Netanyahu a besoin de Lapid comme principal opposant, et surtout pas Saar
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Analyse

Netanyahu a besoin de Lapid comme principal opposant, et surtout pas Saar

Plus Yesh Atid aura un score élevé, plus grandes seront les chances de Netanyahu de remporter la victoire ; la tactique du Likud serait entravée si Saar mène le bloc anti-Netanyahu

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Yair Lapid, du parti Kakhol lavan, devant ses partisans à Tel Aviv, à l'approche des élections générales israéliennes, le 20 février 2020. (Tomer Neuberg/FLASH90)
Yair Lapid, du parti Kakhol lavan, devant ses partisans à Tel Aviv, à l'approche des élections générales israéliennes, le 20 février 2020. (Tomer Neuberg/FLASH90)

Il existe certaines règles tacites aux élections israéliennes, des modèles de fonctionnement ancrés dans le système électoral et dans la façon dont les Israéliens pensent à leurs choix politiques.

L’une de ces règles, c’est qu’à mesure sur que le scrutin approche, les électeurs sont attirés par les grands partis.

La preuve ? Au cours des deux dernières années, Kakhol lavan et le Likud ont obtenu de meilleures résultats le jour de l’élection, allant parfois jusqu’à remporter quatre sièges de plus que dans les sondages de la dernière semaine de campagne.

On pourrait supposer que les instituts de sondages sous-estiment la force de ces deux partis. Mais en réalité, c’est comme les observations des scientifiques sur les systèmes de mécanique quantique, ils changent d’objet d’attention. De nombreux Israéliens répondent aux sondages dans les derniers jours de la course par une sorte de triage politique, donnant la priorité à leur camp plus large par rapport à des dirigeants spécifiques ou à des préférences politiques étroites.

Des manifestants contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu aux abords de sa résidence officielle de Jérusalem, le 16 janvier 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Par exemple, ils sont nombreux à penser que détrôner le Premier ministre Netanyahu est une priorité pour remettre Israël sur les rails. Certaines plaintes spécifiques alimentent cette croyance : sa campagne qui divise, son inculpation pour corruption, ce que beaucoup considèrent comme une priorité de ses besoins politiques par rapport à un budget, ou une réponse plus efficace au coronavirus (une plainte entendue souvent au sujet de l’application laxiste des règles de distanciation sociale dans les villes haredim), etc. L’urgence est si grande, selon ces électeurs, que la question de savoir s’il sera remplacé par le droitiste Gideon Saar ou par le centriste laïc Yair Lapid est secondaire.

Vers mi-mars, quand la campagne touchera à sa fin, les électeurs regarderont les sondages de près. Ils ne se demanderont pas quel parti correspond le mieux à leurs points de vue, mais lequel semble le plus susceptible de déloger Netanyahu. Le fait d’être perçu comme le plus grand parti de ce type pourrait rapporter jusqu’à six sièges le jour du scrutin, ce qui constituerait un énorme bonus électoral dans ce qui s’annonce comme une course serrée.

Cela est vrai pour la partie adverse également. Netanyahu s’est spécialisé dans ce que les Israéliens appellent la campagne « gevalt ». Ce mot en yiddish, signifiant un cri de détresse, évoque l’appel frénétique de Netanyahu, aux derniers jours de la campagne – plus le ton est désespéré, mieux c’est – avertissant que la gauche est sur le point de l’emporter. C’est une méthode testée et approuvée pour attirer les électeurs de droite qui ne plébiscitent pas Netanyahu, les électeurs de Bennett par exemple, qui finiront par voter Likud de peur que leur parti favori ne soit trop petit et que la victoire revienne à la gauche.

À mesure que les lignes de campagne se précisent, il devient de plus en plus évident que cette tactique de la dernière semaine est déjà au centre de la campagne de tous les partis.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à droite) et le ministre de la Santé Yuli Edelstein (à gauche) assistent à une cérémonie pour l’arrivée d’un avion transportant une cargaison de vaccins anti-coronavirus Pfizer-BioNTech, à l’aéroport Ben Gurion près de la ville israélienne de Tel Aviv, le 10 janvier 2021. (Motti MILLROD / POOL / AFP)

À la recherche de sièges

Si Netanyahu espère brandir sa campagne « gevalt » aux derniers jours de la course, il aura du mal à le faire contre Gideon Saar, qui ne se revendique ni du centre ni de la gauche, mais bien de la droite.

Le Premier ministre cherche désespérément à décrocher à peine quelques sièges de plus. Son bloc de partisans parlementaires fiables – le Likud, les partis Haredim, Shas et Yahadout HaTorah, ainsi que les factions religieuses sionistes – n’a pas remporté les élections lors des trois courses consécutives, obtenant un maximum de 58 sièges au cours des deux dernières années, soit trois de moins que le minimum de 61 sièges requis ou pour la plus petite des majorités parlementaires.

Ce plafond de votes, si proche mais incroyablement hors de portée, explique l’enthousiasme soudain de Netanyahu pour un vote arabe qu’il a longtemps décrié dans ses campagnes. Mais le vote arabe est un pari trop risqué pour que l’on puisse compter sur lui pour remporter la victoire décisive. Certains sondages suggèrent que jusqu’à deux sièges sont en jeu parmi les électeurs arabes prêts à voter pour un parti au pouvoir en échange d’une plus grande attention à leurs besoins, comme le promet Netanyahu. Mais les électeurs arabes pourraient avoir du mal à voter pour le Likud au moment de vérité, après plusieurs années à vivre les campagnes anti-arabes du parti – campagnes pour lesquelles Netanyahu s’excuse aujourd’hui et maintient qu’elles ont été mal comprises.

Ainsi, pour franchir le cap des 60 sièges, il faudra probablement exploiter la stratégie du « gevalt », pour ce qu’elle vaut, et pour ce faire, le meilleur scénario est, ironiquement, celui d’un centre-gauche fort qui fera s’éloigner les votes de Saar.

Netanyahu veut et doit se présenter contre Yair Lapid, où toutes les anciennes règles et les avantages de la dernière semaine s’appliquent. Il travaille dur pour trouver un moyen d’y parvenir.

Pour Saar, la deuxième place est la meilleure

Pour Saar, la victoire est à portée de main, mais pas n’importe quelle victoire. Même si les étoiles sont parfaitement alignées le jour de l’élection, il ne sera pas à la tête d’un grand parti comme le Likud. Il n’aura qu’un parti de taille moyenne, et il devra concilier avec d’autres petits et moyens partis pour former une coalition.

Si Netanyahu n’obtient pas sa majorité garantie, que ce soit parce que la coalition Likud-Haredim-Smotrich-Bennett ne parvient pas à dépasser les 61 sièges, ou parce que Bennett décide de détrôner Netanyahu, alors Saar pourrait avoir une chance d’être chargé de former une coalition, avec le risque, s’il échoue, de déclencher une cinquième élection.

Les éléments de la coalition seront probablement là, et bien que peu maniables, ils ne seront pas nécessairement gênants pour les partis qu’il doit réunir. Il y a beaucoup de chevauchements politiques entre les partis de droite comme Tikva Hadasha de Saar, Yamina et Yisrael Beytenu, et ceux du centre et de gauche comme ceux de Lapid, de Benny Gantz et de Ron Huldai. Cette liste à elle seule pourrait bien disposer d’une faible majorité.

Et s’ils semblent prêts à former leur coalition, il ne fait aucun doute dans le système politique que les factions ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah frapperont à leur porte pour tenter de les rejoindre.

Le meilleur scénario de Saar est donc de devenir le chef du deuxième plus grand parti, de s’imposer comme l’alternative convenue à Netanyahu et de se retrouver à la tête d’une coalition qui pourrait facilement s’élargir pour inclure jusqu’à 75 sièges.

Gideon Saar participe à la prestation de serment du nouveau Parlement israélien à Jérusalem, le 3 octobre 2019. (AP Photo/Ariel Schalit)

Pour Saar, tout dépend de trois éléments essentiels : il doit attirer juste assez d’électeurs de droite du Likud pour priver Netanyahu de sa majorité de droite de 61 sièges, atteindre le jour des élections en tant que plus grande faction non-Likud dans les sondages, lui assurant la poussée spectaculaire d’électeurs tactiques anti-Netanyahu, et exprimer assez d’idées suffisamment droitistes tout au long de la course pour amortir l’effort inévitable de Netanyahu dans une campagne « gevalt » de dernière minute.

L’amer paradoxe Lapid

À moins d’un changement radical dans les sondages, Lapid, même en tant que chef de la plus grande faction à gauche du Likud, n’a aucun moyen d’accéder au bureau du Premier ministre.

C’est un paradoxe cruel : s’il arrive le jour des élections au deuxième rang des partis, et donc à l’alternative la plus viable à Netanyahu, il devient le leader de facto de la même coalition anti-Netanyahu décrite ci-dessus – et Netanyahu voit sa campagne du « gevalt » du jour des élections sur le point d’être remportée par la gauche.

La coalition de Saar est plus vraisemblable simplement parce que les partis haredim sont capables d’abandonner le camp de Netanyahu pour aider à stabiliser une coalition dirigée par Saar. Il n’en va pas de même pour Lapid. Ses priorités laïques s’opposeront aux intérêts politiques des Haredim et à la population haredi.

Shas et Yahadout HaTorah pourraient quitter Netanyahu pour Saar. En ce qui concerne Lapid, il est fort probable qu’ils préféreraient rentrer dans l’opposition dans l’espoir de déstabiliser rapidement le gouvernement dirigé par le centriste.

Les députés Yaakov Litzman, Moshe Gafni, Meir Porush et Uri Makleff signent un accord entre Degel Hatorah et Agudat Yisrael pour se présenter ensemble aux élections d’avril sous la bannière de Yahadout HaTorah, le 16 janvier 2019. (Crédit : Degel Hatorah)

Netanyahu est réputé pour son habileté à s’immiscer dans les affaires politiques de la droite, comme dans les primaires de mardi au sein du parti Habayit HaYehudi. Il n’est pas aussi habile lorsqu’il s’agit du centre et de la gauche, où ses promesses de futurs postes ministériels et autres bénédictions tombent généralement dans l’oreille d’un sourd.

Mais Netanyahu espère ardemment que le centre-gauche s’unira, que Huldai, Gantz et d’autres se replieront sur Lapid et aideront à sortir Yesh Atid de l’ombre de Saar.

S’ils ne le font pas, au printemps, il pourrait se retrouver dans la rambarde de l’opposition contre Saar comme Premier ministre.

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