« Nikion kapaim » : l’art de la grogne sociale à la française s’importe en Israël
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« Nikion kapaim » : l’art de la grogne sociale à la française s’importe en Israël

En juin 2018, Eliane Setbon-Lezmy fonde l'association "mains propres" et milite aujourd'hui pour Tsedek Hevrati, un parti qui lutte contre la pollution des plate-formes gazières

Journaliste Société-Reportage

Des Israéliens participent à une marche de protestation pour demander une action immédiate sur le changement climatique à Tel Aviv le 29 mars 2019. (Crédit : Adam Shuldman/Flash90)
Des Israéliens participent à une marche de protestation pour demander une action immédiate sur le changement climatique à Tel Aviv le 29 mars 2019. (Crédit : Adam Shuldman/Flash90)

Existe-t-il une sorte de léthargie collective en Israël autour des questions qui ne concernent pas l’Iran, le Hamas ou le Hezbollah ? Si la rue a grogné contre la vie chère, la corruption et la concentration des monopoles lors de la grève des tentes en 2011, la mobilisation s’est depuis effondrée. Et c’est un Benjamin Netanyahu, cerné par les affaires, qui est aujourd’hui au coude à coude avec le ticket Gantz-Lapid pour renouveler son mandat de Premier ministre lors des prochaines élections prévues mardi prochain.

La nomination de Moshe Kahlon comme ministre des Finances (2015) a montré un frémissement dans l’opinion israélienne. Mais c’est toujours sur la sécurité que les candidats au poste de Premier ministre doivent convaincre les électeurs de leur solidité.

Cette passivité face aux questions sociales n’a pourtant pas touché Eliane Setbon-Lezmy, Franco-israélienne qui a fait son alyah en 2007, habitant Tel Aviv, ancienne importatrice de cuir et artiste-peintre à succès.

En juin 2018, elle crée l’association Nikion Kapaim -« mains propres »-, qu’elle dirige aujourd’hui avec Moty Ayout, et qui se prévaut de plusieurs milliers de sympathisants.

L’association lutte contre la corruption, l’influence des monopoles, pour l’amélioration des conditions de vie des retraités et des politiques de santé. Elle appelle à regarder, données officielles à l’appui, avec plus de lucidité l’état de la société israélienne, sans idéalisme, en s’extrayant du prisme sécuritaire qui régit le débat national.

C’est une succession d’épreuves tragiques qui l’a contrainte à accepter qu’Israël n’était pas conforme à l’image idéale qu’elle s’en faisait, – elle, la sioniste abreuvée de discours vantant les vertus « du pays où coulent le lait et le miel ».

Logo de la jeune association Nikion Kapaim (Crédit: autorisation)

Elle en a tiré un court livre glaçant, Au nom des morts discrets (voir plus bas). Son histoire tragique, qui lui a laissé des séquelles physiques lourdes, lui sert aujourd’hui à illustrer les conséquences mortelles du laisser-aller israélien en termes de politique de santé publique et de corruption rampante dans les administrations.

Elle rappelle que, masqué par les points de PIB engrangés par la Start-up Nation, l’Etat hébreu est régulièrement placé par l’OCDE dans la queue du peloton, entouré des pays considérés « en développement », pour les questions de santé publique.

A LIRE : « Israël : pile, c’est la start-up nation, face, c’est la misère », déplore Alalouf

Faisant preuve d’une résilience hors norme, elle affirme : « Si ça peut changer les choses, alors ce qui m’est arrivé valait le coup ».

Selon elle, les débats publics et les discours des candidats lors de cette campagne pour les élections législatives sont saturés « par le terrorisme et les questions de sécurité ».

« On a toute la société qui est détruite à côté, et on ne voit que le Hamas. Ils ont réussi leur mission de façon extraordinaire : les responsables politiques ne parlent que d’eux, et évitent ainsi de parler des sujets sociaux urgents ».

Elle en dresse la liste : « Israël c’est 2 200 personnes qui meurent par an à cause de la pollution de l’air, 5 000 dans les hôpitaux à cause d’infections nosocomiales (un chiffre équivalent à celui de la France qui compte 7,7 fois plus d’habitants-ndlr), et 8 000 à cause DE la cigarette. Que fait le gouvernement ? Nous sommes les cancres de l’OCDE. Le pire, c’est la présence de bactéries dans les hôpitaux. On est deux fois pire que l’avant dernier du classement ! Au niveau de l’air, nous sommes parmi les plus mauvais, avec 21 en PM2,5 (particules fines en suspension) quand l’OCDE a fixé comme 10 comme ligne rouge, et que la moyenne des pays de l’OCDE est environ à 13″.

Evolution de l’exposition au PM2,5 dans l’OCDE et en Israël (en bleu) (Crédit: State of Global Air/Ministre de la santé israélien)

Une population sous pression

Pour les nouveaux immigrés (olim), notamment français, qui se plaignent des difficultés d’intégration, elle prône, goguenarde, la mise en place « de cours pour ne pas se faire entuber ! » à côté des aides financières et de recherches d’emploi.

« Les Israéliens sont tous des survivants, décrit-elle. Et comme dans tous les pays où la vie est dure, quand ils voient un pigeon ils le bouffent ! 70 % du pays connaît des fins de mois difficiles. La banque d’Israël dénonce un taux de crédit à la consommation énorme. Sans credit, les Israéliens ne mangeraient pas. Les prix de 2007 à 2017 ont augmenté de 36,4 %. Pourquoi ? A cause des monopoles ! Sur 148 pays, Israël est 141e en terme de concentration ».

Le chercheur Dany Bahar, dans une étude éditée par la Brookings Institution, rappelle que « la concurrence sur le marché israélien est inférieure à celle de la moyenne de tous les pays de l’OCDE. En particulier, dans l’industrie manufacturière (producteurs de produits alimentaires, par exemple) et les services (hôtels, restaurants, services de santé, etc.), qui représentent plus de la moitié de l’économie israélienne, les niveaux de concentration sont supérieurs d’environ 70 % à la moyenne des pays de l’OCDE. Le secteur de la construction semble également très concentré par rapport à ses homologues des pays de l’OCDE, ce qui contribue probablement à la hausse des prix de l’immobilier dans certaines régions du pays. Il en va de même pour le secteur bancaire, où le manque de concurrence expliquerait en grande partie les frais élevés, qui affectent directement toutes les autres activités économiques ».

Yoni Sapir dirige le parti Tsedek Hevrati et l’association Shomrei Bait (Crédit: capture d’écran Tsedek Hevrati)

Dans son combat, elle s’est trouvée des alliés dans l’association Shomrei Baït -« Les gardiens de la maison » -, dont le leader Yoni Sapir qui a pris récemment la tête du parti Justice Sociale –Tsedek Hevrati en hébreu – pour qui elle milite aujourd’hui.

Ex-PDG de The Marker (quotidien économique publié en hébreu par le groupe Haaretz), ancien vice-président du fournisseur Internet Netvision et directeur de la division de la communication chez Bezeq, Yoni Sapir a mis sur pied une solide association qui se vante de l’adhésion de dizaines de milliers d’Israéliens. Il a tenu tête au projet gazier Leviathan, au groupe Nobel Energy, et au ministre de l’énergie Yuval Steinitz. « En seulement un an, il a réussi l’exploit de réunir des centaines de milliers de militants afin de repousser les dangereuses plateformes de gaz Leviathan des côtes israéliennes, » s’enthousiasme Eliane Setbon-Lezmy

Yoni Sapir défie régulièrement le ministre de l’Energie Yuval Steinitz qui vante l’impact positif pour l’environnement des futures plate-formes gazières, en organisant des manifestations lors de ses prises de parole.

Affiche datant de 2018, appelant à manifester à Tel Aviv contre l’installation des plateformes gazières à proximité des côtes israéliennes (Crédit: Nikion Kapaim)

« Au lieu de la plate-forme proposée, les compagnies devraient mettre en place une installation flottante de stockage et de déchargement de la production au-dessus de la plate-forme, non près du rivage de Dor Beach », affirme Yoni Sapir, qui ajoute que les gaz rejetés par la future plateforme sont hautement cancérigènes et que les déchets qu’elle rejettera sont extrêmement polluants.

« C’est une guerre pour notre existence même, » a-t-il déclaré lors de la Marche pour le climat qui s’est tenue vendredi à Tel Aviv.

« Construire des installations de traitement de gaz aussi proches d’une population civile ne devrait pas être autorisé. Nous avons besoin de renverser la crise climatique globale, l’agenda socio-environnemental dans ce pays a besoin de changer. »

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Au programme du parti Justice Sociale qu’il dirige figurent les revendications suivantes : éloigner les plateformes de gaz des côtes israéliennes, rehausser le salaire minimum pour les seniors et les handicapés, et renforcer l’utilisation des énergies renouvelables, notamment le solaire, en profitant des températures clémentes et souvent étouffantes et de la place disponible dans le désert du Neguev.

Grogne française vs. fatalisme israélien

Suite à ses expériences tragiques, Eliane Setbon-Lezmy s’est interrogée sur les causes de cette « passivité israélienne ».

Il y a d’abord l’armée, analyse-t-elle, « où on apprend à obéir et à baisser la tête ». Mais surtout, elle voit dans l’intensité de la vie en Israël le premier facteur de cet immobilisme.

« On y travaille en moyenne 371 heures de plus qu’en France (soit environ 2 mois et demi de plus par an), et pour un salaire médian de 6 000 shekels, analyse Setbon-Lezmy pour illustrer la pression du travail sur la vie d’un Israélien. Les gens doivent ensuite s’occuper de leur famille, sortir pour s’aérer un peu la tête. Qu’est-ce qu’il leur reste comme temps pour militer et tenter de changer les choses ? ». Résultat : lors de cette campagne électorale, une fois encore, les questions de sécurité dominent les débats.

Elle note une différence notable de mentalité entre la France et Israël :

« En Israël, on sait régler les problèmes de sécurité et les prendre à bras le corps, alors qu’en France, le pouvoir prend des pincettes. Mais essayez de toucher aux acquis sociaux en France, et les Français mettent le feu au pays ! »

« Au nom des morts discrets »

Son combat en Israël a démarré par un épisode difficile qu’elle a raconté dans Au nom des morts discrets. Dans ce court livre auto-édité, elle décrit la découverte de son cancer du poumon en mars 2017, elle qui est pourtant « sportive et qui ne fume pas ».

Le professeur Ben Noun qui a pratiqué l’ablation de la moitié de l’un de ses poumons est clair : « l’origine n’étant pas génétique, cela ne peut venir que d’une substance respirée quotidiennement ».

Après une courte enquête personnelle, elle suspecte très fortement une pollution de l’air. Elle qui passait le plus clair de son temps dans sa galerie d’art de la rue Dizengoff à Tel Aviv découvre que le restaurant voisin, avec qui elle est en conflit aggravé, « cuisinait sans cheminée et sans allumer sa hotte. Tous les gaz entraient dans les magasins mitoyens et n’en sortaient plus ».

Les plaintes adressées à la police, à la municipalité de Tel Aviv au ministère de la Santé, et classées sans suite, lui font apparaître, sidérée, le paysage d’une administration rongée par un système de protections, de renvois d’ascenseur et de corruption.

Elle qui enregistre toutes les conversations durant cette période se voit proposer à plusieurs reprises de verser 5 000 ou 10 000 shekels à tel fonctionnaire de la municipalité pour que sa plainte soit prise en considération. Ce qu’elle refusera systématiquement.

L’ONG Transparency International-Israel a justement épinglé la fonction publique israélienne, bonnet d’âne des 10 services nationaux ou gouvernementaux passé au crible de son premier rapport.

« Le rapport souligne que le gouvernement et ses instances politiques et publiques érodent l’intégrité nationale. Dans le même temps, le Comité central des élections, le pouvoir judiciaire et le contrôleur de l’État fonctionnent comme des mécanismes de sauvegarde et de protection contre cette érosion ».

Les services de santé israéliens

Son cancer est dû, selon Eliane Setbon-Lezmy, au phénomène de l’exposition aux « huiles brulées ». « Dix pour cent des femmes non fumeuses atteintes d’un cancer du poumon ont cette mutation en France et aux Etats Unis, 35 % en Chine ». Ce taux élevé a poussé les autorités sanitaires chinoises à mener des investigations et à établir un lien entre les ‘huiles brulées’ et cette forme de cancer, » précise-t-elle.

« Malheureusement, le bureau de l’environnement israélien ne le sait pas. Et même s’il le savait, agirait-il différemment ? ».

A titre d’exemple, elle rappelle qu’il « n’existe pas de médecine de travail en Israël pour informer les manucures, coiffeurs, menuisiers, ou cuisiniers, des dangers de leur métier, des précautions à prendre et du contrôle régulier à faire pour leurs poumons entre autres ».

Eliane Setbon-Lezmy (Crédit: autorisation)

Le livre retrace ensuite ses aléas dans les services de santé israélien qui commencent par passer à côté du diagnostic de son cancer, et ne le découvrent que dans sa deuxième phase « alors que le cancer des poumons est l’un des plus meurtriers » regrette-elle.

Après ces épreuves, qu’elle n’a pas entièrement finies de traverser, Eliane Setbon-Lezmy additionne aujourd’hui les combats (santé, environnement, retraités, rescapés de la Shoah), noue des alliances avec des associations israéliennes existantes, et caresse l’idée que Nikion Kapaim puisse chapeauter un jour toutes ces initiatives qui se battent un peu seules dans leur coin pour faire correspondre Israël et l’idéal juif qu’il se doit d’incarner.

« Que ça avance, c’est le principal ! ».

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