a duré l’opération Bordure protectrice. Les bombardements israéliens et les troupes au sol ont subi des attaques au mortier, des embuscades et des affrontements. Et la Brigade Golani a été la plus touchée ; elle a perdu 13 soldats en 24 heures.

Ce jour-là, Yacoby et 12 autres familles sont devenues ce que l’on appelle en hébreu des mishpakhot shakoulot, des familles endeuillées.

Gilad Yacoby, à droite et Oz Mendelovitch, tués en 2014 durant la guerre à Gaza. (Crédit : autorisation)
Gilad Yacoby, à droite et Oz Mendelovitch, tués en 2014 durant la guerre à Gaza. (Crédit : autorisation)

Ces familles, qui ont perdu des fils et des filles, sont considérées comme sacrosaintes en Israël, parce qu’elles ont payé le prix fort, au nom du pays.

Dimanche soir et lundi, Israël marque le deuil avec ces familles, à l’occasion de Yom HaZikaron. Ils se réunissent dans les cimetières, à la maison, pour pleurer et se souvenir de leurs fils et de leurs filles.

À la tombée de la nuit, Israël entamera les festivités Yom Haatsmaout, la fête de l’Indépendance. Mais Avi Yacoby, sa femme et ses deux filles resteront endeuillées. Ce statut les accompagne où qu’ils aillent dans la société israélienne. Ils font l’objet de compassion et de vénération, comme nul autre personne dans le monde.

Yacoby avait 21 ans quand il a été tué. Il mesurait 1m68, et était plus petit que la majorité des mitrailleurs, mais sa force rattrapait les centimètres qui lui manquaient. « C’était un bourreau de travail », raconte son ami et compagnon d’armes Harrison Grass.

Avi se souvient que son fils travaillait pour devenir néguéviste, afin d’aller aux devants des autres soldats. « Je veux prendre soin de mes amis », disait Yacoby à son père.

Grass se souvient de Yacoby comme quelqu’un de « très doux, mais très fort », qui ne ressentait pas la douleur physique ni l’inconfort.

Il était très « détendu, très libéral », se souvient Grass. « Il acceptait tout le monde. Il allait se battre à Gaza, mais croyait en la solution à 2 États. »

Yacoby était originaire de Kiryat Ono, dans la périphérie de Tel Aviv, où il était investi dans le mouvement des Scouts.

Après sa mort, la troupe des Scouts a décidé de changer son nom pour celui de Yacoby.

Il aimait la musique et transportait sa guitare partout avec lui, y compris sur des estrades improvisées, à la frontière de Gaza.

# מצמרר.גלעד יעקובי ז"ל, אחד ההרוגים, בביצוע מרגש של השיר 'אלייך'.לוחם גולני סמל ראשון גלעד יעקבי, בן 21 מקריית אונו, שוחח לאחרונה עם בני משפחתו בסוף השבוע האחרון."ביום חמישי או שישי בבוקר הוא התקשר ואמר שהוא בסדר ושלא נדאג", סיפר אתמול אביו אבי, "הבוקר קיבלנו את הבשורה וחרב עליי עולמי".האב סיפר על בנו: "הוא היה ילד חכם, אהב מוזיקה, הוא ניגן ושר הרבה ורצה להשתלב בתחום. הוא גם אהב ספורט, אהד את קבוצת הפועל תל אביב". הוא הוסיף כי גלעד "מאוד רצה גולני, רצה את פלחה"ן (פלוגת חבלה והנדסה)". גלעד יעקובי-רוזנטל הותיר אחריו הורים: אבי ומיכל, ושתי אחיות.הלוויתו תיערך היום בשעה 10:00 בבית העלמין קרית שאול בתל-אביב.תנוח על משכבך בשלום גיבור.

Posted by ‎גולנצ'יקון‎ on Sunday, 20 July 2014

Quand son unité a organisé une soirée karaoké, Yacoby a rendu fous ses amis fans de musique mizrahi avec sa version de « Bohemian Rhapsody » de Queen’s », raconte Grass au Times of Israel dans un entretien téléphonique, alors qu’il se rendait dans le nord du pays pour voir la famille d’Oz Mendelovitch.

« On s’éclatait et tous les autres détestaient », se souvient-il en riant.

« Tout le monde fait l’armée pour sa famille »

Le statut des familles endeuillées en Israël, est unique au monde, différent des familles Gold Star aux États-Unis ou ailleurs, selon Udi Lebel, professeur de sociologie à l’université Ariel et chercheur au Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques.

Les familles endeuillées sont estimées et chéries partout, mais en Israël, l’un des rares pays occidentaux à avoir un service militaire obligatoire, elles sont également très représentatives.

Pour la conscience collective des Israéliens, quand des parents endeuillés « parlent de leurs fils, elles parlent aussi de mon fils », explique Lebel.

Leah Goldin, mère du défunt soldat Hadar Goldin à une assemblée de la Knesset sur le rapport du Contrôleur d'État, le 19 avril 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Leah Goldin, mère du défunt soldat Hadar Goldin à une assemblée de la Knesset sur le rapport du Contrôleur d’État, le 19 avril 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Leah Goldin, la mère du lieutenant Hadar Goldin, dont la dépouille est toujours détenue par le Hamas dans la bande de Gaza, a été très claire quant à l’inaction du pays pour faire revenir son fils et le sergent Oron Shaul, dont le corps est également retenu par le groupe terroriste, durant une session très agitée à la Knesset le 19 avril.

« Nous avons deux soldats à Gaza ! N’avez-vous pas d’autres enfants qui vont faire leur service militaire ? », a-t-elle demandé, en larmes. « Que vous soyez libéral ou conservateur m’indiffère. Nous avons une armée du peuple. Tout le monde fait l’armée pour sa famille »

Alors, quand le député, Miki Zohar (Likud), affalé dans son siège, a interrompu Goldin pour lui dire que ses propos étaient « exagérés », le pays était consterné.

Et c’est pourquoi le président de la coalition David Bitan, qui a crié à l’intention du père d’un soldat tombé au combat, Ilan Sagi, et l’a traité de menteur durant cette même session à la Knesset, a été acculé et harcelé par les membres de son propre parti durant une visite du marché de Ramle vendredi, plusieurs semaines après cet incident.

Ils avaient dépassé les bornes

Se disputer avec des parents endeuillés

Dans la conscience collective israélienne, « une fois que tu perds un fils, tu obtiens un statut qui est plus éthique », explique Lebel.

Les parents endeuillés deviennent, du jour au lendemain, des personnalités publiques. Le sociologue mentionne une étude qu’il a dirigée : « les gens ne se souviennent pas du nom du soldat tué, mais ils se souviennent du nom de la mère qui a été interviewée ».

« Je ne suis pas une vache, je ne suis pas sacré, je ne veux pas être un symbole. »

L’une des expressions fréquemment employées au sujet des familles endeuillées, c’est l’expression de la « vache sacrée ». Elles sont saintes et intouchables.

Mais Avi Yacoby, le père de Guilad ne veut pas être une « vache sacrée ».

« S’il vous plait, disputez-vous avec moi », dit-il. « Je ne suis pas une vache, je ne suis pas sacré, je ne veux pas être un symbole. »

Ilan Sagi, le père d'un soldat mort au combat, lors d'une réunion de la commission du Contrôle de l'Etat sur le rapport établi sur l'opération Bordure protectrice, à la Knesset, le 19 avril 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Ilan Sagi, le père d’un soldat mort au combat, lors d’une réunion de la commission du Contrôle de l’Etat sur le rapport établi sur l’opération Bordure protectrice, à la Knesset, le 19 avril 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Mais il veut être intégré à la conversation. Les parents endeuillés n’ont peut-être pas une grande expérience en diplomatie ni de riches carrières militaires, mais ils sont en droit de parler de la guerre, explique Yacoby.

« Si une femme a été sexuellement agressée, et qu’elle en parle à la télévision, ils ne se poseront pas la question de savoir si elle est diplômée en criminologie », dit-il

« Je suis une victime de guerre. Je veux des réponses », dit-il.

Alors, avec des dizaines d’autres parents, il a étudié le rapport du Contrôleur d’État sur la guerre de 2014, qui comportait de cinglantes critiques sur la mauvaise gestion de la guerre par le gouvernement, et ils voulaient s’assurer que le rapport sera mis en application, dit-il.

« Il y a eu de sérieuses défaillances » mentionnées dans le rapport, déclare Yacoby, mais le Premier ministre Benjamin Netanyahu « n’a répondu à rien » durant la session parlementaire.

David Bitan, député du Likud et président de la coalition, s'en prend à un père endeuillé pendant une réunion de la commission du Contrôle de l'Etat sur le rapport établi sur l'opération Bordure protectrice, à la Knesset, le 19 avril 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
David Bitan, député du Likud et président de la coalition, s’en prend à un père endeuillé pendant une réunion de la commission du Contrôle de l’Etat sur le rapport établi sur l’opération Bordure protectrice, à la Knesset, le 19 avril 2017. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Selon Yacoby, ce qui s’est passé à la Knesset n’a rien à voir avec les désaccords entre politiciens et parents endeuillés, mais le problème résidant davantage dans la façon dont ces désaccords se sont manifestés ; Zohar qui interrompt le plaidoyer de Goldin, Bitan qui crie à l’intention de Sagi.

« On peut discuter. On peut parler », dit Avi Yacoby.

Mais selon Lebel, ce n’est pas vraiment possible.

Les familles ont un « capital moral ». Argumenter avec elles ou les « banaliser » est tout simplement « illégitime », explique Lebel. Et tenter de les apaiser avec des phrases du type « « je comprends ce que vous traversez » est considéré comme méprisant, comme s’ils avaient simplement besoin de râler, ou comme s’ils ne parlaient que sous le coup de l’émotion, et non pas rationnellement.

Les politiciens « ne peuvent pas en sortir victorieux », dit-il.

En Inde, quand une vache sacrée veut traverser la rue, la circulation s’arrête. En Israël, quand un parent endeuillé veut s’élever contre le gouvernement, les politiciens sont censés se taire et écouter.

Le statut des familles endeuillées en évolution

Les familles endeuillées sont considérées comme sacrées depuis la création du pays, mais leur position, et ce qui est considéré comme acceptable a évolué au fil des ans, déclare Lebel.

Jusqu’à la guerre de Kippour en 1973, les parents des soldats tombés étaient placés sur un piédestal mais restaient généralement dans l’ombre. Durant la décennie qui a suivi, jusqu’à la première guerre du Liban en 1982, les choses ont changé, explique le sociologue.

« Les cimetières sont devenus un lieu de manifestation. ‘Yad Labanim’, une organisation des familles endeuillées, « est devenu un lieu de protestation. »

C’est difficile de « mettre le doigt sur le moment précis où les choses ont changé », poursuit Lebel. Mais la guerre désastreuse de 1973 a ébranlé la confiance du peuple en son gouvernement, et à cette même période, les médias devenaient plus indépendants et plus critiques.

« Les cimetières sont devenus un lieu de manifestation. ‘Yad Labanim’, une organisation des familles endeuillées, « est devenu un lieu de protestation », dit Lebel.

Les années 90 ont été les années des manifestations à grande échelle, dirigées par le mouvement « Quatre matriarches », un groupe de mères endeuillées qui ont lutté pour mettre fin à la présence israélienne dans le Sud Liban. En 15 ans, 256 soldats israéliens ont été tués alors qu’ils défendaient les bases dans les collines qui constituaient la « Ceinture de Sécurité du Sud Liban ».

L'une des organisatrices de la manifestation des "Quatre mères" Orna Shimoni", enlace Shaul Mofaz, alors chef  de l'armée, alors qu'il annonce le retrait des troupes du Sud Liban en mai 2000. (Crédit : ministère de la Défense)
L’une des organisatrices de la manifestation des « Quatre matriarches » Orna Shimoni », enlace Shaul Mofaz, alors chef de l’armée, alors qu’il annonce le retrait des troupes du Sud Liban en mai 2000. (Crédit : ministère de la Défense)

Le mouvement a commencé en 1997, après que 73 soldats ont été tués dans un crash d’hélicoptères, alors qu’ils étaient en route vers le Liban.

Le journaliste Matti Friedman, ancien reporter du Times of Israel, et auteur de Pumpkinflowers, un livre sur son expérience dans la « ceinture de sécurité » du Liban a déclaré au journal The Marker que ce crash d’hélicoptère était le début de la fin de la présence israélienne dans le Sud-Liban.

« Ils ont commencé à poser des questions : pourquoi aller au Liban en hélicoptère ? Parce qu’il y a des mines sur la route. Pourquoi doivent-ils emprunter les routes ? Parce qu’ils servent dans des avant-postes isolés au Liban. Pourquoi y a-t-il des avant-postes isolés au Liban Bonne question. Les « Quatre matriarches » étaient des héros à cette époque, comme les soldats », explique Friedman.

Les organisateurs de ce mouvement étaient peut-être des héros, mais ils ne faisaient pas l’unanimité, précise Lebel.

À la fin des années 90, de virulents débats ont opposé le gouvernement et les « Quatre matriarches », des oppositions bien pires que celles de la Knesset le mois dernier. Il y avait des incidents sur les plateaux de télévision, dans les conversations avec les politiques, dans le débat public », relate Lebel.

Les choses ont à nouveau changé dans les années 2000, selon Lebel. Les parents ont reçu une tribune pour s’exprimer, mais il y avait des limites sur ce qu’ils pouvaient dire.

Gilad Shalit with his father Noam, on the day of his release from captivity (photo credit: Ariel Hermoni/ Defense Ministry /Flash90)
Gilad Shalit et son père, Noam, le jour où il a été libéré (Crédit : Ariel Hermoni/ Defense Ministry/Flash90)

Quand le soldat Gilad Shalit a été kidnappé par le Hamas et détenu à Gaza, son père Noam a mené une campagne qui a conduit le gouvernement à libérer 1 000 palestiniens en échange de sa libération.

Bien que cet accord soit très discuté jusqu’à ce jour, la protestation était perçue comme légitime par la société israélienne. Mais quand il a tenté de se convertir dans la politique après la libération de son fils, la réponse a été un « non » retentissant, raconte Lebel.

« Il y a une ferme opposition », dit-il. « Ce n’est pas prévu. »

Au même moment, ajoute-t-il, l’armée a adopté une politique que l’armée américaine avait déjà adoptée depuis des années, dans le contexte de la guerre du Vietnam. « Ne faites rien qui sortent du consensus ».

Selon Lebel, la session tumultueuse du mois dernier à la Knesset pourrait être un nouveau tournant dans la place des parents endeuillés dans la société israélienne. Avi Yacoby pourrait voir son vœu de ne plus être une « vache sacrée » se réaliser.

Mais il sera toujours un père endeuillé.

Lundi, la famille de Gilad Yacoby et ses amis se sont rassemblés au cimetière de Kiryat Shaul à Tel Aviv, pour lui rendre hommage. En tant que guitariste. En tant que randonneur, en tant que combattant Golani, un « Golanchik ». En tant que grand désordonné « au grand cœur ».

En tant que l’un des 23 544 soldats tués quand ils étaient au service de l’État d’Israël.

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