L’histoire inconnue des survivants marocains de la Shoah
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'Il n'y a pas de citoyens juifs, il n'y a pas de citoyens musulmans : il n'y a que des Marocains'

L’histoire inconnue des survivants marocains de la Shoah

Le Roi Mohammed V a empêché les nazis d'exterminer sa communauté juive - mais pas d'imposer des lois antisémites. Maintenant l'Allemagne paie des réparations et les spécialistes de la Shoah s'intéressent aux récits des Juifs d'Afrique du nord

Une rue bondée menant à la mellah de Marrakech (Crédit: Michal Shmulovich)
Une rue bondée menant à la mellah de Marrakech (Crédit: Michal Shmulovich)

MONTREAL — Sam Edery, ingénieur à Montréal, possède une menorah en cuivre particulière qui lui a été transmise par son grand-père, qui était le bijoutier de la cour du Roi Mohammed V du Maroc durant la Deuxième Guerre mondiale.

Edery explique que son grand-père avait fabriqué la menorah alors que le souverain rencontrait des représentants de la France de Vichy et de l’Allemagne nazie pour débattre de la question juive.

« Mon grand-père était au courant [de la réunion] parce qu’il était bijoutier et qu’il allait souvent au palais royal.
Il a fabriqué la menorah parce qu’elle représente le miracle de Hanoukka et que [les entretiens] ont eu lieu en novembre ou décembre, à peu près à ce moment-là », dit-il.

Peu de temps après, Mohammed V aurait déclaré aux nazis : « Il n’y a pas de citoyens juifs, il n’y a pas de citoyens musulmans : il n’y a que des Marocains ».

« Pour mon grand-père, cela a été comme un miracle. Et je pense qu’un miracle est arrivé parce que le roi a refusé de coopérer », ajoute Edery.

Et en effet, les Juifs du Maroc ont été sauvés. Même si le Maroc était un protectorat français et que le régime de Vichy était complice du meurtre des Juifs français, pas un seul Juif vivant au Maroc n’a été envoyé dans un camp de concentration.

Les Juifs du Maroc n’ont également jamais porté l’étoile jaune, leurs biens n’ont jamais été saisis et ils n’ont jamais été dépouillés de leur citoyenneté.

Une femme marocaine à Tinghir au Maroc (Crédit : AFP/FADEL SENNA)
Une femme marocaine à Tinghir au Maroc (Crédit : AFP/FADEL SENNA)

Les Juifs marocains, qui parlaient le français, ont immigré dans la province francophone du Canada dans les années 1960 et 1970, parfois après un premier séjour en France. Certains sont restés en France, d’autres ont opté pour Israël.

Récemment toutefois, les Juifs qui vivaient au Maroc durant la Deuxième guerre mondiale ont obtenu la possibilité d’obtenir des réparations auprès du gouvernement allemand.

Au Québec, où les Marocains constituent un quart de la communauté juive, environ un tiers des dossiers de demandes d’indemnisation aux Allemands émane d’immigrants marocains, estime Stacy Jbeli, gestionnaire au centre juif Cummings pour les Seniors, qui distribue des indemnités compensatoires aux survivants locaux de l’Holocauste.

Jbeli indique que sur 2 000 réclamations déposées par des Juifs marocains canadiens, environ 1 800 ont d’ores et déjà été honorées.

La mère d’Edery, aujourd’hui âgée de 96 ans, est l’une de celles à avoir bénéficié d’une indemnisation. Elle a reçu un chèque de 3 000 dollars canadiens et pourrait également bénéficier d’une somme de 1 500 dollars par an pour ses rendez-vous médicaux, ses lunettes, ses médicaments et des services de soins à domicile.

Pourquoi les Juifs marocains sont-t-ils dorénavant considérés comme des survivants de l’Holocauste ?

Jusqu’à présent, les récits portant sur ce qu’ont vécu les Juifs marocains durant la guerre n’ont pas été collectés par les musées consacrés à l’Holocauste. Par exemple, les archives visuelles d’histoire réunies par la Fondation de la Shoah, rattachée à l’université de la Californie du sud, qui possède des milliers de témoignages déposés par des survivants de l’Holocauste, ne dispose d’aucune interview de Juif ayant vécu au Maroc pendant la Deuxième guerre mondiale.

Des enfants courent dans les ruelles de la mellah. Le vieux quartier juif est remarquable par ses allées étroites et délabrées. (Crédit: Michal Shmulovich)
Des enfants courent dans les ruelles de la mellah. Le vieux quartier juif est remarquable par ses allées étroites et délabrées. (Crédit: Michal Shmulovich)

Malgré une importante population juive marocaine dans la ville, le musée de l’Holocauste de Montréal ne détient aucun témoignage de Marocains.

Au Musée du mémorial de l’Holocauste de Washington, aux Etats-Unis, il y a seulement une poignée de témoignages de Marocains – si peu, en fait, que le chef des archives orales historiques du musée n’avait même pas connaissance de leur existence. Dans ces entretiens, les Juifs marocains décrivent les difficultés de la guerre subies par les Juifs comme par les non-Juifs : Les bombardements, les pénuries alimentaires et les couvre-feux.

« Il n’y a pas d’histoire de survie impressionnante », commente Jbeli, la gestionnaire qui traite les dossiers de ses clients marocains.

Un homme porte une djellaba, une cape traditionnelle marocaine à capuche pour les hommes et les femmes, dans la vieille mellah de Marrakech. (Crédit: Michal Shmulovich)
Un homme porte une djellaba, une cape traditionnelle marocaine à capuche pour les hommes et les femmes, dans la vieille mellah de Marrakech. (Crédit: Michal Shmulovich)

Mais la Conférence des revendications matérielles juives contre l’Allemagne, connue également sous le nom de Conférence des revendications, a convaincu d’indemniser les Juifs marocains pour une raison primaire – parce qu’ils étaient obligés de vivre dans les mellahs ou quartiers historiques juifs.

Sous les termes de la loi allemande, la résidence forcée est reconnue comme un type de persécution, explique Greg Schneider, vice-président exécutif de la Conférence des revendications. Les Juifs marocains qui vivaient déjà dans les mellahs n’avaient pas l’autorisation d’en sortir et certains, qui vivaient à l’écart des quartiers juifs, ont été contraints de s’y installer, indique Schneider.

Edery, dont l’oncle et les cousins ont été dans l’obligation de quitter leur domicile et d’intégrer la mellah de Marrakech pendant la guerre, soupçonne que cette politique ait pu être mise en place comme une première étape vers l’extermination.

Une vue extérieure du cimetière juif de Marrakech, situé à l'angle de la mellah (Crédit : Michal Shmulovich)
Une vue extérieure du cimetière juif de Marrakech, situé à l’angle de la mellah (Crédit : Michal Shmulovich)

« Ils voulaient les contenir dans un seul endroit. Est-ce que ça a été fait pour la même raison [qu’en Europe] ? Cela ne me surprendrait pas », dit Edery. « Les Allemands n’ont simplement pas eu le temps de faire ce qu’ils voulaient à cause du roi du Maroc ».

Toutefois, un mellah n’était pas exactement comme un ghetto polonais dans la mesure où les portes n’étaient pas fermées, où les gens pouvaient encore entrer et sortir et parce que la majorité des Juifs marocains y vivaient même avant la guerre. De plus, les Juifs n’ont pas été contraints à rejoindre les mellahs dans toutes les villes marocaines.

Il est indiscutable, toutefois, que les conditions de vie dans le mellah étaient terribles.

Les habitations de la mellah - ou vieux quartier juif - à Fez, sont situées très près les unes des autres, avec des ruelles exiguës comme rues. (Crédit : Michal Shmulovich)
Les habitations de la mellah – ou vieux quartier juif – à Fez, sont situées très près les unes des autres, avec des ruelles exiguës comme rues. (Crédit : Michal Shmulovich)

Charles Barchechath, commentateur de radio à Montréal, né en 1943 dans le mellah de Rabat, dit que la nourriture était rare et que le typhus et le choléra étaient communs dans ces quartiers.

« Ces épidémies ont tué un grand nombre de Juifs du Maroc. Mon père a attrapé le typhus mais heureusement, il a pu guérir », raconte-t-il.

Entre 1940 et le mois de novembre 1942, lorsque les Américains ont atterri au Maroc, les Juifs marocains devaient également se soumettre à des lois discriminatoires : Les enfants Juifs étaient renvoyés des écoles, les Juifs étaient démis de leurs fonctions à des postes gouvernementaux et il y avait des quotas sur le nombre de Juifs qui pouvaient aller dans les universités ou travailler comme médecins, avocats et pharmaciens, explique Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute pour la politique du Proche orient et auteur d’un livre sur l’Holocauste dans les pays arabes.

« En général, les lois de Vichy qui étaient appliquées en France étaient mises en oeuvre au Maroc », indique Satloff. « La vaste majorité des Juifs marocains ne travaillaient pas dans le secteur public, n’étaient pas des étudiants ou des diplômés de l’université mais les lois étaient là et elles étaient appliquées. »

Les responsables de Vichy ont tenté à un moment de faire un inventaire des biens détenus par les Juifs mais Mohammed V a rencontré la communauté juive et a promis de ralentir ce recensement, ajoute Satloff. En résultat, les propriétés des Juifs au Maroc n’ont pas été confisquées, contrairement à ce qu’il s’est produit dans l’Algérie et la Tunisie voisines.

Les historiens ont également déterminé que si les troupes américaines n’étaient pas arrivées en 1942, la communauté juive marocaine – qui était constituée d’environ 250 000 personnes durant la Deuxième guerre mondiale – aurait pu également être envoyée dans les camps de la mort.

Un vue de la petite synagogue indéfinissable à proximité de la mellah de Marrakech. Une famille juive est encore propriétaire de la synagogue mais elle n'est plus ouverte au public. (Crédit : Michal Shmulovich)
Un vue de la petite synagogue indéfinissable à proximité de la mellah de Marrakech. Une famille juive est encore propriétaire de la synagogue mais elle n’est plus ouverte au public. (Crédit : Michal Shmulovich)

Selon des documents consacrés à la Solution finale, Hitler avait programmé d’exterminer 700 000 Juifs français –
un chiffre qui n’a du sens que si on y inclue les Juifs de l’Afrique du nord française, précise Satloff.

Collecter des témoignages

Dans le monde entier, plus de 43 000 Juifs marocains ont reçu des dédommagements depuis 2011, année où l’Allemagne les a enfin reconnus comme survivants de l’Holocauste, selon des données issues de la Conférence des revendications.

Mais en plus des paiements, la reconnaissance de la souffrance des Juifs du Maroc en proie aux persécutions fascistes aide également à préserver l’histoire.

Les dossiers soumis par les milliers de Marocains désireux d’obtenir des compensations sont devenus la plus grande source d’information sur les expériences vécues par les Juifs marocains pendant la guerre.

Le roi Mohammed VI du Maroc pendant la cérémonie de ré-inauguration de la synagogue Ettedgui de Casablanca, le 16 décembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le roi Mohammed VI du Maroc pendant la cérémonie de ré-inauguration de la synagogue Ettedgui de Casablanca, le 16 décembre 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube)

De plus, les musées consacrés à l’Holocauste promettent dorénavant de commencer à collecter des témoignages audios et vidéos auprès des Juifs marocains.

« Il y a plusieurs ‘catégories’ – il manque un mot plus adapté – de survivants que nous reconnaissons comme manquant dans nos collectes et les Juifs d’Afrique du nord figurent parmi celles qui manquent », explique dans un courriel Leslie Swift, qui dirige le service d’histoire filmée et orale et des enregistrements au musée du mémorial de l’Holocauste. « Nous aimerions véritablement en interviewer davantage à l’avenir ».

Le musée prévoit dorénavant d’envoyer une équipe à Montréal pour s’y entretenir avec des Juifs marocains, précise Swift.

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