New York: Exclusion d’un centre hospitalier d’un expert pour des « propos antisémites »
Bessel van der Kolk a présenté ses excuses après avoir comparé les Israéliens aux nazis ; l'incident survenu à l'Institut Omega illustre le versement d'institutions apolitiques dans le débat sur la guerre à Gaza
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JTA — Pendant des dizaines d’années, Bessel van der Kolk, ce psychiatre dont les idées sur la façon dont le corps enregistre la douleur ont aidé des millions de personnes à exprimer leur souffrance, a été considéré comme le plus grand expert des traumatismes.
À sa grande surprise, en 2014, son livre « The Body Keeps the Score », a fait de lui une célébrité chez les thérapeutes, les professeurs de yoga et les patients.
Mais en début de mois, lors d’une retraite bucolique dans la vallée de l’Hudson, l’homme, qui est âgé de 82 ans, a fait vivre un vrai traumatisme, ou à tout le moins blessé, ses étudiants avec ses propos véhéments sur Israël.
Selon des entretiens avec plusieurs d’entre eux, complétés pour certains de témoignages par écrit, van der Kolk a fait un aparté par rapport à son cours sur les traumatismes et les neurosciences pour faire part de ses opinions politiques sur l’actualité, à commencer par la guerre à Gaza. Tous disent qu’il a comparé les Israéliens aux nazis, ce qu’il a répété, même lorsque, dans le public, une personne lui a dit être la descendante de survivants de la Shoah.
« Lors de ce qui était supposé être un atelier sur les traumatismes, son animateur m’a infligé un nouveau traumatisme, à moi et à plusieurs participants juifs », confie lors d’une interview Avinoam Lerner, coach spécialisé dans le rétablissement après des traumatismes installé à Boston.
Suite aux propos de Van der Kolk, ils sont plusieurs, parmi les 125 participants, à avoir quitté la salle et porté plainte auprès de l’Institut Omega, le centre qui accueillait l’événement. Centre de tout premier plan pour la guérison alternative et la pratique spirituelle, Omega a réagi rapidement, condamné les propos de van der Kolk et fait savoir qu’il ne serait plus invité.
« Le Dr van der Kolk a tenu des propos inappropriés et antisémites qui sont profondément troublants et totalement incompatibles avec les valeurs fondamentales d’Omega et les normes de sa communauté », a déclaré l’institut dans un communiqué, vendredi.
Van der Kolk a envoyé une lettre d’excuses aux participants pour leur dire qu’il retirait ses propos sur la guerre à Gaza et que sa réaction était liée à sa prime jeunesse. Il est en effet né à La Haye en 1943.
« Je tiens à faire part de mon profond regret s’agissant d’avoir dit que ce qui se passe à Gaza équivalait à ce que les nazis ont fait dans les années 1940 », a-t-il écrit. « C’était un commentaire gratuit, offensant, inexact et complètement inutile, enraciné dans ma propre identification avec les enfants des villes bombardées pendant et peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. »
Van der Kolk n’a pas répondu à une demande d’interview.
A mesure que la nouvelle de l’incident s’est répandue, ses retombées ont ébranlé à la fois la communauté des thérapeutes pour laquelle van der Kolk est un héros et le monde du bien-être au sens large, dans lequel Omega occupe une place unique.
Fondé en 1977, Omega est depuis fort longtemps déjà un centre qui a fait place aux courants spirituels et de guérison : méditation, yoga, psychologie, prise en charge holistique…
Pour Van der Kolk, le fait d’être interdit d’enseignement sur le campus de Rhinebeck, dans l’État de New York, où il intervient depuis longtemps, est une punition sévère, qui montre que des institutions autrefois considérées comme éloignées de toute politique ont été entraînées dans les débats et divisions déclenchées par la guerre entre Israël et le Hamas.
Pour de nombreux thérapeutes juifs en particulier, cet incident est emblématique d’une prise de conscience plus globale. Depuis l’attaque du Hamas en octobre 2023 et la guerre d’Israël à Gaza qui a suivi, nombreux sont ceux qui parlent de leur sentiment d’isolement ou de jugement dans un cadre professionnel, d’autant plus que les conversations sur le traumatisme et les mécanismes d’oppression se sont transformés en commentaires idéologiques.
Au sujet de l’antisémitisme dans son domaine, Halina Brooke, directrice du Jewish Therapist Collective, explique : « Ce qui était autrefois l’exception est aujourd’hui en passe de devenir la règle. »
« Particulièrement alarmants, venant d’une icône du traumatisme, ces comportements polluent nos programmes de formation, nos thérapies de groupe privées, nos centres de santé mentale communautaires et surtout le discours en ligne autour de la santé mentale », poursuit Brooke, qui a fondé son groupe il y a de cela dix ans.
Van der Kolk, dont la carrière a commencé à la fin des années 1970 par la prise en charge de vétérans du Vietnam souffrant de troubles de stress post-traumatique, s’est fait connaitre en affirmant que le traumatisme était ancré dans le corps et qu’il requérait non seulement une thérapie par la parole, mais aussi des pratiques physiques et émotionnelles pour espérer en guérir.
Ses conférences, qui mettent l’accent sur les neurosciences, les études de cas et les réflexions philosophiques, lui attirent un public varié, venu du monde entier.
Plusieurs participants de la retraite du mois d’août, à Omega, ont déclaré que cet incident était d’autant plus choquant qu’ils avaient la plus grande admiration pour van der Kolk. Les propos indélicats ont été tenus le tout premier jour de la retraite, qui en comptait cinq, et qui coûtait 585 dollars.
Judy Leventhal, co-autrice des livres inspirants « Small Miracles », des best-sellers du New York Times dans les années 1990 et 2000, faisait partie des participants de cette retraite. Psychothérapeute et fidèle d’Omega, Leventhal s’est dit stupéfaite que van der Kolk compare avec désinvolture la crise humanitaire à Gaza à la Shoah.
Elle a pris la parole pour lui demander de préciser ce qu’il voulait dire, mais après un échange au cours duquel il a assuré que la comparaison entre les Israéliens et les nazis était valable, elle s’est levée et elle est sortie.
« Je suis psychothérapeute : je suis formée pour réfléchir avant de parler, mais quand je l’ai confronté, tout s’est évanoui et il n’est plus resté que la réaction viscérale », confie Leventhal lors d’une interview. « J’ai ressenti les traumatismes hérités de plusieurs millénaires. Mon corps avait tout enregistré. »
Quelques instants plus tard, depuis l’intérieur de la salle de conférence, des personnes l’ont entendue crier : « Comment osez-vous ? » Elle s’adressait à Licia Sky, l’épouse de van der Kolk et co-responsable de l’atelier, qui le défendait.
« Je me suis sentie connectée au cri de mes ancêtres enfermés dans les chambres à gaz, conscients que le gaz allait bientôt les consumer, eux et leurs beaux enfants, auxquels ils s’accrochaient d’une main pendant que leurs ongles grattaient les murs de ciment avant de s’effondrer au sol », a écrit Leventhal dans un récit poétique de l’incident.
Un petit groupe de participants s’est formé autour d’elle, devant la salle. Il y a avait notamment Lerner, le coach spécialisé en récupération des traumatismes, qui est par ailleurs un vétéran de l’armée israélienne
Il estime que ce cri est l’expression d’une profonde douleur, qu’il partage, et qu’il est horrifié par ce qui s’est passé, la conduite de van der Kolk étant selon lui l’antithèse-même de ses enseignements.
« C’est venu de nulle part, sans proposition d’en discuter ; juste une déclaration radicale et déshumanisante de la part d’une personne en position d’autorité », résume Lerner. « L’empathie et la retenue sont des qualités qui sont fondamentales pour le travail sur les traumatismes. »
Selon lui, la sortie de Leventhal et ses cris auraient dû faire réfléchir van der Kolk, mais il a continué, sans faire mine de se renseigner ou de tenter de trouver une voie d’apaisement.
« Le Dr van der Kolk a passé des dizaines d’années à dire que le corps s’accroche au traumatisme longtemps après l’événement », a écrit Lerner dans un compte rendu de l’incident. « Mais il a semblé inconscient – ou réticent à l’idée de reconnaître – que ses propres mots allaient affecter le corps des personnes qui se trouvaient devant lui. Des participants juifs. Des survivants de traumatismes. Des gens qui ont ouvert leur cœur. Des gens qui lui avaient confié les clefs de leur système nerveux. »
la Communauté du Times of Israël !







