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Interview

Nos discussions avec Israël ne se focalisent pas sur l’Ukraine – Envoyé russe

Anatoly Viktorov dénonce des spéculations "hystériques" autour d'une invasion russe attendue et blâme les USA et l'Europe qui, selon lui, ont armé Kiev

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L'ambassadeur russe en Israël Anatoly Viktorov à l'ambassade russe de Tel Aviv, au mois de novembre 2019. (Crédit : Raphael Ahren/TOI)
L'ambassadeur russe en Israël Anatoly Viktorov à l'ambassade russe de Tel Aviv, au mois de novembre 2019. (Crédit : Raphael Ahren/TOI)

Alors que les tensions en Europe continuent à s’intensifier, l’ambassadeur russe en Israël a déclaré au Times of Israel, mercredi, que les conversations avec les responsables israéliens n’étaient guère concentrées sur l’Ukraine.

« Nous préférons nous focaliser sur l’agenda bilatéral et régional ainsi que sur d’autres questions susceptibles de contribuer à mieux développer les relations d’amitié entre la Russie et Israël au bénéfice des populations de nos deux pays », a commenté Anatoly Viktorov. « Soyez certains que nous avons beaucoup de sujets sur lesquels discuter. »

Les relations étroites qui unissent Israël avec la Russie et Vladimir Poutine sont souvent considérées comme étant liées à la coopération militaire resserrée en Syrie – et en particulier quand l’armée israélienne a été amenée à mener des frappes sur le territoire syrien où des centaines de soldats russes sont déployés.

L’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu entretenait une relation chaleureuse avec Poutine – une relation qui semble s’être maintenue sous le gouvernement actuel de Naftali Bennett et de Yair Lapid. Néanmoins, Israël est actuellement dans une position quelque peu embarrassante alors que les États-Unis, l’allié le plus proche de l’État juif, se préparent à la possibilité d’une guerre en Ukraine.

Viktorov souligne que les spéculations, en Occident et en Israël, autour d’une invasion russe imminente de l’Ukraine créent sans nécessité des tensions.

« Nous voyons bien l’objectif de cette campagne d’hystérie qui vise à couvrir, en termes d’information, la préparation de provocations d’envergure – ce qui entraînerait de manière inévitable les conséquences les plus tragiques pour la sécurité régionale et mondiale », a-t-il averti, indiquant que Kiev était déterminée à « saboter totalement » les Accords de Minsk qui ont été créés pour mettre un terme aux combats qui avaient déchiré l’Est de l’Ukraine.

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le Premier ministre Naftali Bennett lors de leur rencontre à Sotchi, en Russie, le 22 octobre 2021. (Crédit : Evgeny Biyatov, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

De nombreux responsables, dans les pays occidentaux, font part de leur désaccord. Mercredi, la vice-secrétaire d’État américaine Wendy Sherman a estimé que les États-Unis pensaient que Poutine restait déterminé à utiliser la force en Ukraine d’ici trois semaines.

« Je ne sais absolument pas s’il a pris la décision ultime mais il est certain que toutes les indications nous montrent qu’il va utiliser la force militaire à un moment, peut-être entre maintenant et le milieu du mois de février », a-t-elle dit.

Dans une conversation téléphonique avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, jeudi, le président américain Joe Biden a aussi soulevé la « possibilité distincte » que les Russes envahissent l’Ukraine au mois de février.

L’ambassade américaine, en Ukraine, a vivement recommandé à ses ressortissants qui se trouvent actuellement dans ce pays de l’ex-Union soviétique, de « réfléchir dès maintenant à partir » alors que les inquiétudes sont croissantes sur une possible invasion russe.

Les responsables ukrainiens ont cherché à transmettre un message de calme. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a déclaré aux journalistes que les soldats « représentent une menace pour l’Ukraine » mais qu’ils sont en nombre « insuffisant pour une offensive d’ampleur ».

Le président russe Vladimir Poutine lors d’une parade marquant la Journée de la victoire à Sébastopol, en Crimée, le 9 mai 2014. (Crédit : AP Photo/Ivan Sekretarev, File)

Mais la Russie explique que l’Ukraine menace les Russes ethniques dans la région du Donbass, et qu’elle prend des initiatives susceptibles d’entraîner une dangereuse escalade.

« La situation en termes de droits de l’Homme se détériore rapidement » dans le sud-est de l’Ukraine », affirme Viktorov. Il accuse l’Ukraine d’avoir adopté des lois qui rendent un arrangement plus difficile avec notamment une législation sur la Résistance nationale qui est entrée en vigueur le 1er janvier, une législation qui donne aux civils ukrainiens la possibilité de prendre part à un conflit potentiel avec les séparatistes ou avec la Russie.

Viktorov souligne aussi que « la manière dont évoluent les mouvements néo-nazis en Ukraine prend une dimension terrifiante » qui pourrait inquiéter Israël.

« Russie-Bashing« 

La Russie exerce des pressions sur l’Ukraine depuis le soulèvement, en 2014, qui avait renversé le gouvernement pro-russe. Moscou s’était saisi de la péninsule de Crimée et, quelques semaines plus tard, une insurrection pro-russe avait éclaté dans l’Est de l’Ukraine. Cette insurrection a fait depuis plus de 13 000 morts.

Aujourd’hui, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN s’alarment de la présence d’environ 100 000 soldats russes à proximité de la frontière avec l’Ukraine, et d’une série de jeux de guerre russes dans la région.

Au cœur de ce bras de fer, des questions sur l’avenir de l’Ukraine : la Russie a demandé la garantie que l’OTAN n’admettrait jamais comme membres ce pays et les autres nations de l’ex-Union soviétique, et que l’alliance mettra fin au déploiement de ses troupes sur ces territoires. Certaines de ces assurances, comme la promesse sur le refus de l’adhésion à l’organisation des États de l’ex-URSS, sont inenvisageables pour l’OTAN – ce qui entraîne une impasse qui paraît sans issue et qui, craignent de nombreux analystes, pourrait déboucher sur une guerre.

Un soldat des forces militaires ukrainiennes vérifie son arme dans une tranchée sur la ligne de front avec les séparatistes soutenus par la Russie, près du village de Zolote, dans la région orientale de Lougansk, le 21 janvier 2022. (Crédit : Anatolii STEPANOV / AFP)

L’OTAN a expliqué, cette semaine, que l’organisation était en train de renforcer sa dissuasion dans la région de la mer Baltique et que les États-Unis avaient ordonné à 8 500 troupes de se placer en alerte pour un déploiement potentiel dans l’Est de l’Europe. Les nations occidentales ont aussi envoyé des cargaisons d’armement par avion pour aider l’Ukraine à consolider sa défense.

Viktorov accuse les États-Unis et les pays de l’OTAN « de continuer leur assistance militaire à Kiev, en l’encourageant dans sa rhétorique militaire agressive ».

Il souligne que le Royaume-Uni a envoyé des armes létales, dont des missiles anti-tanks au pays, ce qui augmente de manière spectaculaire la possibilité qu’il y ait des victimes russes. Il dénonce également la formation donnée par des instructeurs occidentaux aux soldats ukrainiens et le déploiement de forces spéciales canadiennes en Ukraine.

Samedi, le Royaume-Uni a fait savoir qu’il avait des informations laissant entendre que Moscou « cherchait à installer un dirigeant pro-russe » à Kiev. Londres a affirmé avoir vu les preuves que plusieurs anciens politiciens ukrainiens avaient maintenu des liens avec les services secrets russes et que l’ancien député Yevgen Murayev était considéré comme un leader potentiel.

Le secrétaire-général de l’OTAN Jens Stoltenberg, au centre, lors d’une conférence de presse avec le ministre finlandais des Affaires étrangères Pekka Haavisto, à gauche, et avec la ministre suédoise des Affaires étrangères Ann Linde, à droite, au siège de l’OTAN à Bruxelles, le 24 janvier 2022. (Crédit : AP/Olivier Matthys)

Un responsable américain a déclaré que la situation était « profondément inquiétante ».

« Aucun fait, juste du Russie-bashing« , s’exclame Viktorov, écartant les accusations d’un revers de la main.

Ce sont les États-Unis, ajoute-t-il, qui déstabilisent le plus la situation à l’international, soulignant en particulier les plus de 2,7 milliards de dollars d’aide sécuritaire transmis à l’Ukraine depuis le conflit du Donbass, en 2014.

« Comme l’a fait remarquer le ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov, tout le monde sait que la conclusion d’un accord dépend majoritairement des États-Unis », continue-t-il.

Biden, qui s’est entretenu avec des leaders européens par visioconférence, cette semaine, a déclaré que toute attaque militaire russe contre l’Ukraine entraînerait « des conséquences énormes » et pourrait même « changer le monde ».

Parmi les sanctions américaines potentielles qui sont envisagées, de nouvelles restrictions sur les exportations technologiques des États-Unis à la Russie, et Biden a ajouté que le pays prendrait aussi pour cible personnellement Poutine.

« Nous appelons en permanence l’Occident et les organisations internationales à cesser d’ignorer les processus destructeurs en cours en Ukraine et à prendre les mesures nécessaires pour amener Kiev à respecter les accords de Minsk, qui visent à trouver une solution pacifique au conflit intra-ukrainien », explique Viktorov.

La Russie insiste sur le fait qu’elle n’est pas partie au conflit ou à l’accord Minsk-2, qui ne mentionne pas la Russie mais qui a été signé par son envoyé en Ukraine. Moscou a utilisé cette omission pour « se soustraire à sa responsabilité en termes de mise en œuvre et pour maintenir la fiction que le Kremlin serait un arbitre désintéressé », estime Duncan Allan de la Chatham House.

La vice-secrétaire d’État américaine Wendy Sherman, à gauche, et le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergei Ryabkov, à droite, lors de discussions sécuritaires sur les tensions croissantes avec l’Ukraine à la Mission permanente des États-Unis de Genève, le 10 janvier 2022. (Crédit : Denis Balibouse / Pool / AFP)

« Nous parlons du conflit intra-ukrainien et de rien d’autre », souligne Viktorov. « Le principal format de négociations pour cet accord est le Groupe Contact, qui comprend les parties au conflit – Kyev, Donetsk et Luhansk, et des médiateurs – la Russie et l’OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe]. »

Il réaffirme le positionnement ferme de Moscou, qui est que l’Ukraine doit ouvrir un dialogue direct avec les républiques dissidentes de Donetsk et de Luhansk, et que l’Ukraine ne pourra reprendre le contrôle sur la frontière avec la Russie qu’après avoir accordé un statut spécial à la région du Donbass et après avoir autorisé des élections locales.

De nombreux observateurs occidentaux et ukrainiens pro-occidentaux considèrent ces demandes comme un moyen pour la Russie de contrôler les régions semi-autonomes de l’Ukraine, en augmentant donc son influence sur la politique ukrainienne, déstabilisant en cela le pays.

Des membres des Forces de défense territoriale de l’Ukraine, unités militaires volontaires des Forces armées, s’entraînent dans un parc de la ville de Kiev, en Ukraine, le samedi 22 janvier 2022. (Crédit : AP/Efrem Lukatsky)

Viktorov appelle donc l’Occident « à mettre un terme à cette campagne agressive d’information antirusse, à cesser de contribuer à la militarisation de l’Ukraine en l’entraînant vers l’OTAN, et à investir dans des efforts directs visant à encourager Kiev à se conformer à ses obligations internationales ».

Il souligne que la Russie cherche à établir un traité avec les États-Unis sur des garanties sécuritaires ainsi qu’un accord entre la Russie et l’OTAN – les deux ayant pour objectif « d’empêcher absolument tout autre mouvement vers l’Est de l’OTAN et d’empêcher le déploiement de systèmes d’armement menaçants à proximité des frontières russes ».

« La Russie a besoin de garanties qui soient légalement contraignantes et elle attend de la part de ses collègues occidentaux qu’ils apportent leurs réponses par écrit, tout comme l’a fait la Russie avec ses propositions, afin d’obtenir un commentaire spécifique sur chaque point soulevé dans les deux documents – quels sont ceux qui sont acceptables, quels sont ceux qui ne le sont pas et pourquoi », continue-t-il. « S’il faut ajouter quelque chose, ils peuvent formuler des amendements. Ces questions sont déterminantes pour empêcher une évolution négative de la situation dans la région européenne. »

Mercredi soir, le secrétaire d’État américain Antony Blinken et le secrétaire-général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, ont annoncé avoir répondu aux demandes de la Russie par le biais de documents écrits distincts. Ils ont indiqué aux journalistes qu’il s’en tiendraient à la politique de porte ouverte de l’organisation en ce qui concerne les candidatures des pays, qu’ils ont rejeté la demande d’interdire de manière permanente une candidature de l’Ukraine et ils ont fait savoir que les déploiements de troupes et d’équipements militaires alliés, dans l’Est de l’Europe, seraient non-négociables.

En quête de désescalade

Des pourparlers qui ont eu lieu mercredi à Paris ont été la dernière tentative visant à trouver une solution diplomatique aux tensions croissantes, suite à des discussions non-concluantes entre les diplomates russes, américains, européens et de l’OTAN qui se sont tenues ces dernières semaines.

Jusqu’à présent, l’objectif principal a été les négociations séparées entre la Russie et les États-Unis pour débattre des demandes en termes de sécurité en Europe – y-compris de la requête que l’Ukraine ne soit jamais intégrée dans l’alliance militaire de l’OTAN, dirigée par les États-Unis.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a averti dans un discours prononcé mercredi devant les députés que Moscou n’hésiterait pas à prendre « toutes les mesures nécessaires » si l’Occident devait continuer « sa politique d’agression ».

La sous-secrétaire d’État américaine aux Affaires politiques, Wendy Sherman, témoigne au Capitole à Washington, le 3 octobre 2013, devant une commission sénatoriale des relations étrangères. (Crédit : AP Photo/Molly Riley)

Les analystes occidentaux entrevoient une portée limitée en termes de compromis dans des domaines comme le contrôle des armes ou les exercices militaires.

Le plan « de désescalade » de la France, tel qu’il a été détaillé par l’un de ses conseillers au président Emmanuel Macron dans la journée de lundi, prône que la Russie et l’Ukraine puissent convenir d’initiatives à prendre pour construire la confiance.

C’est le gouvernement ukrainien qui a fait le premier pas envisagé par la France en retirant un projet de loi déposé devant le parlement concernant le statut des provinces séparatistes soutenues par les Russes dans l’Est du pays – que Moscou avait considéré comme une violation d’engagements précédents.

Paris espère que la Russie acceptera « certaines mesures humanitaires » comme des échanges de prisonniers dans l’Est de l’Ukraine et l’ouverture de checkpoints contrôlés par les séparatistes.

Des activistes géorgiens brandissent des affiches en soutien à l’Ukraine devant l’ambassade ukrainienne à Tbilisi, en Géorgie, le 23 janvier 2022. (Crédit : AP Photo/Shakh Aivazov)

La France prône également « une déclaration publique des Russes concernant leurs intentions – une déclaration qui puisse rassurer tout le monde », a déclaré le conseiller.

L’un des points de discorde majeur possible est le soutien apporté par la France à des pourparlers entre le gouvernement ukrainien et les séparatistes soutenus par les Russes à l’Est – quelque chose que Zelensky a refusé de faire.

De hauts-conseillers diplomatiques de Russie, d’Ukraine, de France et d’Allemagne – un groupe connu sous le nom de Format de Normandie – se sont entretenu par visioconférence pour la toute dernière fois au mois de septembre de l’année dernière, a fait savoir le bureau de Macron.

Les leaders se sont rencontrés pour la dernière fois lors d’un sommet quadripartite qui avait été organisé au mois de décembre 2019 à Paris.

L’AFP a contribué à cet article.

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