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Les Juifs de Transnistrie se sentent pris au piège dans une distorsion temporelle soviétique

Cet État séparatiste moldave aligné sur la Russie comptait 300 000 Juifs avant la Shoah ; les rares encore présents luttent contre une pauvreté accrue, la guerre faisant rage en Ukraine

Illustration : Des passants devant un panneau publicitaire représentant le premier cosmonaute Youri Gagarine à Tiraspol, capitale de la région séparatiste de Transnistrie soutenue par la Russie, en Moldavie, le 1ᵉʳ Novembre 2021. (Crédit : Dmitri Lovetsky/AP Photo)
Illustration : Des passants devant un panneau publicitaire représentant le premier cosmonaute Youri Gagarine à Tiraspol, capitale de la région séparatiste de Transnistrie soutenue par la Russie, en Moldavie, le 1ᵉʳ Novembre 2021. (Crédit : Dmitri Lovetsky/AP Photo)

NOVOKATOVSK, Transnistrie – JTA — Dans ce petit village pauvre qui pourrait facilement être confondu avec le village fictif d’Anatevka dans « Un violon sur le toit », l’agriculteur Or Cohen, 35 ans, vit avec son épouse Anya et leur fils Adam, âgé de 3 ans, dans une maison centenaire construite en argile.

Dans leur jardin, Cohen élève des poulets et des dindes et cultive des légumes, tandis qu’Anya, 31 ans, travaille à distance pour une start-up israélienne qui développe des plateformes en ligne pour les tests génétiques. Pour arrondir leurs fins de mois, ils ont aménagé une chambre d’hôtes afin d’accueillir les touristes assez aventureux pour se rendre dans cet avant-poste de la civilisation, situé à moins de 300 mètres de la frontière ukrainienne.

« Il y a quelques nuits, nous pouvions entendre les Russes bombarder Odessa et, sur l’application Telegram, nous avons vu qu’ils ordonnaient aux gens de se réfugier dans des abris », raconte Cohen, un ancien chauffeur de taxi en Israël, qui a le mot « emet » (qui signifie « vérité » en hébreu) tatoué sur son avant-bras droit.

« Mais ici, nous n’avons pas peur. »

Cohen est le seul Juif de Novokatovsk, une ville située à une demi-heure de route à l’est de Tiraspol, la capitale de la « République moldave de Transnistrie » autoproclamée. Cette région séparatiste de Moldavie, connue dans le reste du monde sous le nom de Transnistrie, compte environ 465 000 habitants, soit une baisse de 35 % par rapport aux 706 000 personnes qui y vivaient en 1990, soit un an avant l’effondrement de l’Union soviétique.

Pourtant, l’URSS est toujours présente en Transnistrie. Les statues de Lénine et de Staline dominent la place principale de Tiraspol, tout comme un char soviétique T-34 exposé en bonne place sur un piédestal. D’énormes étoiles rouges bordent la rue Pokrovskaya, en face du monument dédié à Alexandre Souvorov, le général russe qui fonda Tiraspol en 1792.

Or Cohen, né en Israël, avec son épouse ukrainienne, Anya, et leur fils Adam, âgé de 3 ans, dans le jardin de leur ferme, à Novokatovsk, un village de Transnistrie situé juste à la frontière avec l’Ukraine, en juin 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

En réalité, la Transnistrie, qui signifie « au-delà du Dniestr », est la seule entité au monde dont les armoiries nationales comportent un marteau et une faucille. Elle est si communiste qu’une demi-douzaine d’agences de voyage de Chișinău, la capitale de la Moldavie, proposent des excursions d’une journée intitulées « Retour en URSS » pour découvrir cette enclave de nostalgie marxiste coincée entre le Dniestr à l’ouest et l’Ukraine à l’est.

« Je trouve que c’est vraiment sûr de vivre ici », déclare Cohen.

« La nuit, nous ne fermons pas la porte de notre maison à clé. Mais je me rends compte que ce n’est pas le cas pour tout le monde. »

Avant 1939, la Transnistrie, dont la superficie équivaut à celle de l’État de Rhode Island, comptait environ 300 000 Juifs. Mais après l’avoir occupée en juillet 1941, les troupes nazies ont commencé à procéder à des exécutions massives, non seulement des Juifs locaux, mais aussi de ceux qui avaient fui la Bessarabie pour échapper à l’avancée allemande.

Une petite salle de prière dans le centre communautaire juif Hesed, à Tiraspol, en Transnistrie, en juin 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Aujourd’hui, seuls 2 000 Juifs vivent ici, selon la définition de la loi israélienne du retour, qui exige au moins un grand-parent juif, dont le Premier ministre de ce territoire, Aleksander Rosenberg. Presque aucun d’entre eux n’est pratiquant ou ne respecte les règles de la casheroute. Tiraspol, qui comptait autrefois onze synagogues, n’en compte plus qu’une seule en activité aujourd’hui.

En 1930, la moitié des habitants de Bender, juste après le poste de contrôle russe sur la route principale reliant Chișinău à Tiraspol, parlaient le yiddish comme langue maternelle. Quatre-vingt-quinze ans plus tard, il ne reste qu’une seule synagogue en activité : un avant-poste isolé du mouvement Habad-Loubavitch, principal vecteur de la vie juive dans l’ex-Union soviétique.

La situation actuelle en Transnistrie a commencé en 1989, lorsque la décision d’établir le moldave en alphabet latin comme seule langue officielle a provoqué la colère des communautés russophones. Le 2 septembre 1990, les autorités locales ont proclamé la République socialiste soviétique moldave de Pridnestrovie (ou RSSM) afin de préserver le modèle soviétique, mais celle-ci n’a duré qu’un an.

Les tensions croissantes entre les forces pro-moldaves et les séparatistes soutenus par la 14ᵉ armée russe ont conduit à la guerre de Transnistrie, qui a duré de novembre 1990 à juillet 1992, date à laquelle un cessez-le-feu a été déclaré. Des troupes russes ont été déployées dans la région en tant que force de maintien de la paix.

Un grand marteau et une faucille rappelant l’URSS dominant une statue d’Alexandre Souvorov, fondateur de Tiraspol, capitale de la république séparatiste de Transnistrie, à cheval, en juin 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Bien que la Transnistrie soit internationalement reconnue comme faisant partie de la Moldavie, elle a néanmoins conservé son indépendance de facto depuis 33 ans, grâce au soutien de la Russie. Il est difficile d’obtenir des informations, en partie parce que les journalistes n’ont pas le droit d’y entrer sans autorisation préalable, qui est rarement accordée.

Et si la Moldavie considère le déploiement de forces militaires russes comme illégal, les Nations unies ne qualifient pas officiellement ce territoire « d’occupé » en raison des sensibilités politiques que cela impliquerait.

Oxana Zalunina, 37 ans, est esthéticienne spécialisée en manucure et pédicure à Tiraspol. Juive par sa mère, elle a un fils de 16 ans, Daniel, qui fréquente le centre communautaire juif Hesed et son camp de jeunes. Elle et son fils participent activement à la vie juive en Transnistrie.

« Ma grand-mère, née en Ukraine en 1929, était également juive. Elle a mené une vie très difficile et se souvenait de toutes les horreurs de la Seconde Guerre mondiale », raconte Zalunina, qui, à l’âge de 15 ans, s’est inscrite à un programme lui permettant de passer quatre ans en Israël, une expérience qu’elle qualifie de « l’un des plus beaux souvenirs de sa vie ».

Illustration : Un adolescent courant devant une statue de Vladimir Lénine, fondateur de l’Union soviétique, à Tiraspol, capitale de la région séparatiste de Transnistrie soutenue par la Russie, en Moldavie, le 1ᵉʳ Novembre 2021. (Crédit : Dmitri Lovetsky)

Le plus grand problème auquel les Juifs de Transnistrie sont confrontés aujourd’hui n’est pas l’antisémitisme ou le négationnisme, mais l’extrême pauvreté.

Déjà considérée comme la région la plus pauvre d’Europe en raison de la hausse des prix et de la stagnation des retraites, la Transnistrie a vu sa situation se détériorer considérablement depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. En janvier dernier, en plein cœur d’un hiver rigoureux, la société russe Gazprom a décidé de cesser de fournir du gaz subventionné à la Transnistrie, créant ainsi une crise susceptible de déstabiliser le gouvernement pro-européen de Moldavie à l’approche des élections législatives du mois prochain.

Selon les statistiques officielles, le revenu par habitant a ainsi chuté de 12 % cette année et les prix du gaz ont doublé. En 2020, la pension moyenne de 97 dollars par mois ne suffisait déjà plus à couvrir les 104 dollars nécessaires pour subvenir aux besoins essentiels, comme la nourriture, les médicaments et les services publics.

Mais en 2025, la pension moyenne ne s’élèvera qu’à 113 dollars, soit à peine la moitié du coût de ces mêmes produits de première nécessité, qui s’élève désormais à 217 dollars. Ce montant ne prend pas en compte les vêtements, les produits d’hygiène, les transports et les dépenses imprévues telles que les réparations domestiques ou les urgences médicales.

Un mémorial dédié aux victimes juives du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale, à Tiraspol, capitale de la république séparatiste de Transnistrie, en juin 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

« Il est très regrettable que cette situation se soit produite », déplore Zalunina.

« Personnellement, j’essaie de rester calme et de me concentrer sur ma famille et mes proches. Je me concentre sur ce que je peux gérer dans ma propre vie. »

Contrairement à Zalunina, la plupart des Juifs de Transnistrie sont âgés et isolés, avec une moyenne d’âge de 80 ans. Certains sont également des survivants de la Shoah. Beaucoup n’ont pas accès aux médicaments et souffrent de solitude. Les maisons sont souvent vétustes et délabrées, sans chauffage central. Les coupures d’électricité sont fréquentes.

« Je n’aurais jamais imaginé qu’après avoir pris ma retraite, je devrais à nouveau lutter, non pas contre la guerre, mais contre le froid, le manque de médicaments et la solitude », confie Valery Apter, 85 ans, ancien ouvrier d’usine.

Une femme utilisant du bois pour cuisiner alors que la vie quotidienne se poursuit à Tiraspol, en Transnistrie, confrontée à une grave crise énergétique due à la suspension des livraisons de gaz par la Russie, le 26 janvier 2025. (Crédit : Stringer/Anadolu via Getty Images via la JTA)

Selon un rapport préparé pour l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC), l’hiver dernier, le chauffage a été coupé pendant de longues périodes, obligeant les personnes âgées à dormir avec leur manteau, à utiliser des radiateurs de fortune et à tout mettre en œuvre pour supporter le froid. Un radiateur électrique coûte l’équivalent de 140 dollars et la facture d’électricité pour l’hiver s’élève à environ 200 dollars. Si l’on ajoute le coût d’une couverture chaude, de la literie et de réparations de base, cela représente environ 900 dollars pour l’hiver.

« Pour la plupart des personnes âgées, ces montants sont impossibles à payer », déclare Natalia Tutorskaya, assistante sociale chez Hesed.

« L’hiver n’est pas seulement froid, il représente une menace pour la santé et la vie. »

Cohen, qui s’est retrouvé en Transnistrie un peu par hasard, est originaire de Nesher, une ville située au sud-est de Haïfa. En 2017, il a rencontré Anya lors d’un voyage en Ukraine et en est tombé amoureux. L’année suivante, ils se sont mariés dans sa ville natale, Odessa, et ont déménagé en Israël. Mais la vie était difficile pour le jeune couple, qui a décidé de retourner en Ukraine.

Trois mois après leur retour, la guerre a éclaté.

« Le premier jour de la guerre, je me suis réveillé pour aller faire des courses, et il y avait un poste de contrôle devant ma rue », raconte Cohen.

« Le soir, ils ont instauré un couvre-feu et nous avons reçu l’ordre d’éteindre toutes les lumières et d’utiliser uniquement une bougie. Anya était déjà enceinte. Quatre jours après le début de la guerre, nous sommes partis avec nos deux chiens et notre chat. »

Ils se sont retrouvés juste de l’autre côté de la frontière, à Novokatovsk, un village situé à proximité de Pervomaisk, où vit la famille d’Anya. Anya n’est pas juive, mais elle a tout de même suivi un cours d’hébreu, allume les bougies de Shabbat tous les vendredis soirs et prépare elle-même ses hallot.

Katya Kreichman, 20 ans, bénévole au centre communautaire juif Hesed, à Tiraspol, en Transnistrie, en juin 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Cohen n’est pas pratiquant, mais il se sent très juif, d’où son tatouage. Il attend également avec impatience les visites du Grand Rabbin moldave, Pinchas Zaltsman, lors des fêtes et des événements spéciaux.

Il n’est toutefois pas certain que les Juifs aient un avenir dans cette république séparatiste figée dans le temps. Mais s’ils en ont un, ce sera en grande partie grâce à des jeunes comme Katya Kreichman, étudiante en première année de musique à l’université de Tiraspol.

Kreichman, 20 ans, travaille également dans une école maternelle et est bénévole en tant que conseillère dans un camp d’été juif en Hongrie pour les adolescents d’Europe de l’Est.

« J’avais 15 ans quand j’ai décidé de quitter la Transnistrie. Mais je suis revenue en partie pour aider ma famille à célébrer les fêtes juives », explique-t-elle, se remémorant ses quatre années passées dans le cadre d’un programme d’études en Israël.

« Je me soucie de ce qui se passe en Israël, mais aussi dans mon pays. J’aime beaucoup les traditions juives et je souhaite qu’elles perdurent. »

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