Les prisonniers de sécurité palestiniens disent continuer de souffrir de la faim
Itamar Ben Gvir s'est vanté d'avoir dégradé les conditions de détention des prisonniers terroristes, et une décision de justice de 2025 a ordonné à Israël de les nourrir davantage, mais les rapports de malnutrition persistent

Cinq mois après que la Cour suprême israélienne a statué que le système pénitentiaire de l’État juif ne fournissait pas suffisamment de nourriture aux détenus palestiniens et ordonné l’amélioration des conditions de détention, des prisonniers amaigris continuent de témoigner de la faim extrême et des mauvais traitements qu’ils subissent.
Samer Khawaireh, 45 ans, a indiqué à Reuters que tout ce qu’on lui donnait à manger dans les prisons israéliennes de Megiddo et de Nafha, qui accueillent des prisonniers palestiniens détenus pour des atteintes à la sécurité, se résumait à 10 fines tranches de pain par jour, accompagnées d’un peu de houmous et de tahini. Deux fois par semaine, il recevait un peu de thon.
Des vidéos enregistrées sur le téléphone de Khawaireh le montrent avec un poids normal avant son incarcération dans la ville de Naplouse, au nord de la Cisjordanie, en avril dernier, et clairement amaigri à sa libération. Il dit avoir perdu 22 kilos durant les neuf mois qu’il a passés en prison, et être sorti il y a un mois couvert de plaies dues à la gale, si maigre et débraillé que son fils Azadeen, 9 ans, ne l’a pas reconnu.
Reuters n’a pas été en mesure de déterminer de manière indépendante le nombre total de prisons dans lesquelles régnait une pénurie alimentaire, ni le nombre total de détenus qui en étaient victimes.
Reuters n’a pas non plus pu vérifier de manière indépendante le régime alimentaire de Khawaireh pendant sa détention, les raisons de son extrême perte de poids, ni l’ampleur exacte de ce type de situation parmi les 9 000 Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes. Journaliste dans une station de radio de Naplouse, Khawaireh a indiqué ne jamais avoir été informé des raisons de son arrestation en avril, lors d’un raid nocturne à son domicile. L’armée israélienne a pour sa part refusé de commenter.
Le récit de Khawaireh correspondait toutefois aux descriptions qui figurent dans certains rapports rédigés par des avocats après leurs visites en prison. Reuters a examiné 13 rapports de ce type datant de décembre et de janvier, dans lesquels 27 prisonniers se plaignaient d’un manque de nourriture, la plupart affirmant que rien en matière d’alimentation n’avait changé depuis la décision de justice.
Si l’administration pénitentiaire israélienne a refusé de commenter le cas individuel de Khawaireh, elle a néanmoins fait savoir qu’elle « rejetait les allégations de ‘famine’ ou de négligence systématique. La nutrition et les soins médicaux sont fournis conformément à des normes professionnelles et à des procédures opérationnelles. »
Le service « fonctionne conformément à la loi et aux décisions de justice », et toutes les plaintes font l’objet d’une enquête par les voies officielles, a souligné un porte-parole. « Les droits fondamentaux, parmi lesquels l’accès à la nourriture, aux soins médicaux et à des conditions de vie décentes, sont garantis conformément à la loi et aux procédures applicables, par un personnel professionnel formé à cet effet. »
Des rapports précédents, compilés en 2024 par le Bureau du défenseur public du ministère israélien de la Justice, ont montré que les prisonniers palestiniens incarcérés pour atteinte à la sécurité en Israël auraient subi des violences graves et systématiques de la part des gardiens de prison, auraient été privés de nourriture, auraient été victimes de négligence médicale et auraient été soumis à des conditions insalubres ayant provoqué et aggravé des épidémies au sein des prisons.
Les inspecteurs du Bureau de la défense publique qui ont visité quatre prisons en 2024, ont rapporté avoir vu des détenus extrêmement maigres et constaté des traces physiques de coups et de négligence médicale sur les corps de ceux qu’ils ont interrogés.
Ces rapports ont été rendus publics à l’issue d’une bataille juridique d’un an menée par l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI), qui avait déposé une demande d’accès à l’information afin d’obtenir ces documents, après que le ministère de la Justice a refusé de les divulguer.
Le ministre d’extrême droite de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, s’est félicité à plusieurs reprises d’avoir dégradé les conditions de détention des prisonniers incacérés pour atteinte à la sécurité. L’une de ses premières mesures, après son entrée en fonction, a été de fermer les boulangeries des prisons, dans lesquelles les détenus palestiniens étaient autorisés à préparer leur propre nourriture, prétextant une volonté de supprimer « les avantages et les privilèges ».
En septembre 2025, la Haute Cour de justice a statué que l’État avait échoué à remplir ses obligations légales de nourrir correctement les prisonniers palestiniens détenus pour atteinte à la sécurité, et lui ordonnant de prendre les mesures nécessaires pour assurer à ces détenus une alimentation adéquate, qui leur « permette de mener une existence normale ».
Ben Gvir, pour sa part, a publiquement critiqué les tribunaux pour avoir tenté de forcer les prisons à « dorloter » les ennemis d’Israël. Au cours des audiences, il a qualifié l’affaire de « folle et délirante » dans un message publié sur le réseau social X, a raillé les juges qui débattaient de « l’équilibre du menu des meurtriers », et a déclaré qu’il était « là pour s’assurer que les terroristes reçoivent le strict minimum ».
Ben Gvir n’a pas répondu à notre demande de commentaires, notamment sur la question de savoir si l’administration pénitentiaire se conforme désormais à la décision du tribunal, ou si des règles et politiques ont été modifiées en conséquence.
La vérification indépendante du traitement des prisonniers est devenue plus difficile depuis le début de la guerre à Gaza déclenchée par le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023. Israël a en effet interdit les visites de prison par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), une fonction que cet organisme basé à Genève exerce depuis un siècle dans les conflits à travers le monde.
L’ACRI, qui était également impliquée dans l’affaire devant la Haute Cour, a quant à elle accusé le gouvernement de mener une « politique de famine » dans les prisons, demandant à la cour d’autoriser la Croix-Rouge à rendre visite aux détenus palestiniens. Elle a également réclamé à la cour de condamner l’IPS pour outrage au tribunal, au motif que l’administration pénitentiaire n’a pas respecté l’ordonnance de septembre lui enjoignant d’améliorer les conditions de détention.
« Tout indique que la situation n’a pas beaucoup évolué » depuis la décision de justice, a confié à Reuters Noa Sattath, la directrice exécutive de l’organisation.
« Les prisonniers ne reçoivent pas plus de nourriture lorsqu’ils en demandent. Aucun examen médical n’a été mené pour évaluer leur état de santé. Les prisonniers continuent en outre de souffrir de la faim. »
La cour n’a pas répondu à notre demande de commentaires sur cette affaire.
Le nombre de prisonniers détenus par Israël a connu une hausse après l’attaque du Hamas du 7-Octobre, des milliers de personnes ayant été arrêtées lors des opérations israéliennes à Gaza et de la répression en Cisjordanie, et malgré la libération de milliers de prisonniers incarcérés pour atteinte à la sécurité en échange d’otages israéliens lors de trois cessez-le-feu entre Israël et le Hamas.
Tout au long de la guerre à Gaza, Ben Gvir a comparé le traitement réservé aux Palestiniens par Israël aux conditions imposées par le Hamas aux otages israéliens détenus à Gaza. Nombre d’entre eux ont été maltraités pendant leur captivité et ont été relâchés dans un état de quasi-inanition qui a choqué les Israéliens.
Si le Hamas nie avoir affamé les otages, les preuves et les témoignages des otages contredisent cette affirmation.
Pour Sattath, de l’ACRI, les conditions imposées aux otages retenus par le groupe terroriste ne justifie en rien les mauvais traitements infligés aux détenus palestiniens.
Au moins 101 Palestiniens sont morts en détention en Israël depuis le début de la guerre à Gaza, a fait savoir l’organisation à but non lucratif Physicians for Human Rights Israel (PHRI).
Parmi eux figurait Walid Ahmed, 17 ans, qui a perdu la vie en mars dernier après s’être effondré et s’être cogné la tête en prison, un incident, selon ses avocats, dû à une maladie causée par la malnutrition.
« Son autopsie a révélé une perte de poids massive : perte de masse musculaire, de graisse, affaiblissement du système immunitaire. Lorsqu’il a contracté une infection, son corps n’est pas parvenu à la combattre », a dexpliqué Nadia Daqqa, l’avocate de Walid Ahmed.
L’autopsie de Walid Ahmed, consultée par Reuters, précise qu’il souffrait de « malnutrition prolongée » et mentionne la famine, l’infection et la déshydratation comme causes potentielles de son décès.
Les services pénitentiaires ont refusé tout commentaire au sujet du traitement réservé à Walid Ahmed pendant sa détention ou de la cause de son décès.
Pour Naji Abbas, directeur du département des prisonniers et détenus du groupe PHRI, la sous-alimentation chronique rend l’ensemble de la population carcérale dangereusement vulnérable à d’autres maladies.
« Lorsque les gens sont privés de nourriture, leur système immunitaire s’affaiblit. Ainsi, tout problème médical, même le plus simple, peut devenir grave », a-t-il expliqué.
Amani Sarahneh, directrice des médias et de la documentation pour l’organisation de défense des prisonniers palestiniens Palestinian Prisoners Society, qui a examiné des centaines de cas et qui est en contact permanent avec les détenus, a déclaré que les conséquences physiques ne sont qu’une partie de l’impact de la privation alimentaire.
« Lorsque vous entendez les prisonniers décrire la nourriture, vous saisissez l’importance de la place que cela occupe dans leur esprit. Le besoin humain de manger à sa faim est fondamental. Israël exploite largement cet élément, non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement », a-t-elle constaté.
Khawaireh, qui a repris le travail depuis qu’il a été libéré le 7 janvier, a repris du poids, même s’il semble encore maigre.
Pendant son séjour en prison, a-t-il raconté, lui et d’autres détenus gardaient parfois la moitié de leur ration de pain pour le samedi, afin de pouvoir se sentir rassasiés une fois par semaine.
« Nous voulons nous sentir rassasiés, au moins un jour », s’est-il souvenu. « Même si cela n’était qu’une fois par semaine, nous voulons nous sentir rassasiés. Nous ne sommes jamais rassasiés. »







