L’essor et le déclin d’un candidat palestinien à la mairie de Jérusalem
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Interview

L’essor et le déclin d’un candidat palestinien à la mairie de Jérusalem

Aziz Abu Sarah avait fait campagne pour devenir le premier maire palestinien de la capitale. Aujourd'hui, il n'est plus sûr de pouvoir continuer à vivre dans la ville

Aziz Abu Sarah, qui s'est retiré la semaine dernière de la course à la mairie de Jérusalem devant l'American Colony Hotel au mois de septembre (Crédit :  Adam Rasgon/Times of Israel)
Aziz Abu Sarah, qui s'est retiré la semaine dernière de la course à la mairie de Jérusalem devant l'American Colony Hotel au mois de septembre (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

Aziz Abu Sarah, militant palestinien et propriétaire d’une entreprise, avait espéré entrer dans l’Histoire en devenant le premier maire palestinien de Jérusalem.

Au début du mois de septembre, Abu Sarah, 38 ans, résident du quartier Wadi Joz, à Jérusalem, avait décidé de défier le boycott de longue date des élections municipales par les Palestiniens dans la municipalité. Il avait annoncé sa candidature au siège de maire sous une nouvelle étiquette palestinienne appelée Al-Quds Lana (« Jérusalem est à nous » en arabe).

« Notre objectif est de nous saisir de nos droits », avait-il confié au Times of Israel lors d’une interview organisée à l’American Colony Hotel quelques jours après avoir fait part de sa candidature, évoquant les Palestiniens qui habitent Jérusalem-Est.

« Nous devons préserver notre identité palestinienne, trouver des solutions au manque de classes dans les écoles, stopper les démolitions des habitations, rendre disponibles les permis de construire et gérer un grand nombre d’autres questions. Nous payons des impôts comme les habitants de Jérusalem-Ouest, mais nous ne recevons pas ce dont ils bénéficient en retour ».

Jérusalem-Est souffre d’un niveau de pauvreté élevé, d’un manque d’environ 2 000 salles de classe, d’une pénurie de permis de construire pour de nouvelles habitations, de services d’assainissement inadéquats et d’autres problèmes, selon l’Association pour les droits civils en Israël, un groupe qui défend les droits de l’Homme et les droits civils israéliens.

Photo prise depuis le Mont des Oliviers, montrant la Vieille Ville de Jérusalem avec au centre le Dôme du Rocher, le 6 décembre 2017. (AFP Photo/Ahmad Gharabli)

Et même si les résidents de la partie orientale de Jérusalem représentent 37 % – soit environ 327 000 personnes – de la population de la ville, forte d’approximativement 882 700 habitants, la municipalité n’y investit que 10 % à 12 % de son budget, selon Danny Seidemann, directeur de Terrestrial Jerusalem, une ONG qui répertorie les développements politiques dans la Ville Sainte.

La semaine dernière, Abu Sarah a soudainement renoncé à se présenter au scrutin du 30 octobre dans un contexte de pressions et de menaces. Les 10 autres Palestiniens appartenant à la liste d’Al-Quds Lana, en lice pour obtenir des sièges au conseil municipal, se sont également retirés de la course.

Non seulement son rêve improbable de devenir le premier maire palestinien de la ville s’est évaporé, mais sa capacité à continuer à vivre à Jérusalem a également été compromise.

Un problème relatif « à mon lieu de vie principal »

Abu Sarah, qui parle arabe, hébreu et anglais, a grandi à al-Azariya, une petite ville palestinienne adjacente à l’implantation de Maale Adumim, avec quatre frères et deux soeurs. Il a été un membre actif du mouvement des jeunes du Fatah au lycée, il a fréquemment écrit des pamphlets pour des publications de masse, et organisé des manifestations. Après le lycée, néanmoins, il a cessé de participer aux activités du Fatah et il a commencé à étudier l’hébreu à Jérusalem, où il a développé ses premières amitiés avec des Juifs israéliens.

Les années suivantes, Abu Sarah, dont le frère est mort après avoir passé un an dans une prison israélienne, a commencé à travailler au Cercle des parents endeuillés, une ONG qui rassemble des Israéliens et des Palestiniens qui ont perdu ceux qu’ils aimaient à cause du conflit israélo-palestinien. En travaillant au sein de cette organisation, il a souvent évoqué auprès d’étudiants juifs l’histoire de sa vie et le conflit.

Aujourd’hui, Abu Sarah est co-dirigeant de Mejdi Tours, une agence de tourisme qui offre des voyages en Israël, en Cisjordanie et dans plusieurs autres parties du monde, en donnant l’opportunité aux touristes d’entrer en contact avec des locaux.

Dans un café situé à proximité de la gare routière à Jérusalem-Ouest, Abu Sarah a déclaré cette semaine au Times of Israel que non seulement il avait récemment appris qu’il serait dans l’incapacité de participer aux élections municipales, mais qu’il pourrait également perdre le droit de résider à Jérusalem.

« Je suis allé au ministère de l’Intérieur pour renouveler mon document de voyage », a-t-il expliqué quarante-huit heures après s’être retiré du scrutin, se référant au carnet rouge qu’Israël donne aux Palestiniens de Jérusalem-Est qui n’ont pas la citoyenneté israélienne en lieu et place du passeport.

« L’employé m’a dit que son ordinateur ne lui permettrait pas de renouveler le document parce que j’avais un problème avec mon statut de résident. Il m’a indiqué que mon dossier « était actuellement vérifié à cause d’un problème relatif à mon lieu de vie principal » et il m’a offert un visa ».

Son avocat, a continué Abu Sarah, lui a alors dit qu’il ne pouvait plus se présenter comme maire et qu’il pourrait perdre son statut de résident.

« Mon avocat a dit que ce qui était arrivé était très grave. Il a dit que si on ne me considérait pas comme un résident, le premier problème était que je ne pouvais pas être candidat à la mairie, mais que le problème le plus important était que je ne pouvais dorénavant plus être autorisé à rester ici », a-t-il poursuivi.

L’avocat d’Abu Sarah a refusé de commenter la situation avant de recevoir une réponse officielle du ministère de l’Intérieur sur le statut de résident de son client.

Tayseer et Aziz Abu Sarah devant leur maison d’enfance à al-Azariya. (Autorisation : Aziz Abu Sarah)

Israël applique la « loi sur l’entrée en Israël » de 1952 aux Palestiniens de Jérusalem-Est. Cette loi, qui n’avait pas été édictée en pensant aux Palestiniens des quartiers orientaux de la ville, donne au ministère de l’Intérieur le droit de révoquer le statut de résident de ceux qui ont quitté le pays pendant sept ans, qui ont reçu le statut de résident permanent dans un pays étranger ou qui sont devenus citoyens d’un autre pays.

En 1995, le ministère de l’Intérieur a commencé à demander à ce que les Palestiniens de Jérusalem-Est prouvent que la ville constitue leur « lieu de vie principal », selon le groupe de défense des droits de l’Homme BTselem.

De manière rétroactive, des milliers de familles ont été mises en situation de voir leur statuts de résident révoqués de façon légale – et c’est ce qui est arrivé, avec ce type de révocations, dans les années qui ont suivi, qui ont atteint un niveau que les Palestiniens de Jérusalem-Est n’avaient jamais connu jusqu’alors.

Tandis qu’Abu Sarah dit avoir obtenu la citoyenneté américaine, il affirme ne pas avoir quitté Jérusalem pendant plus de sept ans, et souligne qu’il maintient son « lieu de vie principal » au sein de la municipalité.

« Je voyage plusieurs fois par an et je pense que je me suis rendu à l’étranger huit ou neuf fois depuis le début de l’année, mais Jérusalem est mon chez-moi et c’est là que je passe la plupart de mon temps », a-t-il expliqué.

Alors qu’il lui était demandé si une enquête sur la résidence d’Abu Sarah avait été ouverte, la porte-parole de l’Autorité de la population et de l’immigration, Sabine Haddad, a répondu : « Nous ne le savons pas. Il apparaît qu’il y a une note dans le système disant qu’il doit se rendre au ministère en ce qui concerne son lieu de vie principal… Nous n’avons informé personne du fait que son statut ferait l’objet d’un contrôle ».

Haddad n’a pas répondu à plusieurs requêtes de suivi pour obtenir des clarifications sur le statut de résident d’Abu Sarah.

« Se retirer ou sinon… »

Abu Sarah a expliqué qu’il a rencontré les autres membres de la liste Al-Quds Lana lundi et mardi dernier, et que tous ont pris collectivement la décision de se retirer du scrutin.

« Il était clairement établi que légalement, je ne serais pas en mesure de me présenter et les autres membres de la liste ne voulaient pas se présenter seuls », a-t-il commenté.

Vue du quartier arabe de Silwan, à Jérusalem-Est, le 27 mai 2015. (Nati Shohat / Flash90)

Abu Sarah a révélé que d’autres facteurs, notamment des menaces émanant des Palestiniens à son encontre et contre les autres candidats de la liste Al-Quds Lana, ont contribué à cette décision et à ce retrait de la course à la mairie.

« Un grand nombre d’entre nous ont fait face à des menaces », a-t-il dit. « Mon frère, le gendre de mon frère, mon neveu et d’autres membres de ma famille ont reçu des coups de téléphone d’activistes anti-normalisation, menaçant de s’en prendre à moi si je ne me retirais pas des élections. Pendant le coup de téléphone reçu par mon frère, il lui a été dit que je ‘devais retirer ma candidature ou sinon…’ « .

Abu Sarah et les membres de sa liste ont également été touchés de plein fouet par les menaces violentes qui les ont pris pour cible sur Facebook et sur d’autres plate-formes de réseaux sociaux, reflétant la force du boycott palestinien des élections locales de Jérusalem.

« J’espère que tu seras abattu par des balles réelles, sale type. C’est le minimum que doit recevoir un traître comme toi », a écrit Nahi Mahmoud Abou-Hantach, un Palestinien basé en Europe, sur un post Facebook à propos d’Abu Sarah.

« Fadi Arouri, photojournaliste palestinien pour Xinhua, une chaîne de télévision chinoise d’État, a écrit sur le même post Facebook : « Il faut aussi qu’on te frappe avec des chaussures ».

Lors d’une conférence de presse début septembre, un petit groupe de jeunes Palestiniens a également lancé des œufs sur Abu Sarah et deux autres membres de la liste d’Al-Qods Lana.

Commentant l’incident, un Palestinien résidant à Jérusalem-Est a exprimé l’espoir qu’Abu Sarah et les deux autres membres de la liste d’Al-Qods Lana seraient touchés par des balles plutôt que par des œufs.

« Ils ont été frappés par des œufs. J’aimerais que les œufs se transforment en balles », a écrit Oussama Risheq, conseiller juridique à la Clinique des droits de l’homme Al-Qods, sur Facebook.

Le post d’Osama Risheq sur Facebook dans lequel il dit « Ils ont été bombardés d’oeufs. J’aurais aimé que les oeufs se transforment en balles » (Capture d’écran : Facebook)

Abu Sarah et la liste d’Al-Qods Lana ont également été massivement négligés par la presse palestinienne dans le cadre de leur campagne. Très peu de médias palestiniens ont interviewé Abu Sarah et d’autres membres de la liste d’Al-Qods Lana.

Aucun des principaux journaux palestiniens, y compris al-Qods, al-Ayyyam, al-Hayat al-Jadida et al-Risala, n’a interviewé Abu Sarah ou d’autres membres d’Al-Qods Lana.

« La télévision palestinienne m’a dit qu’elle avait dû reporter l’interview, mais elle ne m’a jamais rappelé. Il est clair que quelqu’un a pris la décision d’empêcher que cela se produise », a dit Abu Sarah.

Ahmad Assaf, le fonctionnaire de l’AP chargé de superviser la télévision palestinienne, n’a pas répondu à une demande de commentaires.

Rester à l’écart le jour de l’élection

La plupart des Palestiniens de Jérusalem-Est boycottent depuis longtemps les élections municipales. Lors des dernières élections à Jérusalem en 2013, par exemple, moins d’un pour cent des Palestiniens de la ville ont voté.

De nombreux Palestiniens de Jérusalem-Est restent à l’écart parce qu’ils considèrent le vote comme une reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur leur quartier, selon Amnon Ramon, chercheur à l’Institut de recherche politique de Jérusalem.

Néanmoins, un récent sondage a révélé que davantage de Palestiniens de Jérusalem-Est ont l’intention de voter aux prochaines élections municipales.

22 % des Palestiniens de Jérusalem-Est ont l’intention de voter, 73 % n’ont pas l’intention de le faire et 5 % ne savent pas ce qu’ils feront, selon l’enquête menée en juin dernier par le Centre palestinien pour les politiques et la recherche par enquêtes basé à Ramallah.

Le nombre de participants, bien que faible, représente une tendance à la hausse par rapport à un autre sondage que le PCPSR a réalisé en juillet 2010, dans lequel seulement 8 % des habitants de Jérusalem-Est – dont certains ont la citoyenneté israélienne – ont déclaré avoir déjà participé à des élections municipales ou législatives.

Khalil Shikaki, directeur du PCPSR, a déclaré que ce changement apparent est en grande partie lié aux conséquences socio-économiques de la barrière de sécurité construite autour de la Cisjordanie pendant et après les attentats suicide à la bombe commis lors de la seconde Intifada, vers la moitié des années 2000.

La barrière place la plus grande partie de Jérusalem-Est du côté israélien, bien que plusieurs quartiers se trouvent du côté de la Cisjordanie.

Les ordures empilées dans le quartier de Wadi Joz, à Jérusalem, sur un côté de la rue, le 23 septembre 2018 (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

« Avant la construction du mur, les Palestiniens de Jérusalem se tournaient vers l’est à la recherche d’emplois et d’opportunités économiques », a déclaré M. Shikaki dans une interview accordée plus tôt cette année.

« Mais depuis la construction du mur, ils regardent vers l’ouest, vers Jérusalem-Ouest et Israël pour trouver du travail. Ce changement les a amenés à s’intéresser de plus en plus à ce qui se passe en matière d’accès à l’emploi et aux services que la municipalité offre dans leur quartier. »

Israël affirme que la barrière a à la fois empêché de violents attentats et empêché les Palestiniens de Cisjordanie d’entrer en Israël sans permis.

Sur la route principale qui traverse le centre de Wadi Joz, une écrasante majorité des 15 Palestiniens qui se sont adressés au Times of Israel ont déclaré ne pas avoir l’intention de voter lors des élections. Cinq de ces non-votants ont dit qu’ils ne savaient même pas qu’ils avaient le droit de vote.

« Je ne vais pas voter parce que cela ne changera rien pour mon quartier », a dit un homme du nom d’Anas, 25 ans. « Les politiciens juifs et palestiniens parlent toujours, mais ne font rien pour améliorer la situation ici. Ça ne vaut vraiment pas la peine que je perde mon temps. »

Adel Daasan, 58 ans, l’une des trois personnes à avoir dit qu’elle avait l’intention de voter, a déclaré qu’il croyait qu’un représentant palestinien dans la municipalité pourrait apporter de meilleurs services à Jérusalem-Est.

« Nous avons des ordures partout dans nos quartiers et nous n’avons pas de routes goudronnées ou d’éclairage public », a-t-il dit, montrant du doigt un énorme tas de déchets putrides qui s’amassaient sur le côté de la rue près de sa maison. « Nous avons besoin d’un Palestinien dans la municipalité qui puisse se battre pour nos droits. »

Toujours en lice pour les élections

Alors qu’Abu Sarah et la liste d’Al-Qods Lana se sont retirés, Ramadan Dabash, 51 ans, résident du quartier de Sur Baher, dans le sud-est de la ville, prévoit toujours d’être en tête du groupe Al-Qods Baladi lors des élections.

Le nom du parti signifie « Jérusalem, ma ville » en arabe. Le parti s’appelait auparavant « Jérusalem pour les hiérosolymitains ».

Dabash, ingénieur, dirigeant communautaire et ancien membre du Likud, parti au pouvoir en Israël, a centré sa campagne sur l’amélioration des services à Jérusalem-Est.

« Nous ne demandons à personne de devenir israélien, de changer de religion, d’abandonner la mosquée Al-Aqsa ou de rejoindre l’armée israélienne », a déclaré Dabash au Times of Israel en juillet. « Nous disons que nous devons nous assurer de recevoir de meilleurs services. Nous devons avoir une voix au conseil municipal pour défendre nos droits. »

Ramadan Dabash, résident palestinien de Sur Baher qui se présente au conseil municipal de Jérusalem, dans sa seconde habitation de Beit Hanina, au mois de juillet 2018 (Crédit : Adam Rasgon/Times of Israel)

Dabash a récemment déposé une requête auprès d’un tribunal de district israélien, pour demander au ministère de l’Intérieur d’augmenter le nombre de bureaux de vote qui seraient accessibles dans les quartiers palestiniens le jour du scrutin, le faisant passer de 6 à 39.

Quelques jours après le dépôt de la requête par Dabash, le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri a annoncé qu’un total de 21 bureaux de vote seraient accessibles dans les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est.

« Je voulais qu’un plus grand nombre de bureaux de vote soient ouverts, mais je crois que l’augmentation que le ministre nous a donnée est suffisante », a déclaré M. Dabash lors d’une interview téléphonique. « Je n’ai pas l’intention de poursuivre mon action en justice. »

Lorsqu’on lui a demandé s’il approuvait la candidature de Dabash et du reste de la liste électorale d’Al-Qods Baladi, Abu Sarah a déclaré : « Je soutiens une présence palestinienne dans la municipalité. Même si j’avais quelques différends avec Dabash, je serais heureux de voir Al-Qods Baladi réussir. »

Abu Sarah a dit que si lui et Dabash sont d’accord sur le fait que Jérusalem-Est a besoin de plus de services, ils ne traitent pas tous les deux la question de l’identité palestinienne de la même façon.

« J’ai mis l’accent sur l’identité et le sort des Palestiniens dans ma campagne. Il s’est surtout concentré sur les services », a dit Abu Sarah.

Même s’il s’est retiré de la course, Abu Sarah a dit qu’il était toujours déterminé à servir les Palestiniens de Jérusalem-Est.

« Dans les prochains jours, je rencontrerai des Palestiniens pour discuter de la façon dont nous pouvons servir notre ville en dehors de la municipalité », a-t-il dit.

Dov Lieber a contribué à cet article.

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