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Analyse

Les relations avec l’étranger s’épanouissent, pourquoi cet échec entre politiciens ?

Il y a un gouffre intolérable et incompréhensible entre la diplomatie de Jérusalem, souvent excellente et sa Knesset où règnent les dysfonctionnements

Roberta Metsola, présidente du parlement européen, avec le président de la Knesset Mickey Levy pendant une séance plénière du parlement israélien, le 23 mai 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Roberta Metsola, présidente du parlement européen, avec le président de la Knesset Mickey Levy pendant une séance plénière du parlement israélien, le 23 mai 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Parmi les nombreuses contradictions israéliennes, la discordance entre la finesse diplomatique du pays et ses dysfonctionnements intérieurs est peut-être la plus déconcertante.

Une contradiction qui pourra être constatée de visu quand le président américain Joe Biden atterrira en Israël, d’ici une semaine, pour s’y entretenir avec le Premier ministre Yair Lapid, à son poste depuis quelques jours et qui pourrait ne plus y être dans quelques mois.

Quand il était au pouvoir, l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu avait déclaré aux Israéliens que lui seul était en mesure de faire naviguer Israël dans les eaux déchaînées des relations internationales, et il aura été, en effet, à l’origine d’avancées qui ont permis à Israël d’élargir sa présence diplomatique, tout en forgeant des liens avec des leaders populistes de la ligne dure qui partageaient son état d’esprit, depuis l’Égypte jusqu’à la Hongrie.

Et pourtant, depuis qu’il a quitté le pouvoir, il a été clairement établi que d’autres – et même un novice jeune, inexpérimenté et fragile comme l’était l’ancien Premier ministre Naftali Bennett – pouvaient enregistrer des réussites en matière de politique étrangère.

Mais s’agissant de faire traverser au pays les turbulences d’une coalition et toutes les autres difficultés intérieures, force est de reconnaître qu’aucun des dirigeants potentiels de l’État juif n’a démontré ses capacités à maintenir suffisamment de cohésion entre des parties différentes pour obtenir quelque chose qui ressemblerait de près ou de loin à de la stabilité.

Cela n’a pas été le cas au moins depuis la fin de l’année 2018, quand Bennett avait renversé un gouvernement dirigé par Netanyahu qui était alors parvenu à conserver le pouvoir pendant presque quatre ans. Depuis, le pays a connu quatre élections qui ont aggravé les clivages et il se prépare pour un cinquième scrutin qui a été entraîné par l’effondrement du gouvernement Bennet-Lapid, dont la durée de vie aura été courte – mais qui aura néanmoins réussi à vivre plus longtemps que la coalition Netanyahu-Gantz en 2020.

Au cours de la même période, l’État juif a normalisé ses relations avec plusieurs États arabes, les liens avec la Turquie se sont réchauffés sans sacrifier pour cela les relations avec Grèce et Chypre, et même le royaume de Bhutan a décidé de mettre un terme à son refus de longue date de reconnaître Israël.

L’ambassadeur israélien en Inde, Ron Malka, à droite, signe un accord avec son homologue, l’ambassadeur du Bhutan en Inde, le major-général Vetsop Namgyel, établissant des relations diplomatiques avec Israël à la résidence de Malka en Inde, le 12 décembre 2020. (Crédit : Ministère israélien des Affaires étrangères)

A l’époque de Netanyahu, une connexion profonde s’était faite avec les dirigeants égyptiens et aujourd’hui, le partenariat énergétique entre les deux pays ne cesse de croître.

Karine Elharrar, ministre de l’Énergie, est allée au Caire au début de l’année pour signer un protocole d’accord historique avec l’Égypte et avec l’Union européenne – qui permettra à Israël d’exporter son gaz fossile à l’UE pour la toute première fois. De son côté, l’Égypte fournira les structures nécessaires pour liquéfier le gaz avant son exportation par voie maritime.

Et à tout cela, il faut ajouter ce triangle d’intérêts entre Israël, la Grèce et Chypre. Ce partenariat régional, une initiative de Netanyahu, a été adopté et développé par le gouvernement placé sous l’autorité de Bennett.

Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis (au centre), son homologue israélien Benjamin Netanyahu (à droite) et le président chypriote Nikos Anastasiadis posent à Athènes le 2 janvier 2020, avant la signature d’un accord pour le projet de gazoduc EastMed destiné à acheminer le gaz de la Méditerranée orientale vers l’Europe. (ARIS MESSINIS / AFP)

Et les Accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc, qui ont été négociés par les États-Unis et conclus quand Netanyahu était au pouvoir, ont continué à s’épanouir, toute cette année, grâce au travail du nouveau gouvernement.

Le 31 mai, l’État Juif et les EAU ont signé un accord de libre-échange général et révolutionnaire, prévoyant d’encore renforcer leur relation commerciale qui est aujourd’hui à hauteur de 2,5 milliards de dollars.

Aux côtés des premiers pays des Accords d’Abraham, il y a actuellement des développements sous-jacents dans les liens avec l’Arabie saoudite, avec des dizaines de personnalités du monde technologique et des affaires qui se sont rendues, il y a seulement deux semaines, dans le royaume du Golfe.

Et d’autres avancées importantes ont été initiées par le gouvernement de la coalition Bennett-Lapid : une amélioration immédiate des liens avec l’Union européenne, une reprise des relations avec le royaume de Jordanie et un dur travail de la part du président Isaac Herzog en vue de réparer les relations bilatérales avec la Turquie.

L’ambassadeur des États-Unis en Israël, Tom Nides, et le ministre israélien de la Culture et des Sports, Chili Tropper, se taclant lors d’un match de football amical entre une équipe des Accords d’Abraham composée de joueurs d’Israël, des Émirats arabes unis et de Bahreïn et une équipe comprenant des stars du football mondial, à Dubaï, le 29 mars. 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

La liste des succès diplomatiques enregistrés par Bennett et Lapid peut aussi inclure la capacité, de la part d’Israël, à obtenir des États-Unis que le Corps iranien des Gardiens de la Révolution islamique ne disparaisse pas de la liste noire américaine des entités terroriste. Les deux dirigeants ont aussi réussi à convaincre Londres de rejoindre leur campagne contre la république islamique (comme l’ont confirmé des diplomates des deux pays au Times of Israel). Il faut aussi évoquer le sommet remarquable du Neguev, au cours duquel quatre ministres Arabes de l’étranger ont condamné avec véhémence les attentats terroristes commis contre des civils israéliens.

Tout n’a néanmoins pas été aussi rose. Les liens avec la Jordanie, qui s’étaient profondément détériorés quand Netanyahu était Premier ministre, n’ont pas vraiment repris ; le gouvernement a sans doute cafouillé dans sa gestion de la guerre en Ukraine, parvenant à irriter à la fois Kiev et Moscou ; et l’échec des négociations visant à redonner vie au JCPOA, l’accord conclu en 2015 entre Téhéran et les grandes puissances sur le programme nucléaire iranien, n’a pas empêché les États-Unis, l’Iran et d’autres alliés d’Israël de tenter, encore et encore, de ressusciter l’accord, et ce en dépit des vives protestations de Jérusalem.

Netanyahu attribuait le mérite des réussites diplomatiques de l’État juif aux prouesses technologiques et militaires du pays. Si Israël est en mesure d’aider les services de renseignement du monde entier à mieux appréhender la menace terroriste et si Israël est un exportateur leader de sciences et de technologies, affirmait-il, alors toutes les nations du monde viendront le rencontrer, le consulter, désireuses de créer des liens.

Et il semble donc incompréhensible que ce même pays, qui a connu de véritables réussites diplomatiques au cours de ces dernières années, soit à la fois doté d’un système politique qui se caractérise par une telle instabilité, un système qui ne cesse de devenir plus compliqué.

Le leader de Raam, Mansour Abbas, à la Knesset pendant le vote de dissolution du parlement, le 30 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Bien sûr, les talents relationnels requis ne sont pas nécessairement liés. Un gouvernement peut orienter une politique étrangère sans avoir par ailleurs à affronter des députés de l’opposition déterminés ou à des idéologies concurrentes.

Au sein de l’État juif, un électorat divisé, des rivalités partisanes violentes et un système politique ingérable rendent toute planification stratégique et toute prise de décision compliquée, presque impossible.

Le fait que Biden n’ait pas annulé son prochain déplacement en Israël montre que la situation politique dans le pays ne le dérange pas.

Les EAU, pour leur part, n’ont pas mis un terme à la normalisation en raison des élections répétées et des dysfonctionnements politiques ; ils ont rejeté les tentatives de Netanyahu d’utiliser Abu Dhabi comme toile de fond pour sa propagande électorale.

« Du point de vue des Émirats arabes unis, l’objectif des Accords d’Abraham est de mettre en place des fondations stratégiques robustes pour renforcer la paix et la prospérité avec l’État d’Israël et dans la région plus largement. Les EAU ne serviront pas d’outil de propagande politique en Israël, ni aujourd’hui, ni jamais », écrivait Anwar Gargash, un éminent diplomate émirati, à l’époque.

Mais à la Knesset, les mêmes stratégies avisées qui ont permis de remporter des succès diplomatiques semblent n’avoir pas de prise. Les instances les plus importantes dans le domaine de la politique étrangère sont le Mossad, le Conseil de sécurité national, le ministère des Affaires étrangères et, dans certains cas, le bureau chargé des exportations au sein du ministère de la Défense.

Les esprits intelligents du Mossad, du ministère des Affaires étrangères et des autres institutions qui orientent la diplomatie israélienne ont compris comment nouer des relations profondes, comment améliorer la position d’Israël dans les organisations internationales et comment chercher des moyens permettant de promouvoir les intérêts de l’État. Mais ce ne sont pas les mêmes personnalités qui influencent la sphère politique intérieure.

La députée Orit Strook, au centre gauche, se dispute avec le président-adjoint de la Knesset, Ahmed Tibi, à droite, la la Knesset de Jérusalem, le 1er juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Les politiciens, en Israël, ont lamentablement échoué, et de manière répétée, à mettre en place un gouvernement stable pour une durée de quatre ans.

Mais au cours de cette période tumultueuse politiquement au sein de l’État juif, la politique hors de nos frontières s’est épanouie.

Rien ne peut justifier ce gouffre qui s’est creusé entre les succès diplomatiques remportés par Israël et les dysfonctionnements à la Knesset, entre les capacités phénoménales des ambassadeurs de l’État et les incapacités colossales de ses dirigeants à gouverner le pays.

Les drapeaux, de gauche à droite, du Bahreïn, d’Israël, des Emirats arabes unis et des Etats-Unis le long d’une route de la ville de Netanya, dans le centre d’Israël, le 13 septembre 2020. (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

Peut-être les politiciens pourraient-ils apprendre quelques petites choses des diplomates. Quand Biden rencontrera Lapid, il s’adressera à la fois au Premier ministre et au ministre des Affaires étrangères. Pendant les quatre mois à venir, Lapid s’efforcera de jongler entre ces deux casquettes.

En réalité, personne n’a de grandes attentes à l’égard de la Knesset et de sa vie politique indisciplinée. Et c’est finalement plutôt la mission de Lapid en tant que chef de la diplomatie de la nation qui donnera le ton.

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