Méfiance, discorde, retard : le 35e gouvernement d’Israël est mal parti
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Analyse

Méfiance, discorde, retard : le 35e gouvernement d’Israël est mal parti

Le leadership chaotique de Netanyahu et les luttes intestines au Likud ont conduit à un report de dernière minute de la validation du nouveau gouvernement ; un signe annonciateur ?

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu préside la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 16 février 2020. (Gali Tibbon/Pool via AP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu préside la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 16 février 2020. (Gali Tibbon/Pool via AP)

Israël était à deux doigts de former un gouvernement jeudi, mettant fin à 18 longs et acrimonieux mois de campagne électorale – jusqu’à ce que la compétition acharnée au sein du Likud autour des nominations ne force un nouveau retard.

La prestation de serment a ainsi été reportée à dimanche après-midi.

Malgré cela, l’échec de la formation du gouvernement ne signifie pas que jeudi n’a pas été une journée de grands drames et de moments de clarification.

Le système politique israélien a entamé la journée de jeudi en pensant que celle-ci marquerait l’échéance difficile pour la formation du nouveau gouvernement. La raison en était claire : le principal levier d’influence de Benny Gantz sur Benjamin Netanyahu a expiré jeudi soir, et Gantz était déterminé à ne pas laisser de temps s’écouler entre l’expiration de son influence et la prestation de serment du gouvernement.

Cette influence, bien sûr, était son poste de président de la Knesset. Le 26 mars, alors que Benjamin Netanyahu cherchait à éloigner Gantz de ses partenaires de Kakhol lavan pour l’amener à entamer des pourparlers d’unité avec le Likud, Gantz, totalement convaincu que l’on ne pouvait pas faire confiance au dirigeant historique, a été élu par les partis de droite comme président de la Knesset pour démarrer les négociations. La logique de Gantz était simple : il ne pouvait pas être facilement délogé de la fonction (il faut 90 voix au Parlement de 120 sièges pour évincer un président) et pouvait contrôler le programme législatif du prochain gouvernement depuis ce poste, entravant son fonctionnement si Netanyahu faisait marche arrière sur leur accord.

Le dirigeant de Kakhol lavan, Benny Gantz, à la Knesset, le 7 mai 2020. (Capture d’écran YouTube / chaîne de la Knesset)

Un mois et demi plus tard, mardi de cette semaine, Gantz a annoncé sa démission du perchoir, début du compte à rebours de 48 heures jusqu’à son entrée en vigueur jeudi soir – juste à temps pour la prestation de serment prévue par le gouvernement.

Lorsque Netanyahu a demandé une prolongation jeudi soir, la réaction de Gantz a été brusque, mais néanmoins assourdissante : il a retiré sa démission et récupéré son influence.

Non pas qu’il ne croit pas que les difficultés de son rival-partenaire du Likud sont réels. Il est simplement convaincu que son nouveau partenaire est capable d’essayer de renverser leur accord pendant cette brève période – même juste une heure ou deux – entre le moment où Gantz ne préside plus la Knesset et le moment où le nouveau gouvernement est intronisé.

Même si Netanyahu n’a pas l’intention de le faire, ont déclaré les responsables de Kakhol lavan aux journalistes jeudi, pourquoi faire miroiter la tentation devant lui ?

Comme pour tout le reste dans ce nouveau gouvernement, le plus large de tous les temps, avec son « ministère de la Promotion des communautés » fraîchement créé et sa dizaine de vice-ministres ou plus, le spectacle est quelque peu embarrassant. Gantz avait déjà organisé une réunion d’adieu avec le personnel du bureau du président de la Knesset jeudi matin, mais a dû retourner à son bureau dans la soirée pour retirer sa démission.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset, le 30 avril 2020. (Capture d’écran/Knesset)

Et il devra y retourner vendredi après-midi pour démissionner une nouvelle fois, afin de pouvoir prêter serment en tant que ministre d’ici dimanche à 13 heures.

Quelques instants avant que le nouveau gouvernement ne prête serment, Gantz s’est à nouveau comporté comme s’il ne pouvait pas faire confiance à Netanyahu pour tenir sa parole pendant un week-end. Le 14 mai, il s’est montré aussi méfiant à l’égard du Premier ministre que le 26 mars.

On ne menace pas le Premier ministre

En 2009, lorsqu’il est revenu au pouvoir après dix longues années de désert politique, Netanyahu s’est juré de changer de voie. Jeune homme, il s’était construit une carrière grâce à une confiance en lui inébranlable et des certitudes idéologiques, deux traits de caractère qui, il l’a conclu plus tard, ne lui ont pas rendu service en tant que Premier ministre de 1996 à 1999. Après sa réélection, il a décidé de ne pas répéter cette erreur. En disant moins, en expliquant moins, on évite bien des coûts politiques liés à des compromis inévitables.

Il est connu pour éviter les interviews ou les conférences de presse, sauf en période électorale, passant parfois des centaines de jours sans une seule interview avec les médias israéliens. Il répond rarement aux critiques de la Knesset, et seulement après avoir soigneusement calculé ses besoins politiques. Sur les questions stratégiques également, il ne répond presque jamais aux vitupérations concernant sa politique au sujet de, par exemple, Gaza, le mont du Temple ou la Syrie.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) avec le président de la Knesset Yuli Edelstein lors d’une réunion du Likud à la Knesset, le 30 avril 2019. (Noam Revkin Fenton/Flash90)

La même philosophie de « moins c’est plus » sous-tend son style de leadership au sein du Likud. Au fur et à mesure que la journée de jeudi s’écoulait et que Netanyahu rencontrait en tête-à-tête certains des députés du Likud, il est vite devenu évident que le Premier ministre cachait si bien son jeu que beaucoup de membres du Likud ne savaient toujours pas, le soir même, s’ils allaient le rencontrer.

« Il y a une limite à l’irrespect », s’est emporté le vice-ministre de la Défense Avi Dichter vers 18 heures, après avoir vu des députés bien plus bas que lui sur la liste de la Knesset (il occupe la 10e place) convoqués à des rencontres avec le Premier ministre et auxquels ont été attribués des postes respectables.

« J’ai décidé de ne pas participer au vote [prévu jeudi soir] sur la formation du gouvernement », a-t-il annoncé. « Même si j’ai été élu dans le décile supérieur de la liste du Likud, le Premier ministre et le président du Likud n’ont même pas pris la peine de me rencontrer à cette heure tardive », a déploré M. Dichter, convaincu que Netanyahu lui envoyait un signe.

« C’est cracher au visage des 130 000 membres du Likud qui m’ont élu parmi les têtes de liste du Likud », s’est-il indigné.

Le ministre de la Coopération régionale, Tzachi Hanegbi, avait les mêmes récriminations : « En ce moment, quelques minutes avant la présentation du gouvernement [à la Knesset], je n’ai toujours pas été invité à une conversation sur le nouveau gouvernement », a-t-il tweeté. « Je suppose qu’ils n’auront pas besoin de moi ce soir à la Knesset. »

Avi Dichter à la Knesset, le 18 juillet 2018. (Crédit : Hadas Parush/Flash90 )

L’équipe du Premier ministre a répondu par une déclaration cinglante, disant que Avi Dichter et Tzachi Hanegbi devaient tous deux rencontrer Netanyahu entre 20 et 21 heures, mais que comme ils avaient menacé de ne pas voter pour le nouveau gouvernement, les rencontres avaient été annulées.

« On ne menace pas le Premier ministre », soulignait la déclaration.

C’était une réponse qui laissait deviner le message sous-jacent aux actions de Netanyahu. Ce n’est pas un hasard si, ni Avi Dichter ni Tzachi Hanegbi, ne savaient à 18h qu’ils étaient censés le rencontrer à 20 heures.

« Tout est complètement bouclé avec un petit groupe de personnes à la résidence du Premier ministre, rue Balfour à Jérusalem », a indiqué un responsable du Likud au journal économique Globes.

Netanyahu laisse sa faction dans l’incertitude et dans une anxiété et une frustration croissantes tandis que chaque député regarde les postes convoités du cabinet lui échapper après chaque réunion successive. Et il ne traite pas mieux ses fidèles ; les députés David Amsalem, David Bitan, Yoav Galant et Tzipi Hotovely ne sont pas plus rassurés qu’Avi Dichter et Tzachi Hanegbi quant à leur futur rôle.

Des gens passent devant un panneau d’affichage de la campagne électorale du parti Kakhol lavan à Ramat Gan, le 23 février 2020. (AP Photo/Oded Balilty, File)

C’est une stratégie raisonnable, bien sûr. La plupart des députés que le Premier ministre rencontre à l’approche de la prestation de serment du nouveau gouvernement se font dire qu’ils n’obtiendront pas leur premier choix. Les soulager en leur en proposant un autre est utile.

Mais les retards ne sont pas dus qu’à une volonté de Netanyahu d’atténuer l’annonce de mauvaises nouvelles. C’est un message. À l’occasion du lancement d’un nouveau gouvernement « paritaire » qui lui coupe les ailes sur de nombreuses questions, l’intéressé fait délibérément jouer ses muscles politiques. Alors que les députés du Likud se plaignent d’être mis à l’écart des portefeuilles ministériels, l’équipe de Gantz s’est plaint jeudi d’avoir appris par les médias que Netanyahu avait l’intention de retarder le processus.

Pour ceux qui cherchent un signe de la façon dont cet étrange nouveau gouvernement s’apprête à fonctionner, Netanyahu ne le cache guère : parler peu, retarder autant que possible, et laisser tout le monde deviner ce qui va se passer. Jusqu’à présent, cela a fonctionné.

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