L’histoire réelle de la Shoah derrière le documentaire « Papillon », nominé aux Oscars
Le court métrage d'animation s’inspire de la vie extraordinaire du nageur juif Alfred Nakache, qui avait représenté la France aux JO de Berlin en 1936, combattu dans la Résistance et survécu à Auschwitz

JTA — À première vue, Papillon, le court métrage d’animation de quinze minutes de la cinéaste française de renom Florence Miailhe et qui a été nominé aux Oscars, peut sembler être un voyage méditatif à travers l’eau et la mémoire.
On y voit un homme âgé nager dans une mer peinte à la main et se remémorer des souvenirs d’enfance où il était victime d’intimidation et où sa mère aimante venait à son secours.
Alors qu’il fend les flots et traverse le temps, le contexte se précise : les plages ensoleillées semblent être celles de l’Afrique du Nord, le garçon devient un champion de natation, une croix gammée indique qu’il participe aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 et la bande sonore fait écho aux cris de « Juif » et « Youpin ».
Ce film est basé sur la vie extraordinaire d’Alfred Nakache, un athlète juif dont l’histoire de résilience face à la persécution nazie a déjà été racontée dans deux documentaires français – mais dont on ne se souvient que rarement aujourd’hui.
Né en 1915 à Alger (sa famille avait immigré d’Irak), Artem « Alfred » Nakache était devenu l’un des nageurs les plus célèbres de France dans les années 1930, se spécialisant dans l’épreuve du papillon, un mouvement ample qui rappelle le vol d’un oiseau ou d’un papillon.
Son succès l’avait conduit aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, où il avait concouru dans le contexte de la montée de l’antisémitisme dans l’Allemagne nazie (il faisait partie d’une équipe de relais en nage libre qui n’avait pas remporté de médaille, mais qui avait terminé devant les Allemands).
Sous le régime collaborationniste de Vichy, Nakache avait été déchu de sa nationalité française et il avait été contraint de quitter Paris. Il avait rejoint la Résistance tout en continuant à concourir sous les couleurs de Vichy.
Le 20 novembre 1943, il avait été arrêté par la Gestapo avec son épouse et sa fille, et la famille avait été séparée à Auschwitz.
Seul Alfred avait survécu. Il avait ensuite enduré la marche de la mort vers Buchenwald, avant la libération.
Malgré ces pertes inimaginables, Nakache avait repris la natation après la guerre et il avait participé aux Jeux olympiques de Londres en 1948. Il avait été, avec la gymnaste Agnes Keleti et l’haltérophile Ben Helfgott, l’un des seuls survivants juifs connus à avoir participé aux Jeux olympiques après la guerre.
Passionné de natation jusqu’à la fin de sa vie, Nakache était décédé d’une crise cardiaque après avoir nagé dans la mer, près de la frontière franco-espagnole, en 1983.
Miailhe, une animatrice de 70 ans connue pour sa technique laborieuse de peinture à l’huile et au pastel sur verre, raconte qu’elle entretient elle-même un lien personnel avec l’héritage de Nakache. Enfant, elle a pris des cours de natation avec son jeune frère, Bernard, et elle se souvient avoir entendu des histoires sur ses triomphes bien avant d’en saisir toute la portée historique. Le générique de fin explique que son père connaissait également Alfred, qu’il avait rencontré dans la Résistance pendant la guerre.
« J’espère que les gens seront touchés par l’histoire d’Alfred Nakache et qu’ils la redécouvriront, car elle est peu connue en France », dit Miailhe dans une interview accordée à Deadline.
« De plus, nous vivons une période très troublée, marquée par le retour du racisme et de l’antisémitisme. »
Produit par l’animateur oscarisé Ron Dyens, en collaboration avec Luc Camilli pour Sacrebleu Productions et XBO Films, Papillon a nécessité une centaine de jours d’animation, témoignant ainsi du savoir-faire qui transforme chaque image en une étude sur les différentes qualités de l’eau. Le film a été nominé aux César (l’équivalent français des Oscars) et au Festival international du film d’animation d’Annecy, et il a remporté le Grand Prix du meilleur film d’animation au Festival international de Stuttgart.
Au milieu des horreurs de la Shoah, ce court métrage d’animation dépeint également la camaraderie entre les athlètes qui ont nagé et se sont tenus aux côtés de Nakache avant et après la guerre.
« Certaines personnes ont dénoncé la famille Nakache [à la Gestapo], mais d’autres ont sauvé Alfred à son retour des camps », a expliqué Dyen à Deadline.
« Toute la tragédie de la dualité humaine se reflète finalement dans l’histoire de Nakache. »







