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Les partenaires de coalition de Silman pris au dépourvu par sa démission

Le Premier ministre et les députés n'ont pas été informés du départ de la cheffe de la même coalition qu'elle était chargée de maintenir au mieux, mettant en péril le gouvernement

Yamina MK Idit Silman préside une réunion du comité des arrangements de la Knesset le 23 juin 2021. (Crédits: Yonatan Sindel/Flash90)
Yamina MK Idit Silman préside une réunion du comité des arrangements de la Knesset le 23 juin 2021. (Crédits: Yonatan Sindel/Flash90)

L’annonce faite par la cheffe de la coalition Idit Silman de son départ de l’alliance au pouvoir a entraîné une onde de choc politique en Israël mercredi matin, y-compris dans les rangs de son propre parti et dans la coalition – elle n’aurait par ailleurs informé aucun des deux avant de présenter sa démission dans une lettre adressée au Premier ministre, un courrier dont le contenu a rapidement fuité auprès des médias.

« Mes valeurs fondamentales sont incompatibles avec la réalité actuelle de la coalition. J’entends les gens parler sur le terrain et les protestations sincères des électeurs qui nous ont soutenus et dont le soutien a fait que nous avons été élus, et j’entends aussi la douleur de ceux qui n’ont pas voté pour nous mais qui appartiennent au camp national. Je ne peux plus supporter l’altération de nos valeurs, les dommages essuyés par des causes qui sont pourtant essentielles et justes », a-t-elle écrit dans sa lettre de démission au Premier ministre Naftali Bennett.

Dans la missive, Silman accuse très spécifiquement le gouvernement de saper le caractère juif d’Israël, disant que « je n’encouragerai pas d’éventuels préjudices portés à l’identité juive et au peuple d’Israël. »

Des écrits qui surviennent dans le contexte d’une querelle qui a opposé cette semaine Silman et le ministre de la Santé Nitzan Horowitz, une querelle qui portait ostensiblement sur la pratique religieuse mais qui, au vu de la nature largement discutable de la dispute, était apparue aux yeux de nombreux observateurs comme un prétexte utilisé par Silman pour se différencier et pour se distancier clairement de ses partenaires de coalition de gauche.

Silman avait attaqué Horowitz sur une lettre envoyée par ce dernier aux administrateurs des hôpitaux israéliens, dans laquelle il ordonnait aux hôpitaux, conformément à une décision prise par la Haute-cour, d’autoriser les patients et les visiteurs à introduire du hametz dans les établissements – c’est un « pain levé » qui n’est pas casher – lors de la prochaine fête de Pessah, qui commence la semaine prochaine.

Silman avait fait savoir que Horowitz, ce faisant, avait « franchi une ligne rouge » mais un grand nombre de personnes avaient balayé le problème du revers de la main – notamment le ministre des Affaires religieuses Matan Kahana qui avait souligné le fait que cet ordre datait de 2020 et que « rien n’avait changé » dans la mesure où les hôpitaux continuaient à demander aux visiteurs et autres de ne pas amener de hametz et qu’ils n’en servaient pas.

Si les membres de l’opposition étaient entrés dans la danse, faisant part d’opinions variées sur le sérieux de la menace planant sur la casheroute propre à Pessah, les politiciens des deux côtés avaient ouvertement douté que ces échanges entre la cheffe de la coalition et le ministre débouchent finalement sur une crise pleine et entière. Et, comme cela a aussi été le cas du Premier ministre lui-même, ils ont été pris au dépourvu par la démission-surprise de Silman, mercredi – et il semble bien que cette dernière ait pris la dispute sur le hametz comme simple prétexte.

Mardi encore, Bennett – qui dirige le parti Yamina auquel appartient Silman – avait dit aux journalistes que la querelle serait vite oubliée.

« Si tout le monde peut se calmer, sans s’agiter au niveau politique en envoyant des lettres et en lançant des instructions », comme Horowitz l’avait fait, « et sans poser d’ultimatum », en référence à Silman, « nous pourrons arranger tout cela ».

Le Premier ministre, Naftali Bennett, lors d’une conférence de presse au quartier général de l’armée de Beit El en Cisjordanie, le 5 avril 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Horowitz, qui se trouvait en Ukraine pour y visiter l’hôpital de campagne installé par Israël dans le pays, avait également minimisé la portée de la dispute avec Silman, lundi, disant que la coalition y survivrait.

Plusieurs ministres et députés de la coalition, et notamment Matan Kahana – membre, lui aussi, du parti Yamina de Silman – ont accordé des interviews à la radio, mercredi matin, disant avoir appris la nouvelle de la démission de Silman par les médias et, dans le cas de Kahana, juste avant de rejoindre l’émission où il intervenait en direct.

« Je l’apprends à l’instant, j’espère que c’est une décision réversible. Ce gouvernement fait de bonnes choses pour les gens ; il a été formé par nécessité politique mais je pense que cela vaut vraiment la peine qu’il continue à travailler », a estimé le député de Yamina.

Un autre politicien qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat a confirmé au Times of Israel que le choc au sein de la coalition avait été réel, et profond.

« J’ai dîné, hier soir, avec des députés [du centre-gauche et de gauche]… Il était 23 heures 30 et ils me disaient que ce problème du hametz, ce n’était rien du tout, que ce gouvernement continuerait encore à travailler longtemps », a confié cette source qui a ajouté que la coalition avait été prise de court.

Exprimant le doute que la question du hametz ait été uniquement à l’origine la décision de la cheffe de la coalition de quitter l’alliance, certains estiment que son départ est plutôt dû aux pressions exercées sur Yamina par sa base électorale.

« Il s’agit de son avenir politique. Bennett a perdu Yamina », a expliqué la source. « Et Silman réfléchit à ce qui viendra pour elle après ».

Un grand nombre d’électeurs de Yamina avaient fustigé la décision prise par Bennett de former un gouvernement avec des partenaires de gauche et une faction arabe, et leur désenchantement est allé croissant au cours des dix mois d’exercice du pouvoir de la coalition.

Le député Idit Silman s’entretient avec le député Mansour Abbas à la Knesset le 11 octobre 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

La grogne, dans l’électorat de Yamina, avait été notamment entraînée par l’incapacité du gouvernement à tenir une promesse électorale faite par le parti qui était de restaurer l’ordre et de faire respecter la loi dans le Neguev. Il avait été aussi reproché à la formation de ne pas soutenir suffisamment les implantations israéliennes en Cisjordanie, une autre question au cœur du programme de la formation de Bennett.

Selon des sources, cela faisait longtemps que Silman était mal à l’aise avec certains éléments de la coalition, et elle avait subi les pressions constantes de l’opposition de droite.

« Il est clair que Silman n’a pas été à l’aise, de manière générale, au sein de la coalition mais le problème spécifique du hametz n’est qu’une excuse », estime Yair Sheleg, spécialiste du mouvement politique national-religieux au sein de l’Institut Shalom Hartman. « Je pense pour ma part qu’elle avait d’ores et déjà décidé de partir et qu’elle cherchait l’excuse pour le faire. Tout l’esclandre qui a eu lieu il y a quelques jours aura servi d’excuse à la démission qui a été présentée aujourd’hui. »

Silman, nommée cheffe de la coalition dès son premier mandat à la Knesset, dotée d’une expérience politique limitée, avait été prise à partie, voire rabaissée par les parlementaires de l’opposition qui l’avaient qualifiée de « petite fille ». Au mois de novembre de l’année dernière, elle avait affirmé avoir été agressée dans une station-service et l’opposition – y compris son dirigeant, l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu — l’avait accusée d’avoir inventé cette histoire.

Mercredi, les membres de l’opposition ont salué sa décision et son « retour » dans le bloc de droite.

Dans une déclaration vidéo, le leader du Likud a félicité Silman pour sa démission, disant que « j’appelle tous ceux qui ont été élus par le camp nationaliste à se joindre à Idit et à revenir dans ce qui est leur foyer naturel : vous y serez reçu avec un respect total et avec les bras ouverts ».

Le leader du Likoud Benjamin Netanyahu s’exprime lors de la réunion de sa faction à la Knesset, le 28 février 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Il est probable que plusieurs parlementaires de l’opposition de droite étaient au courant de ce que Silman voulait faire. Miki Zohar, législateur du Likud, a dit au micro de la radio militaire qu’il s’était entretenu avec Silman pendant une heure dans la journée de mardi, et le chef de Yahadout HaTorah, Moshe Gafni, a émis un communiqué disant qu’il avait été en contact avec elle pendant toute la semaine dernière. Les médias israéliens ont aussi fait savoir que Silman avait peut-être conclu un accord avec Netanyahu concernant sa défection, en partie parce qu’il lui aurait été dit qu’elle pourrait devenir ministre de la Santé dans un futur gouvernement potentiel.

Silman, pour sa part, déclare être en phase avec l’opposition de droite et qu’elle soutiendra d’éventuelles défections en faveur de ce camp afin de pouvoir éventuellement former un nouveau gouvernement au sein de la Knesset existante, sans nécessité d’organiser de nouvelles élections.

« Je vais continuer à m’efforcer de convaincre mes amis de revenir dans ce qui est leur foyer naturel et de les persuader de former un nouveau gouvernement de droite », écrit-elle dans son courrier. « Je sais très bien que je ne suis pas la seule à avoir ce sentiment. Un autre gouvernement peut être formé avec cette Knesset ».

Le départ de Silman transforme la mince majorité dont bénéficiait le gouvernement au parlement en une égalité de 60 sièges contre 60 avec l’opposition. Il est improbable que le gouvernement, qui a rencontré des difficultés à faire adopter d’importantes législations dans le passé, pourra réaliser des avancées législatives. Et il est également vulnérable face à une éventuelle dissolution.

Si le gouvernement est dans l’incapacité de retrouver sa majorité, les deux principaux scénarios de changement sont soit l’organisation de nouvelles élections, soit la mise en place d’un nouveau gouvernement au sein de la Knesset actuelle.

Avec un seul nouveau départ de député, l’opposition pourrait potentiellement renverser le gouvernement, voter la dissolution de la Knesset et entraîner le pays vers son cinquième cycle électoral depuis 2019 – mais il faudrait pour cela le soutien de toute l’opposition, notamment celui des six législateurs de la Liste arabe unie, l’alliance des partis principalement arabes, dans un tel cas de figure. Il faudra, le cas échéant, qu’un plus grand nombre de députés de la coalition rejoignent les rangs de l’opposition.

Conformément à l’accord de la coalition, si la Knesset devait se dissoudre et si un nouveau scrutin devait être organisé, c’est le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid qui deviendrait Premier ministre par intérim jusqu’à la prestation de serment du nouveau gouvernement.

L’opposition pourrait aussi tenter de rassembler une coalition d’au-moins 61 membres et créer un nouveau gouvernement à partir des députés qui siègent dans la Knesset actuelle, ce qui éviterait la transmission du flambeau au centriste Lapid. Pour ce faire, elle devra rallier sept membres de la coalition actuelle, dans la mesure où la Liste arabe unie n’apporterait sûrement pas son aide à un gouvernement de droite.

Les regards se tourneront probablement vers le parti Kakhol lavan du ministre de la Défense Benny Gantz – fort de huit législateurs – ainsi que vers les députés des partis de droite de la coalition actuelle, tous des cibles potentielles des éventuelles initiatives de séduction de l’opposition.

Un troisième scénario, celui d’un renversement du gouvernement entraîné par la non-adoption du budget – une non-adoption qui entraîne la dissolution du parlement – ne sera envisageable que l’année prochaine.

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