Les touristes israéliens retournent dans le Sinaï malgré les obstacles
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Les touristes israéliens retournent dans le Sinaï malgré les obstacles

Vous vous accommodez des tests, des autorisations et autres tracasseries nécessaires pour franchir la frontière ? Sachez que de nombreuses destinations vous attendent en Égypte

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

L'hôtel et Casino Taba Hilton, le 4 avril 2021. (Crédit :  Jacob Magid/Times of Israel)
L'hôtel et Casino Taba Hilton, le 4 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

RAS SHAITAN, Égypte — La semaine dernière, impossible de trouver des humeurs plus diamétralement opposées d’un côté et de l’autre du poste-frontière de Taba, qui sépare la péninsule du Sinaï israélienne de son pendant égyptien.

Du côté israélien, des aspirants à des vacances bien méritées se sont laissés aller à une bordée salée d’injures après avoir été informés par un garde-frontière qu’ils n’avaient pas effectué le bon test de dépistage au coronavirus pour entrer en Égypte – même s’il leur avait été précédemment assuré qu’ils franchiraient la frontière sans encombre avec ce test.

Dans le sens opposé, des touristes béats franchissaient la frontière pour entrer en Israël, le visage bronzé et rayonnant après une escapade très attendue.

« Les gars, ça vaut totalement le coup ! », s’est exclamé un arrivant, s’efforçant de redonner le sourire à ses concitoyens qui attendaient – et qu’une telle apostrophe a semblé plutôt contrarier encore davantage.

Ces – presque – touristes coincés à la frontière avaient d’ores et déjà fait plusieurs heures de voyage pour atteindre le poste-frontière situé dans la zone la plus au sud d’Israël et s’étaient acquittés des frais de sortie du territoire, à hauteur de 101 shekels, qui ne sont valables que pour une seule journée, en plus d’une somme de 75 shekels qui a servi au paiement d’un test de dépistage rapide à la clinique privée Sharap voisine, à Eilat, comme l’ont recommandé les membres du groupe Facebook « Sinai Lovers ».

Les plusieurs dizaines de personnes qui tentaient d’entrer en Égypte pensaient réellement avoir coché toutes les cases de la liste relativement longue des obligations imposées pour enfin pouvoir donner le coup d’envoi à leurs vacances – tout cela pour finalement être prises au dépourvu, dans la dernière ligne droite, par un changement de règle qui semblait arbitraire.

Les Israéliens font la queue au poste-frontière de Taba, le 4 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Le 30 mars, le gouvernement israélien a décidé de permettre à 300 personnes par jour de traverser la frontière, via le passage d’Eilat-Taba. La pandémie de coronavirus a gravement ébranlé le tourisme pendant un an, et les Israéliens – habituellement avides de voyages – se sont retrouvés bloqués chez eux. Fin janvier, alors que la nation semblait enfin prête à émerger de la crise, les autorités avaient tenté de sceller hermétiquement le pays pour empêcher des variants plus infectieux de la COVID-19 de faire leur entrée au sein de l’État juif, imposant des quotas stricts sur l’accès au territoire et sur les départs à l’étranger par le biais d’une série de mesures confuses et souvent appliquées de manière inégale.

Comme l’a prouvé ce blocage forcé à la frontière, même aller dans le Sinaï implique un océan de lourdeurs administratives et autres obstacles bureaucratiques. Si l’Égypte ne demande qu’un test de dépistage au coronavirus avant l’entrée des voyageurs, Israël exige de ces derniers d’être vaccinés ou d’avoir guéris du virus, ce qui signifie que la majorité des moins de 16 ans, qui n’ont jamais attrapé le coronavirus, ne peuvent pas prétendre se présenter aux frontières.

Il y a un point positif : il est facile de faire partie des 300 chanceux qui auront le droit d’entrer en Égypte, selon le quota mis en place par Israël. Selon des statistiques de l’Autorité de la population, de l’Immigration et des Frontières, seulement la moitié des bordereaux mis à disposition ont été achetés depuis la reprise des activités du poste-frontière.

Une vue du poste-frontière de Taba vide, entre l’Égypte et Israël, une photo prise depuis la ville d’Eilat, dans le sud de l’État juif, le 28 janvier 2021. (Crédit : Flash90)

Bloqués à la frontière

De leur côté, ceux qui arrivent au poste-frontière de Taba, en cette journée du 4 avril, après un arrêt à la clinique privée de Sharap, sont tous parvenus à se convaincre que toutes les tracasseries endurées – tests, autorisations, longue files d’attente – ne seraient plus qu’un souvenir certes désagréable mais lointain lorsqu’ils seraient enfin allongés sur le sable chaud de Dahab ou de Charm el-Cheikh.

« Qu’est-ce que vous voulez dire, qu’ils n’acceptent plus ces tests ? La clinique nous a dit qu’ils suffiraient… Beaucoup de gens sont pourtant passés par là-bas jusqu’à maintenant », s’est exclamé Shlomo, un touriste, en s’adressant à un garde israélien, alors que ses trois amis, l’air abattu, s’asseyaient sur leurs valises, épuisés après un voyage en voiture débuté avant l’aube depuis la ville ultra-orthodoxe d’Elad, près de Tel Aviv.

« Les Égyptiens nous ont informés du changement il y a deux heures… Je ne peux rien faire », a répondu le garde.

Aux premiers jours de la réouverture de la frontière, les tests proposés par la clinique étaient suffisants pour les autorités égyptiennes mais le gouvernement, au Caire, est revenu sur sa décision et n’accepte dorénavant plus que les tests PCR – rejetant les tests rapides qui étaient jusqu’alors mis à disposition à la clinique d’Eilat où Shlomo et ses amis se sont rendus avant de se diriger vers le poste-frontière.

Les chanceux – dont fait partie l’auteur de ces lignes – qui ont pu se soumettre à un test PCR au cours des dernières 72 heures ont, pour leur part, le droit de pénétrer sur le territoire égyptien.

Le garde a expliqué aux nombreux piétons coincés au poste qu’ils pouvaient également payer 300 shekels pour passer un test PCR rapide à l’hôpital Yoseftal d’Eilat, et qu’ils pourraient peut-être recevoir les résultats avant la fermeture de la frontière, dans l’après-midi.

Umm Yasser, première guide touristique bédouine de la tribu Hamada, regarde Umm Soliman en train de jouer de la flûte, près de Wadi Sahw, à Abu Zenima, dans le sud du Sinaï, en Égypte, le 30 mars 2019. (Crédit : AP Photo/Nariman El-Mofty)

Mais pour les nombreux jeunes touristes qui ont choisi le Sinaï comme destination pour son prix abordable, cette possibilité est trop coûteuse.

Certains ont décidé de rendre leur bordereau d’entrée et d’en acheter un nouveau pour le lendemain après avoir cherché sur Google des tests PCR moins chers, tandis que deux voyageurs particulièrement frustrés, en maillot de bain, ont indiqué devoir tout simplement annuler leur projet de vacances, n’ayant que 48 heures à passer dans le Sinaï.

Shlomo et ses amis ont pris place sur un banc, pour réfléchir. L’un d’entre eux s’est levé soudainement et a couru vers le garde. « Regardez ! Je viens de recevoir mes résultats PCR ! », s’est-il exclamé.

« Montrez-moi ça », a riposté le garde, apparemment soupçonneux face à cette coïncidence trop belle pour être vraie.

Shlomo s’est penché vers moi, me disant dans un murmure que son ami avait tout simplement modifié le document envoyé par la clinique Sharap qu’il avait reçu par téléphone comportant ses résultats. Il a ajouté les lettres « PCR » en espérant que cela suffirait à tromper le garde.

« Allez-y », a dit le garde.

Ses amis, sidérés, l’ont regardé se retourner et leur faire un clin d’œil avait de se rendre au premier contrôle de sécurité. Reconnaissant que l’astuce ne pourrait guère fonctionner davantage qu’une seule fois, ces trois autres habitants d’Elad ont préféré prendre leurs dispositions pour être en mesure de franchir la frontière le lendemain.

Liraz et Amit reviennent d’un voyage dans la péninsule du Sinaï, en Égypte, au poste-frontière de Taba, le 4 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

Pour leur part, des Israéliens bronzés et heureux continuaient à traverser la frontière dans l’autre sens – offrant un aperçu quelque peu douloureux aux vacanciers des plaisirs qui les auraient attendus s’ils avaient eu la chance d’être en possession d’un test PCR.

« Wow, c’était le rêve… On avait attendu ça si longtemps », a dit Liraz Amar, rayonnante. Son amie, Amit Keren, a approuvé ces propos d’un signe de tête.

Le plaisir a-t-il été à la hauteur du cirque bureaucratique nécessaire – en prenant également en compte le deuxième test au coronavirus, qui coûte 40 dollars, auquel les touristes israéliens doivent se soumettre du côté égyptien de la frontière ? Les deux jeunes femmes répondent à cette question d’une seule voix : « Absolument ! »

Vous nous avez manqué (et votre argent aussi)

Les plusieurs dizaines de personnes qui ont réussi à franchir la frontière, en cette journée, vont à la rencontre d’un Sinaï avide de retrouver ses touristes.

« Les Israéliens leur ont vraiment manqué », a indiqué Keren, qui a passé trois jours, avec Amar, dans un hôtel de Dahab. « Je craignais de venir ici mais les gens se sont montrés si amicaux ! »

« Un grand nombre des employés parlaient l’hébreu », a-t-elle poursuivi.

Quatre stations balnéaires du Sinaï dépendent financièrement des touristes – et l’excitation est à son comble après une année frappée par la pandémie. Le tourisme représente environ 12 % du PIB égyptien.

Des touristes israéliens regardent le coucher du soleil dans le Sinaï, le 12 août 2016. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

2019 a été une année record pour le tourisme israélien dans le Sinaï – presque 62 000 Israéliens se sont rendus dans cette région pendant les Grandes fêtes et Souccot cette année-là seulement, ce qui a représenté une augmentation de 20 % par rapport à l’année précédente, selon The Marker, qui a cité les chiffres de l’Autorité israélienne des aéroports. En 2020, lors de Pessah – une période habituellement marquée par l’afflux d’Israéliens dans le Sinaï, phénomène qui, ironie de l’Histoire, pourrait rappeler une sorte d’exode en sens inverse – le monde avait déjà fermé ses portes pour cause de pandémie.

Soumis à la nécessité de faire revivre son industrie vitale du tourisme, et alors que la menace du virus semblait s’éloigner, le Caire avait permis à trois régions – dont le Sinaï – d’accueillir à nouveau des visiteurs au mois de juillet 2020.

Les passagers en provenance de pays sélectionnés, moins touchés par le coronavirus, ont pu entrer dans le pays en présentant un test négatif de type PCR datant de moins de 72 heures avant leur arrivée sur le territoire. Mais jusqu’à l’ouverture du poste-frontière de Taba, le 30 mars, les Israéliens ne figuraient pas parmi les quelques ressortissants sélectionnés qui avaient la chance de pouvoir aller se détendre sur les rives de la péninsule.

Avec seulement quelques centaines de touristes israéliens autorisés à entrer chaque jour, et les mises en garde émanant de quelques pays contre les voyages dans le Sinaï, de nombreux secteurs de la région semblent néanmoins rester désespérément vides.

L’hôtel et Casino Taba Hilton, le 4 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

À l’hôtel Taba Hilton, qui héberge également un casino, à quelques pas de la frontière, les tables de black-jack et de roulettes sont largement désertées, et les croupiers sont au chômage technique, attendant d’éventuels clients auxquels distribuer des cartes. Les Égyptiens n’ont pas le droit de jouer dans le casino, qui a été placé sous contrôle du Caire presque une décennie après le reste du Sinaï, ce qui signifie que sa clientèle est formée principalement d’Israéliens et de touristes étrangers qui traversent la frontière.

Alors qu’un groupe de quatre Israéliens est entré dans la salle, les croupiers se sont hâtés de rejoindre leurs postes.

Après moins d’une heure de jeu, les clients se sont levés pour partir. Le manager de l’hôtel s’est alors précipité vers eux, les suppliant de rester encore.

« Aruchat Erev? », a-t-il demandé, leur offrant en hébreu de dîner à ses frais.

Les Israéliens ont refusé poliment l’invitation, expliquant qu’ils devaient partir pour Charm el-Cheikh, où ils avaient prévu de séjourner.

D’autres stations balnéaires qui accueillent les Égyptiens parviennent, de leur côté, à mieux attirer les touristes.

Le New Moon Island Beach Camp, situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de la frontière, a affiché presque complet avec un total d’environ 75 clients égyptiens, russes et israéliens qui logent dans des rangées de bungalows de paille le long des eaux délicieusement calmes de la mer Rouge.

Le New Moon Camp près de Ras Sheitan dans la péninsule du Sinaï, le 4 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

Alors que la plupart des Israéliens ne s’aventurent pas en Égypte plus loin que le Sinaï, les campements et hébergements leur ont apporté une occasion unique d’interagir, de discuter et même de flirter avec certains de leurs voisins arabes du sud.

Deux jeunes femmes israéliennes prenaient un bain de soleil au bord de l’eau lorsque deux Cairotes se sont posées à côté d’elles et leur ont demandé en anglais ce qui les amenait dans le Sinaï.

Des touristes israéliens à Ras Sheitan dans la péninsule du Sinaï, en Égypte, le 5 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

« Nous sommes en voyage avant le service militaire », a répondu l’une d’elles avec un fort accent israélien.

Les Égyptiens semblaient surpris, ce qui a amené la jeune fille à expliquer que les hommes et les femmes sont tenus de servir dans l’armée israélienne.

« Nous avons beaucoup d’ennemis », a expliqué la jeune fille alors que les natifs du Caire regardaient fixement.

« Et il n’y a aucun moyen pour y échapper ? », a demandé l’un des hommes, adoptant un ton plus inquisiteur.

Le New Moon Camp dans la péninsule du Sinaï, en Égypte, le 5 avril 2021. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

« Vous savez ce que signifie kaban ? », a demandé l’Israélienne, ignorant apparemment que les deux Égyptiens ne parlant pas l’hébreu ne connaîtraient certainement pas l’acronyme hébreu désignant l’agent militaire psychologue.

Les Égyptiens ont, comme on pouvait s’y attendre, secoué la tête, ce qui a amené l’adolescente israélienne à expliquer : « Tu vas le voir et tu lui dis que tu es folle et c’est la seule façon d’échapper à l’armée. »

Les Égyptiens, soudainement moins intéressés, ont hoché la tête en silence avant de se lever et de s’éloigner.

Ils ont eu plus de chance en engageant la conversation avec un Israélien d’une soixantaine d’années qui portait un chapeau de marin et semblait connaître tout le monde dans le campement.

Ils ont fini par jouer une partie de backgammon ensemble avant de rentrer dormir.

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