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Mort du rabbin Simcha Krauss, qui s’était battu pour les femmes orthodoxes

Krauss, décédé à 85 ans, laisse le souvenir d'un "doux géant" qui a notamment mis son expérience et ses années d'études au service des femmes "enchaînées"

Le rabbin Simcha Krauss s'exprime pendant un dîner organisé par la Yeshivat Eretz HaTzvi en son honneur le 5 février 2014. (Autorisation : Yeshivat Eretz HaTzvi)
Le rabbin Simcha Krauss s'exprime pendant un dîner organisé par la Yeshivat Eretz HaTzvi en son honneur le 5 février 2014. (Autorisation : Yeshivat Eretz HaTzvi)

JTA — Le rabbin Simcha Krauss, éminente personnalité du judaïsme moderne orthodoxe qui aura toute sa vie défendu les droits des femmes du mouvement orthodoxe, s’est éteint jeudi à l’âge de 85 ans.

Les initiatives prises par Krauss – il avait notamment créé une cour rabbinique pour soutenir les femmes auxquelles les maris refusaient le divorce – lui avaient fréquemment attiré les critiques des traditionalistes. Mais un grand nombre le considéraient comme « ce doux géant » qui avait placé ses années d’études et d’expérience au service du droit des femmes dans la loi juive.

Krauss, né en Roumanie, était parti aux États-Unis en 1948. Il avait fait ses études au City College de New York, il avait obtenu une maîtrise à la New School et il devait, plus tard, enseigner les sciences politiques à la St. Louis University et au sein de l’Utica College de la Syracuse University.

Issu d’une longue lignée de rabbins, Krauss avait fréquenté la Yeshiva Rabbi Chaim Berlin de Brooklyn, où il avait été ordonné rabbin par le rabbin Yitzchak Hutner en 1963. Il avait ultérieurement étudié avec le rabbin Joseph Soloveitchik, sommité du mouvement moderne orthodoxe. Krauss avait été rabbin dans des congrégations pendant des décennies, d’abord à Utica, dans l’état de New York, puis ensuite à St. Louis et dans le quartier Hillcrest du Queens, où il avait dirigé la congrégation Young Israel of Hillcrest pendant 25 années.

Pendant ses années passées dans le Queens, Krauss avait enseigné le Talmud à la Yeshiva University et il avait commencé à s’impliquer davantage dans les problématiques liées aux rôles des femmes dans le mouvement orthodoxe. Dans les années 1990, il avait apporté son soutien à la pratique des groupes de prière 100 % féminins – des femmes s’y retrouvent pour le culte, hors de la présence des hommes, souvent pour lire la Torah, un rituel traditionnellement dévolu aux hommes dans les communautés orthodoxes.

Quand le Vaad du Queens, un conseil rabbinique local, s’était réuni pour débattre de la question avant une bat-mitzah au cours de laquelle une jeune fille devait lire la Torah, Krauss avait défendu cette pratique.

« Certaines personnes veulent quelque chose. Nous sommes des rabbins. Nous sommes les gardiens de la loi. D’autres veulent autre chose, il y a une recherche de spiritualité, il y a le désir de se rapprocher de Dieu et si nous pouvons dire oui, alors nous devons dire oui », avait dit Krauss selon un article publié dans le New York Times. Le Vaad avait voté contre cette pratique mais la bat-mitzvah s’était déroulée comme prévu.

En 1996, Esther, l’épouse de Krauss, avait été la fondatrice de la Maayanot Yeshiva High School pour filles, un établissement dont elle avait aussi pris la direction et qui devait être l’un des tout premiers lycées du mouvement moderne orthodoxe à enseigner le Talmud à des femmes. Esther Krauss survit aujourd’hui à son époux, avec leurs trois enfants et leurs douze petits-enfants.

En 2005, le couple s’était installé en Israël où Krauss avait commencé à enseigner à la Yeshivat Eretz HaTzvi.

Le rabbin David Ebner, l’un des directeurs de la yeshiva qui avait rencontré Krauss quand tous deux étaient de jeunes étudiants à la Yeshiva University, où ils suivaient le cours de Soloveitchik, se souvient que Krauss était un esprit brillant mais disponible, drôle sans jamais tomber dans le sarcasme. Il se rappelle de lui, assis chaque jour dans la salle d’étude de la Yeshivat Eretz HaTzvi alors qu’il avait dépassé les 80 ans, offrant sans relâche des cours individuels aux jeunes hommes de 18 ans qui étudiaient dans l’institution. Il était « un esprit doux et un gentleman », commente Ebner.

Manifestants de l’organisation Agunot devant le ministère de la Justice à Jérusalem, en 2011. Illustration. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Dans les dernières années de sa vie, Krauss avait entrepris ce qu’un grand nombre de membres plus progressistes du mouvement moderne orthodoxe avaient considéré comme une initiative courageuse, en tentant de résoudre l’un des plus importants problèmes juridiques que les orthodoxes rencontrent aujourd’hui : la question des agunot, ou femmes enchaînées, dont l’époux se refuse à accorder le divorce religieux, ce qui les met dans l’incapacité de se remarier. Parce que seul l’époux peut accorder le divorce religieux [guet], les femmes se retrouvent totalement impuissantes. Si elles se remarient sans avoir préalablement obtenu le divorce, elles sont considérées comme adultérines et les enfants nés d’une union ultérieure peuvent hériter du statut de bâtard [mamzer].

En 2014, Krauss était revenu à New York pour fonder l’International Beit Din, qui travaille sur les cas de ces femmes enchaînées (un beit din est un tribunal rabbinique). Dans une interview qu’il avait accordée au Jerusalem Post en 2017, il avait raconté l’histoire d’une femme qui attendait le divorce depuis sept ans et dont le mariage avait été invalidé par le beit din – après avoir conclu sur la base d’une vidéo du mariage que ce dernier ne s’était pas tenu en présence des témoins juifs réglementaires et qu’il était donc invalide.

« L’objectif poursuivi par ce projet est d’humaniser le beit din », avait confié Krauss à JTA, en 2013. « Il n’est pas possible de résoudre ces situations en un claquement de doigt. Mais heureusement, nous pouvons utiliser la bonne méthodologie de manière à trouver une solution pour mettre un terme à ce genre de situation ».

Tandis que ce nouveau beit din avait été salué par certains par son audace, il avait été critiqué par des personnalités majeures de la communauté moderne orthodoxe et notamment par le rabbin Herschel Schachter, l’un des principaux rabbins de la Yeshiva University. En 2015, Schachter avait écrit un courrier rejetant les jugements du beit din et déclarant que Krauss n’avait pas l’autorité nécessaire pour émettre ce type de jugement relatif à la loi juive.

Malgré les critiques qu’il avait essuyées, ainsi que ses collègues, et les failles qui étaient apparues dans la communauté orthodoxe, Krauss ne s’était jamais découragé et il avait toujours défendu ses initiatives.

« Certains disent que c’est une révolution moderne », avait-il dit au Jerusalem Post. « Je pense pour ma part que c’est comme ça qu’il faut faire les choses ».

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