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Analyse

Les partis ultra-orthodoxes luttent pour empêcher leurs électeurs de voter Ben Gvir

Les dirigeants politiques haredim axent leur campagne électorale sur les préoccupations liées au coût de la vie et sur la nécessité de fidéliser leur communauté

Illustration : Un Juif ultra-orthodoxe marchant près d'une photo du défunt chef spirituel du Shas, le rabbin Ovadia Yosef, sur un panneau d'affichage dans le cadre de la campagne électorale de Shas, dans la ville de Safed, au nord d'Israël, le 28 février 2020. (Crédit : David Cohen/Flash90)
Illustration : Un Juif ultra-orthodoxe marchant près d'une photo du défunt chef spirituel du Shas, le rabbin Ovadia Yosef, sur un panneau d'affichage dans le cadre de la campagne électorale de Shas, dans la ville de Safed, au nord d'Israël, le 28 février 2020. (Crédit : David Cohen/Flash90)

Pour les deux partis politiques ultra-orthodoxes, une préoccupation s’est imposée à l’occasion des prochaines élections législatives : la perte d’électeurs au profit du parti d’extrême-droite, HaTzionout HaDatit.

Une annonce de campagne électorale publiée jeudi sur les réseaux sociaux par le parti ultra-orthodoxe Shas illustre parfaitement cette inquiétude.

Dans cette publicité, un jeune homme séfarade, traditionnel mais laïc, censé représenter l’électeur moyen du Shas, entre dans un isoloir – sa main hésitant entre les bulletins de vote du Likud, du Shas et de HaTzionout HaDatit – décide finalement de voter pour ce dernier.

Soudain, le rabbin Ovadia Yosef, le défunt chef spirituel et père fondateur du Shas, surgît d’outre-tombe face au jeune homme et, au moyen d’un montage vidéo d’archives, lui reproche d’avoir ne serait-ce que pensé à voter pour un autre parti que le Shas.

Le rabbin lui dit que seul le Shas protégera le caractère juif du pays et les pauvres, et lui promet une place dans le « monde d’après » s’il vote pour le parti ultra-orthodoxe.

S’adressant avec révérence au défunt rabbin, l’homme s’excuse et vote avec joie pour le Shas, bénissant le nom de Dieu en quittant l’isoloir.

 

En prévision des prochaines élections législatives, les deux partis ultra-orthodoxes, le Shas et Yahadout HaTorah, ont rompu avec la tradition et ont refusé de lancer leurs avertissements habituels sur l’effondrement spirituel imminent de l’État juif si le bloc politique religieux de droite n’était pas élu.

Au lieu de cela, les deux partis se sont concentrés sur leur crainte, déjà évoquée, de perdre des voix au profit de Ben Gvir, ainsi que sur la crise du coût de la vie qui a durement touché la communauté ultra-orthodoxe, économiquement vulnérable.

Les deux partis ont décrié à plusieurs reprises l’augmentation continue du coût de la vie, ainsi que les prix de l’immobilier qui montent en flèche et le coût croissant des services publics, et ont fait de la réponse à ces préoccupations un élément central de leur campagne électorale.

La raison de ce changement de stratégie est, tout simplement, que ce sont les deux questions qui préoccupent l’électeur haredi moyen dans le climat économique et politique actuel d’Israël.

Rendre le gouvernement responsable de la crise du coût de la vie

« La communauté haredit s’intéresse au coût de la vie, au coût de l’éducation, les mêmes questions qui préoccupent tout le monde », a déclaré Benny Rabinowitz, un éminent journaliste ultra-orthodoxe, ancien haut responsable de Degel Hatorah et porte-parole du rabbin Aharon Leib Shteinman, défunt leader ultra-orthodoxe.

Le public ultra-orthodoxe, qui constitue une communauté à faible revenu, avec un taux de pauvreté élevé et des familles comptant un grand nombre d’enfants, a ressenti très fortement l’augmentation du coût de la nourriture et des biens de consommation, a noté Rabinowitz.

Des enfants juifs ultra-orthodoxes passant devant des boîtes de fonds de charité éparpillées le long des rues de la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak, le 26 février 2016. (Crédit : Chen Leopold/Flash90)

En raison de cette vulnérabilité financière, Rabinowitz affirme que les partis haredim ont cherché à tirer parti de la crise du coût de la vie, et à en rejeter la responsabilité sur le gouvernement actuel comme moyen de stimuler la motivation des électeurs, en soulignant l’impact négatif supposé que les actions de l’administration sortante ont eu sur leur vie – malgré l’augmentation des coûts de la vie dans le monde entier en raison de l’inflation mondiale.

Une récente vidéo de campagne du parti Yahadout HaTorah, diffusée sur les réseaux sociaux, montre des hommes ultra-orthodoxes dans une épicerie soupirant lourdement devant le prix élevé des produits, suivis par le leader de Yahadout HaTorah, Yitzhak Goldknopf, qui énumère une série de solutions pour remédier aux difficultés économiques d’Israël.

Le spot de campagne montre de façon très précise les hommes dans l’épicerie se plaignant du coût de la vaisselle en plastique jetable et des boissons gazeuses.

Le gouvernement sortant a augmenté de manière significative les taxes sur ces deux articles, qui sont largement utilisés et consommés dans la communauté ultra-orthodoxe, ce qui a conduit à des accusations selon lesquelles le gouvernement visait malicieusement le public haredi.

Yahadout HaTorah a promis d’annuler ces taxes et Goldknopf a répété ce message dans la vidéo.

 

Le Shas et son leader, le député Aryeh Deri, ont mis l’accent sur des thèmes similaires, fustigeant le gouvernement sortant pour sa gestion de l’économie.

Une récente vidéo de campagne du Shas parvient même à aborder la crise du coût de la vie, les références de droite du parti et son engagement envers le bloc politique de Netanyahu dans une seule publicité.

La vidéo montre Deri devant une liste de tous les partis politiques, éliminant lentement ceux dont il pense que sa base électorale devrait se désintéresser. Deri suggère d’abord de « supprimer les partis qui ne sont pas juifs », en faisant référence aux partis arabes Raam, Hadash-Taal et Balad, et en imitant faiblement l’antagonisme de l’extrême-droite envers les dirigeants politiques arabes.

Viennent ensuite tous les partis qui ne sont soi-disant pas de droite, y compris tous les partis de la coalition actuelle, tandis que les derniers à partir sont ceux qui, selon Deri, ne sont pas à « vocation sociale » – ce qui signifie qu’ils sont soi-disant moins engagés dans les programmes d’aide sociale, y compris tous les partis de l’opposition, à l’exception du Shas.

« Triple Shas – Juif, de droite et à vocation sociale », déclare la publicité à la suite du résumé politique de Deri.

Un virage à droite

Au cours de la campagne, Deri a dénoncé à plusieurs reprises la gestion du terrorisme palestinien par le gouvernement, plus fréquemment que jamais et avec un langage plus explicitement de droite que par le passé.

Aryeh Deri lors d’une conférence de la la Treizième chaîne, à Jérusalem, le 26 juillet 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Moshe Gafni, chef du parti Degel HaTorah qui est l’une des deux factions constitutives de Yahadout HaTorah, a cherché à dissiper les soupçons persistants de ses penchants de gauche en soulignant qu’il n’avait jamais rejoint de gouvernement de gauche.

L’inquiétude des partis ultra-orthodoxes, qui craignent d’être considérés comme insuffisamment à droite, provient du fort attrait qu’exerce sur de nombreux électeurs haredim, en particulier parmi les jeunes générations, le parti d’extrême-droite Otzma Yehudit, dirigé par le député Itamar Ben Gvir et qui se présente sur une liste commune avec le parti HaTzionout HaDatit.

Cette attirance a plusieurs causes, notamment l’ethno-centrisme croissant au sein de la communauté et la croyance religieuse dans le statut élevé du peuple juif en tant que peuple élu, le sentiment nationaliste croissant chez les jeunes hommes ultra-orthodoxes, et le charisme de Ben Gvir – qui contraste fortement avec le comportement statique et sombre des principaux politiciens ultra-orthodoxes.

Menny Geira Schwartz, ancien rédacteur en chef du nouveau site web ultra-orthodoxe Behadrei Haredim et conseiller en communication stratégique, affirme que si le Shas perdra un peu de ses électeurs séfarades, religieusement traditionnels et issus de la classe ouvrière, au profit du parti de Ben Gvir, Yahadout HaTorah devrait être tout aussi inquiet, sinon plus.

« Yahadout HaTorah a plus un problème d’image que le Shas en ce qui concerne sa bonne foi de droite », a expliqué Geira Schwartz, faisant allusion à des personnalités de premier plan comme Gafni, qui a déclaré en 2017 que concernant le conflit avec les Palestiniens, il était « plus proche des positions de la gauche ».

Le député de Yahadout HaTorah Moshe Gafni faisant une déclaration à la presse à la Knesset, à Jérusalem, le 8 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Geira Schwartz estime que jusqu’à 10 % du vote ultra-orthodoxe ira au parti HaTzionout HaDatit, une possibilité qui donne sûrement des sueurs froides à Gafni et Deri.

La bataille que se livrent les deux leaders, pour consolider leur base électorale en se tournant vers la droite, a conduit à des luttes internes.

Le journal Israel Hayom a rapporté que Gafni avait récemment coupé les ponts avec Deri après l’avoir accusé d’organiser des réunions d’information hostiles avec les médias, visant à qualifier le député Yahadout HaTorah de gauchiste.

Plus tôt ce mois-ci, Gafni s’est attaqué à Deri en faisant ouvertement référence à la décision du Shas – sous la direction de Deri – de s’abstenir de bloquer les accords d’Oslo lorsque l’accord avait été soumis au vote à la Knesset.

Le Dr. Gilad Malach, directeur du programme pour les ultra-orthodoxes en Israël à l’Institut israélien pour la démocratie, a ajouté que les partis haredim risquaient de perdre le soutien de Ben Gvir, car les jeunes électeurs – en particulier – pensent qu’ils peuvent obtenir un accord trois-en-un avec son parti.

HaTzionout HaDatit est extrêmement conservateur sur le plan religieux, à l’instar des partis haredim, et soutient également les allocations pour les études à plein temps en yeshiva, le soutien financier permanent du système éducatif ultra-orthodoxe et les autres besoins financiers de la communauté.

Puisque Ben Gvir est l’ultra-nationaliste par excellence – face auquel Deri et Gafni font pâle figure – de nombreux jeunes électeurs ultra-orthodoxes considèrent HaTzionout HaDatit comme une option intéressante lors de ces élections.

Le député Itamar Ben Gvir s’exprimant sur les lieux d’une fusillade à Bnei Brak, le 29 mars 2022. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Le niveau de panique du Shas, concernant le transfert de son soutien au parti de Ben Gvir qui monte en flèche dans les sondages, a atteint son apogée jeudi soir lorsqu’il a brandi son arme apocalyptique en invoquant l’autorité et l’appel du rabbin Ovadia Yosef.

Dans le même temps, la campagne de Yahadout HaTorah, visant à consolider son vote, est allée crescendo avec ses propres imprécations rabbiniques contre le vote en faveur du parti HaTzionout HaDatit.

Lumière sur le malheur spirituel

Les références aux nombreuses controverses sur la religion et l’État qui assaillent le pays depuis plusieurs années, et que les partis ultra-orthodoxes exploitent traditionnellement pour se constituer une base électorale, sont notablement absentes de la campagne des partis haredim.

Rabinowitz a déclaré que le grand public haredi n’était pas très sensibilisé à ces questions – qu’il s’agisse des transports publics le jour du Shabbat ou des préoccupations concernant la conversion des non-orthodoxes – et a ajouté que les transports publics à Shabbat ont augmenté de façon spectaculaire au cours de la décennie du gouvernement Netanyahu.

Le gouvernement sortant a apporté très peu de changements sur les questions clés de religion et d’État.

Il n’a pas mis en œuvre l’accord sur le mur Occidental, n’a pas réussi à faire adopter une loi sur l’enrôlement des ultra-orthodoxes, n’a pas adopté de loi autorisant les transports publics lors du Shabbat et n’a même pas envisagé d’adopter une loi sur le mariage civil.

La seule réforme qui a été adoptée, la libéralisation du marché de l’autorisation de la cacheroute, a été largement dénoncée à l’époque, mais n’a pas le poids des questions plus fondamentales relatives à la vie religieuse en Israël.

Dans une atmosphère aussi favorable, il aurait été difficile de faire passer le message que le caractère juif de l’État serait menacé.

Cela ne veut pas dire que les partis politiques ultra-orthodoxes ne répondront pas à ces préoccupations s’ils font à nouveau partie de la coalition gouvernementale.

Cette semaine encore, Gafni a déclaré à la station de radio Galei Yisrael qu’une condition d’entrée au gouvernement pour son parti serait un accord pour adopter une loi de dérogation de la Cour suprême permettant à la Knesset de légiférer de nouveau sur une loi précédemment annulée par la Haute Cour de justice.

En 2017, la Cour suprême avait annulé le dispositif de l’État permettant aux ultra-orthodoxes d’éviter légalement le service militaire pour la troisième fois en deux décennies, jugeant que le statut existant violait le principe d’égalité devant la loi.

Illustration : Des centaines de Juifs ultra-orthodoxes affrontant la police israélienne, suite à l’arrestation d’un soldat haredi et contre la législation visant à imposer l’enrôlement des ultra-orthodoxes dans Tsahal, lors d’une manifestation à Jérusalem, le 10 avril 2014. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90/Archives)

Aucune nouvelle loi n’a été adoptée depuis lors, en grande partie à cause de la paralysie politique du pays, mais Gafni et d’autres politiciens ultra-orthodoxes cherchent à obtenir une dérogation de la Cour suprême pour l’empêcher d’interférer sur la question – très sensible – de l’enrôlement des haredim dans Tsahal.

Gafni et d’autres dirigeants haredim cherchent également à obtenir une dérogation de la Cour suprême pour contourner une décision de mars dernier accordant le droit à la citoyenneté aux personnes qui se sont converties au judaïsme via les mouvements réformé ou masorti (conservateur) en Israël.

Cette décision a rendu furieux les partis ultra-orthodoxes et Gafni, entre autres, avait promis à l’époque de promulguer une loi de dérogation de la Cour suprême spécifiquement pour traiter de cette question.

Le feront-ils, ne le feront-ils pas ? 

Ce cinquième scrutin est une fois de plus sur le fil du rasoir, le bloc pro-Netanyahu n’étant pas loin d’obtenir la majorité absolue selon les derniers sondages et le bloc anti-Netanyahu luttant pour obtenir suffisamment de sièges pour empêcher l’ancien Premier ministre de reprendre le pouvoir.

Comme il s’agit de la cinquième élection en trois ans, et que le pays est en proie à un désarroi politique permanent, les spéculations se multiplient pour savoir si l’un des partis ultra-orthodoxes, voire les deux, seraient prêts à rejoindre un gouvernement dirigé par le chef du parti HaMahane HaMamlahti, Benny Gantz.

Gantz a courtisé les partis haredim et a refusé de les attaquer ou d’avancer des politiques qui pourraient les contrarier.

Le ministre de la Défense et dirigeant du parti Kakhol lavan Benny Gantz, à droite, et le député Yahadout HaTorah, Moshe Gafni, lors d’une séance plénière à la Knesset, le 15 août 2022. (Crédit : Oren Ben Hakoon/Flash90)

Plus tôt cette année, avant que le gouvernement ne s’effondre, il a même été question de négociations entre Gantz et les partis ultra-orthodoxes pour former un nouveau gouvernement avec le Likud mais dirigé par Gantz, sans passer par de nouvelles élections.

Gafni et d’autres député de Yahadout HaTorah se sont même rendus au domicile du rabbin Gershon Edelstein, le chef spirituel du parti Degel HaTorah, pour lui demander si une telle coalition serait envisageable. Le rabbin ne s’y serait pas opposé.

Geira Schwartz a fait remarquer que la constitution d’un tel gouvernement se heurterait à d’énormes obstacles politiques et devrait inclure le Likud et exclure Yesh Atid afin de le rendre envisageable pour les dirigeants et le public ultra-orthodoxes.

Il a toutefois déclaré qu’il y avait une chance que les partis ultra-orthodoxes acceptent un tel arrangement, citant la volonté antérieure de Gafni d’envisager cette idée.

« Gafni ira voir le rabbin Edelstein et lui dira ‘essayons d’obtenir ce que nous pouvons’, cela se produira et il y aura un débat à ce sujet. »

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