Rechercher
Interview

L’humoriste britannique David Baddiel présente son livre provocateur à la télévision

Le Guardian a salué ce documentaire "si choquant qu'il sonne comme une sirène d'alarme", qui explore la normalisation de l'antisémitisme dans la société contemporaine

  • Sarah Silverman, à droite, l'une des nombreuses stars juives figurant dans le documentaire de David Baddiel "Jews Don't Count", qui examine si les Juifs manquent d'alliés dans les espaces progressistes. (Crédit : La Quatrième chaîne via JTA)
    Sarah Silverman, à droite, l'une des nombreuses stars juives figurant dans le documentaire de David Baddiel "Jews Don't Count", qui examine si les Juifs manquent d'alliés dans les espaces progressistes. (Crédit : La Quatrième chaîne via JTA)
  • 
David Baddiel, à gauche, parlant avec Neil Gaiman dans le documentaire de la Quatrième chaîne "Jews Don't Count". (Crédit : La Quatrième chaîne via JTA)
    
David Baddiel, à gauche, parlant avec Neil Gaiman dans le documentaire de la Quatrième chaîne "Jews Don't Count". (Crédit : La Quatrième chaîne via JTA)
  • 
Rachel Riley, à droite, une animatrice britannique de jeux télévisés, victime d'insultes antisémites en ligne après avoir critiqué Jeremy Corbyn, l'ancien leader du Parti travailliste britannique, aux cotés du comédien David Baddiel. (Crédit : La Quatrième chaîne)
    
Rachel Riley, à droite, une animatrice britannique de jeux télévisés, victime d'insultes antisémites en ligne après avoir critiqué Jeremy Corbyn, l'ancien leader du Parti travailliste britannique, aux cotés du comédien David Baddiel. (Crédit : La Quatrième chaîne)
  • 
David Baddiel, à gauche, et David Schwimmer dans "Jews Don't Count". (Crédit : La Quatrième chaîne)
    
David Baddiel, à gauche, et David Schwimmer dans "Jews Don't Count". (Crédit : La Quatrième chaîne)

LONDRES (JTA) – David Baddiel, un comédien qui milite ardemment contre l’antisémitisme et qui se définit comme « l’un des très rares Juifs célèbres du Royaume-Uni », tenait audience dans le sous-sol de l’un des studios de télévision les plus connus de Grande-Bretagne.

Alors qu’un journaliste se dirigeait précipitamment vers la sortie, Baddiel s’est affalé sur sa chaise, apparemment épuisé par l’interview qu’il venait de donner sur le documentaire basé sur son best-seller de 2021, Jews Don’t Count (Les Juifs ne comptent pas).

« Je m’adresse à de nombreuses personnes qui n’avaient jamais pensé à tout ceci dans leur vie, tel le dernier des journalistes », a-t-il déclaré.

Le « ceci » auquel Baddiel faisait référence était l’idée, exposée dans son livre, que les anti-racistes progressistes sont coupables d’hypocrisie envers les Juifs en ne les considérant pas comme dignes de la même protection ou du même soutien que les autres minorités parce qu’ils sont considérés comme blancs, riches et privilégiés.

Lorsque le livre est sorti l’année dernière, il a reçu des critiques élogieuses, et Baddiel a depuis été considéré par certains comme la « voix des Juifs de Grande-Bretagne« .

Il débat souvent des points les plus délicats de l’antisémitisme contemporain en tant qu’invité à la radio et à la télévision, et il n’hésite pas à s’opposer aux trolls et aux critiques sur Twitter.

Avec la première de son documentaire d’une heure également intitulé « Jews Don’t Count » sur la Quatrième chaîne, chaîne publique britannique , Baddiel a disposé d’un créneau en prime time pour présenter ses arguments à un public plus large.

Par le bias des interviews de Baddiel avec des stars juives de la culture pop en Grande-Bretagne et aux États-Unis – allant de la comédienne Sarah Silverman au romancier Jonathan Safran Foer en passant par l’acteur Stephen Fry – le documentaire affirme que « dans une culture où toutes les formes de racisme sont surveillées, dénoncées et poursuivies, une forme reste apparemment invisible ».

Projeté a semaine dernière, le documentaire a été salué par le Guardian comme « fascinant », « opportun » et « un doc si choquant qu’il sonne comme une sirène d’alarme ».

Rachel Riley, à droite, une animatrice britannique de jeux télévisés, victime d’insultes antisémites en ligne après avoir critiqué Jeremy Corbyn, l’ancien leader du Parti travailliste britannique, aux cotés du comédien David Baddiel. (Crédit : La Quatrième chaîne)

« Avec l’intensification de la politique identitaire et des préoccupations concernant les minorités, l’offense et l’inclusion et la représentation, tout cela semblait ne pas suivre pour les Juifs », a expliqué Baddiel à la Jewish Telegraphic Agency comme ayant été la base de son travail. « Nous semblions ne pas faire partie de cette discussion. Il semblait y avoir moins d’offense pour l’antisémitisme et moins d’inclusion et de représentation des Juifs. »

Baddiel, qui a connu la célébrité dans les années 1990 lorsqu’il a collaboré avec son collègue humoriste, Frank Skinner, pour une émission à sketchs de la BBC sur le football, est également connu comme le co-auteur de « Three Lions« , qui est devenu l’hymne de facto de l’équipe nationale anglaise de football et a récemment connu un renouveau lors des tournois de l’Angleterre. Il a également participé à plusieurs émissions de télévision et a publié plusieurs ouvrages pour enfants.

Il est devenu une voix plus importante en tant que militant contre l’antisémitisme pendant le mandat à scandale de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste britannique de 2015 à 2020 – bien qu’il tienne à souligner que ni le documentaire ni son livre ne portent sur « ce putain de Jeremy Corbyn ». Son passage à la réalisation de documentaires fait suite à sa participation à un documentaire de la BBC bien accueilli, « Confronting Holocaust Denial » (« Faire face au déni de la Shoah »), diffusé l’année dernière.

Baddiel a déclaré qu’il se soucie moins des arguments spécifiques dans le cadre de son argumentation plus large. En ce qui concerne le débat « Jewface », par exemple, sur la question de savoir si les acteurs juifs doivent ou non jouer des personnages juifs à l’écran, Baddiel affirme qu’il n’est « pas vraiment intéressé » par l’un ou l’autre des points de vue, même si le sujet occupe une grande partie de son documentaire et qu’il est abordé lors de conversations avec des acteurs tels que Silverman, Miriam Margolyes et David Schwimmer.

« Ce qui m’intéresse, c’est qu’il est empiriquement vrai que, dans les bureaux des directeurs de casting, on dit ‘c’est un rôle d’autiste, donc il faut prendre un acteur autiste’. Ou que ‘c’est un rôle gay, donc nous devons trouver un acteur gay' », a-t-il poursuivi.

« Que ce soit juste ou non n’est pas la question », a-t-il ajouté. « Ils ne disent pas que ‘c’est un rôle juif, donc nous devons trouver un acteur juif’. »

David Baddiel, à gauche, parlant avec Neil Gaiman dans le documentaire de la Quatrième chaîne « Jews Don’t Count ». (Crédit : La Quatrième chaîne via JTA)

De manière peut-être controversée, David Baddiel – tout en reconnaissant qu’il y a un certain privilège à pouvoir « passer » pour un « blanc » – a soutenu qu’être blanc, c’est plus être « protégé parce que vous êtes un membre de la culture majoritaire » que parce que vous avez une certaine couleur de peau. Il affirme que l’antisémitisme est un racisme, et non une « intolérance religieuse ».

« Je ne me suis jamais senti blanc », a déclaré Schwimmer dans le documentaire.

« Je suis très conscient que je passe pour blanc et que je jouis de beaucoup de privilèges d’être un hétéro, blanc, valide. Je le comprends, et je suis très conscient de mon privilège », dit Schwimmer avant d’évoquer le meurtre de deux militants juifs des droits civiques par le Ku Klux Klan dans le Mississippi en 1964. « Je ne me suis jamais senti blanc, parce que pour moi, blanc signifie être en sécurité. »

Je suis très conscient que je passe pour blanc et que je jouis de beaucoup de privilèges d’être un hétéro, blanc… Je ne me suis jamais senti blanc, parce que pour moi, blanc signifie être en sécurité

Schwimmer, qui s’est récemment exprimé lors de la conférence de l’Anti-Defamation League (ADL) à New York, poursuit en disant que si « Friends », la sitcom dans laquelle il jouait, a été critiquée pour son manque de diversité, elle comportait la présence de minorités. Il y avait plusieurs Juifs – le personnage de Ross Geller incarné par Schwimmer et sa sœur Monica, ainsi que Rachel Green incarnée par Jennifer Aniston.

« Vous savez ce qui se passerait si vous disiez ça », a répondu Baddiel. « Les gens deviendraient agressifs. »

« Vous avez raison, les gens diront juste que ce n’est ‘pas une vraie minorité' », a répondu Schwimmer.

David Baddiel, à gauche, et David Schwimmer dans « Jews Don’t Count ». (Crédit : La Quatrième chaîne)

David Baddiel est loin de parler au nom de tous les Juifs britanniques. L’un des cas évoqués dans son livre, et dans son documentaire, concerne le fait que les Juifs britanniques ne se voient pas proposer l’option « Juif » dans le recensement lorsqu’on leur demande de choisir leur ethnie. La même question a été débattue aux États-Unis, où les répondants blancs ont été invités, lors du recensement de 2020, à écrire leurs « origines ».

« Le fait que les Juifs ne disposent pas d’une case d’option distincte est un facteur d’altération et d’aliénation », a déclaré Baddiel.

L’auteur et humoriste David Baddiel et son nouveau livre, « Jews Don’t Count ». (Autorisation)

Mais le point de vue selon lequel les Juifs ne devraient pas avoir d’option ethnique a toujours été et reste la position du principal organe représentatif des Juifs britanniques, le Board of Deputies, ainsi que de l’Institute for Jewish Policy Research, un groupe de réflexion qui étudie la démographie des Juifs britanniques et européens.

L’Office for National Statistics (ONS), qui gère le recensement, a étudié la possibilité d’ajouter une option d’ethnicité juive avant le recensement de 2021 en Angleterre et au Pays de Galles. L’ONS a consulté les groupes juifs et, en coopération avec l’institut de sondage Kantar, a conclu que les Juifs de Grande-Bretagne considéraient cette option comme « hautement inacceptable », compte tenu des préoccupations historiques en matière de discrimination et de « racialisation des groupes religieux ».

L’ONS et Kantar ont constaté que la plupart des Juifs « ne s’identifiaient pas comme une ethnie » et que l’ajout d’une option ethnique serait contre-productif, car « son inclusion pourrait amener les participants à s’interroger sur leur volonté de participer au recensement ».

Baddiel a remis en question cette conclusion, arguant que les recherches les plus récentes remontaient à « un bon moment » et que de tels points de vue étaient « des notions massivement dépassées de ce à quoi ressemblent, à présent, la représentation et l’inclusion ». Il a déclaré qu’il avait « certainement » ressenti une demande pour une option juive « de la part des gens qui [lui] parlent ».

Le livre de Baddiel a recueilli des critiques plutôt positives, mais Josh Glancy, un journaliste juif britannique, a écrit dans le Jewish Chronicle que les idées de Baddiel impliquaient « l’accentuation et l’amplification de chaque aspect de la victimisation juive » à un point qui nécessiterait « un niveau de martyre auto-imposé qui ne correspond tout simplement pas à la plupart des vies juives contemporaines ».

Stephen Bush – un éminent journaliste noir et juif qui a réalisé un rapport historique sur l’inclusivité raciale pour le Board of Deputies l’année dernière, et qui est interviewé pendant quelques secondes dans le documentaire – a soutenu dans le Times que Baddiel était « tellement préoccupé par l’affirmation de son propre manque de privilèges qu’il en a oublié ses obligations envers les autres, notamment celle de leur parler et de les écouter ».

L’idée de Baddiel selon laquelle « les progressistes ferment les yeux sur une seule forme de racisme et s’y adonnent, et que les expériences auxquelles il est confronté ne se produiraient pas s’il était noir, asiatique ou issu d’une autre minorité ethnique » aurait « du mal à survivre à un débat avec plus de trois personnes issues de n’importe quelle autre minorité », a affirmé Bush.

Marginal Illustration from the Chronicles of Offa (British Library, Cotton Nero D. I.), folio 183v, Jews being persecuted. Illustration by Matthew Paris. Scanned from Four Gothic Kings, Elizabeth Hallam, ed. (photo credit: Wikimedia Commons)
Illustration marginale des Chroniques d’Offa (British Library, Cotton Nero D. I.), folio 183v, Juifs persécutés, scannée à partir de Four Gothic Kings, Elizabeth Hallam, ed. (Crédit : Wikimedia Commons)

Baddiel a déclaré qu’il n’était « pas vraiment intéressé » par les réponses des gens, ajoutant que « Glancy a tort. Il ne comprend pas le livre ».

En réponse à Bush, Baddiel a déclaré que « ce n’est pas quelque chose qu’on demande à la plupart des minorités de faire. Je pense que la plupart des minorités, en particulier maintenant, lorsqu’elles présentent un témoignage de leur expérience vécue du racisme, cela semblerait raciste de dire à la plupart d’entre elles ‘pourquoi devrais-je écouter cela, puisque vous ne semblez pas parler d’autres minorités' ».

« C’est un phénomène du type ‘les Juifs ne comptent pas’, ce dont vous parlez », poursuit-il, « à savoir qu’il incombe aux Juifs de faire plus de place ».

Parmi les parties du documentaire qui ont suscité le plus d’intérêt en Grande-Bretagne, il y a les excuses que Baddiel présente à Jason Lee, un ancien joueur de football professionnel dont Baddiel s’était moqué, arborant un visage noir lors d’un sketch dans les années 1990. Nombreux sont ceux qui pensent que la carrière de Lee a été affectée par le sketch de Baddiel, même si ce dernier a rejeté cette idée dans une récente interview accordée au Guardian. Baddiel a reconnu que son portrait de Lee était raciste.

Quel effet cela fait-il d’être la personne qui sauve les Juifs ?

Lee, qui a depuis fait campagne contre le racisme dans le monde du football, a également été interviewé par le Times et a expliqué comment il s’était senti « violé à de nombreux niveaux » par le sketch de Baddiel.

Au sujet de ses compatriotes juifs, Baddiel est moins conciliant. Il a affirmé ne pas être au courant des critiques formulées au sein de la communauté juive au sujet de ses thèses. « Littéralement personne », a-t-il dit, n’est venu lui faire part d’une quelconque inquiétude. Il se sent souvent comme « l’équivalent juif du Bat Signal » et se souvient qu’un haut responsable politique du Parti travailliste britannique « était venu [le] voir et [lui] avait demandé « quel effet cela fait-il d’être la personne qui sauve les Juifs ».

À un moment donné de son interview pour la JTA, Baddiel a interrompu une question portant sur la raison pour laquelle il n’avait pas choisi de parler à des Juifs visiblement orthodoxes – malgré leur présence en arrière-plan de plusieurs séquences du documentaire.

« Je ne suis pas vraiment intéressé par la compréhension des Juifs », a-t-il déclaré. « Je m’intéresse plutôt à la manière dont notre vision actuelle du racisme met de côté les Juifs. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...
S'inscrire ou se connecter
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
Se connecter avec
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation
S'inscrire pour continuer
Se connecter avec
Se connecter pour continuer
S'inscrire ou se connecter
Se connecter avec
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un email à gal@rgbmedia.org.
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.