Israël en guerre - Jour 144

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« Nous avons fermé la porte, mis la clé sous une plante, et c’est tout. »

Ofer Nevo, 80 ans, du kibboutz Eilon, près du Liban. Marié à Dvora, père de trois enfants et grand-père de 10 petits-enfants. A été évacué vers le kibboutz Beit Alfa ● Voici son histoire, la première d'une série

Ofer Nevo dans sa résidence temporaire du Kibboutz Beit Alfa. (Créddit : Dafna Talmon)
Ofer Nevo dans sa résidence temporaire du Kibboutz Beit Alfa. (Créddit : Dafna Talmon)

Voici le premier épisode d’une série intitulée « Déraciné ». Chaque article est le monologue d’un ou une Israélienne parmi les dizaines de milliers qui ont dû être évacués et déplacés du fait de la guerre contre le Hamas, que ce soit depuis la frontière nord du pays ou des environs de Gaza.

Le samedi 7 octobre au matin, ma femme Dvora s’est réveillée en entendant le voisin crier que la guerre avait éclaté. Au début, elle a pensé qu’il parlait de la guerre du Kippour, de ses souvenirs : en effet, la veille, nous avions célébré les 50 ans de cette guerre.

Inbal, ma fille, nous a appelés pour nous dire que son mari, à Haïfa, se proposait de passer nous chercher pour nous emmener chez eux, à Givat Ada. Aucun de nous n’avait encore pleinement saisi l’importance des événements.

Nous avons répondu que nous allions y réfléchir. Une heure plus tard, nous avons rappelé pour dire : « D’accord, dis-lui de venir. » Nous avons remarqué que d’autres membres du kibboutz commençaient également à partir. Le moment a été très difficile pour moi. Cela m’a renvoyé à l’époque de mes cinq ans.

Que s’est-il passé quand vous aviez cinq ans ?

Je suis né en 1943 dans le kibboutz Eilon, établi en 1938 non loin de la frontière avec le Liban dans le cadre des implantations de Tour et Muraille. [« Tour et Muraille », utilisé lors du conflit judéo-arabe de 1936-1939 sous le mandat britannique a permis d’établir plus d’une cinquantaine de localités en l’espace d’un jour ou une nuit, ce qui a permis aux habitants de se défendre dès le début.]

Sur mon certificat de naissance, il est écrit « Palestine ». Quand j’ai eu cinq ans, en 1948, la guerre d’Indépendance a éclaté.

Il y avait des tensions avec la population arabe au Liban, et dans la communauté, ils pensaient qu’il pourrait nous arriver quelque chose. Ils ont donc décidé de conduire tous les enfants à Haïfa. Le kibboutz n’en était encore qu’à ses balbutiements.

La veille de l’évacuation, nos parents sont venus nous chercher pour dormir dans la maison commune des enfants, comme d’habitude, mais les lits n’étaient plus là car ils avaient déjà été emmenés dans le nouvel emplacement.

Au cours de la nuit, un convoi de la Hagana – la principale organisation paramilitaire sioniste existant sous le mandat britannique – est arrivé à Eilon. Nos parents sont venus nous dire au revoir. Tous les enfants sont montés à bord de véhicules blindés avec les personnes chargées de s’occuper d’eux.

Le kibboutz d’Eilon dans les années 1930, date de sa création. (Archives de l’État)

Il était impossible de se rendre au sud de Nahariya en raison d’un blocus à Akko. Ils nous ont donc emmenés par la mer, à bord du navire d’immigration « Hannah Senesh », qui avait rempli sa mission. Je me souviens d’avoir été conduit en barque jusqu’au navire par les hommes et femmes de la Haganah. Je me souviens de l’embarquement sur le navire et de la façon dont ils nous ont descendus dans la cale. Les bébés étaient avec leur mère, mais nous, les plus grands, étions sous la garde des responsables de la maison des enfants.

Je ne me rappelle pas ce qu’ils nous ont dit, mais j’imagine qu’ils nous ont dit des choses adaptées à notre âge. Les enfants de 8 ans ont sans doute mieux compris que nous ce qui se passait : nous, nous étions trop jeunes. Nous sommes arrivés au port de Haïfa, et de là, ils nous ont emmenés à Newton House (Hecht House aujourd’hui). Il appartenait à Mme Frances Newton, une missionnaire anglaise pro-arabe, antisioniste et anti-mandat britannique qui finira par être expulsée par les autorités mandataires. La maison a été rachetée par la famille Rothschild, qui en a fait don à l’Agence juive.

Nous y sommes restés six mois avec d’autres enfants venus des kibboutzim de Galilée occidentale et du long de la route du nord. Nous formions une communauté, nous fêtions le Shabbat et les anniversaires, nous avions une cuisine bien équipée, et les éducateurs et gardiens s’occupaient bien de nous. Ceux qui sont restés dans le kibboutz s’occupaient de travaux agricoles et d’élevage, ce qui a facilité l’installation à Haïfa de ceux qui s’y connaissaient.

À un moment donné, les parents ont été autorisés à nous rendre visite, à tour de rôle. Ils venaient à bord du camion de ravitaillement hebdomadaire. Entre temps, la communication se faisait par des messages en morse envoyés depuis le mont Carmel. Le kibboutz disposait d’une station de surveillance et deux de ses membres ont suivi un cours de morse de façon à pouvoir communiquer avec des lampes de poche. Ainsi, ils ont pu mieux organiser les choses et maintenir le contact avec Newton House.

A notre retour au kibboutz, six mois plus tard, la situation s’était calmée et les routes entre Haïfa et Rosh HaNikra avaient rouvert.

Après cela, y a-t-il eu d’autres moments où l’évacuation a été envisagée ?

Il y a eu des moments où des tensions ont éclaté à la frontière, mais je ne me souviens pas d’une situation où nous ayons pensé qu’il n’était pas raisonnable de rester là. Le kibboutz Eilon est proche de Hanita, Admit et Arab al-Aramshe, village bédouin avec lequel nous entretenions de bonnes relations. Salah, qui travaillait avec moi à l’usine, et son fils Adnan, étaient des personnages clés du kibboutz.

Au fil du temps, la politique s’en est mêlée et l’innocence de ces relations s’est perdue. Ces dernières années, il a été question d’évacuer, lors de tensions, pour permettre à l’armée de mener les combats sans se soucier des civils. J’ai déclaré que je ne partirais jamais plus jamais d’Eilon, et pourtant je suis là, évacué.

Des enfants au kibboutz d’Eilon en 1944. (Crédit : Zoltan Kluger/Archives d’État)

Alors, l’histoire se répète ?

J’ai encore du mal à savoir quoi penser de tout cela. Nous avons été évacués le deuxième jour de la guerre. Le dimanche, au lendemain de ce terrible Shabbat, le Conseil régional de Mateh Asher a recommandé à tout le monde d’évacuer.

Dans un premier temps, quelques couples ont choisi de rester, mais à mesure que la situation s’est aggravée, la recommandation s’est muée en ordre, celui d’évacuer les communautés situées à quatre kilomètres de la frontière libanaise, sous les auspices de l’État. Aujourd’hui, le kibboutz est vide, à l’exception de l’unité d’intervention rapide antiterroriste et des soldats de Tsahal. C’est terrible de devoir quitter sa maison sans savoir quand on pourra revenir.

Qu’avez-vous emporté ?

Nous avons emporté l’essentiel pour un court séjour : des médicaments, quelques vêtements, des chargeurs, des livres et des mots croisés. J’ai également pris mes céréales et conserves de thon préférées. Dvora a emporté son carnet de croquis et ses peintures, car elle peint beaucoup depuis la pandémie.

Nous avons commencé par loger chez notre fille Inbal, à Givat Ada : nous y sommes restés trois semaines. Avec le temps, des solutions plus permanentes ont commencé à se proposer à nous. Le kibboutz Beit Alfa a accepté d’accueillir un grand groupe originaire d’Eilon. Nous avons donc quitté Givat Ada pour Beit Alfa. On a l’impression que tout le kibboutz est là, mais dans un autre cadre. Nous ne savons pas combien de temps cela durera, et nous réfléchissons déjà à la suite parce que la maison est petite et que nous avons parfois besoin d’aide.

À Beit Alfa, nous nous sentons en sécurité, nous sommes entourés de monde et il y a une salle à manger commune. Dans l’ensemble, cela ressemble à un kibboutz à l’ancienne et c’est réconfortant, mais mon cœur est resté à Eilon. C’est là que j’ai passé toute ma vie : j’ai occupé plusieurs postes dans le kibboutz, j’ai même été secrétaire du kibboutz quatre mandats durant.

Dvora et moi étions aussi les archivistes du kibboutz ; elle y a créé un petit musée, et moi, j’ai trié les informations, les documents, les articles et les comptes-rendus manuscrits des réunions du kibboutz.

Dans ma tête et par le cœur, je suis encore à Eilon, en train de penser à ce que j’ai fermé et ce que j’ai laissé ouvert.

Dvora Nevo (Crédit : Dafna Talmon)

À quoi ressemble la vie quotidienne ?

Nous nous réveillons relativement tard, prenons un café à l’extérieur et participons parfois à des activités. Ensuite, nous déjeunons et faisons la sieste. De temps en temps, il y a des activités en soirée. Mais je ne sais pas combien de temps cela va durer.

C’est le pire des scénarios – que j’aurais eu beaucoup de mal à imaginer tant il me faisait peur – qui est advenu, à savoir quitter ma maison, savoir que le kibboutz est désormais une zone militaire d’exclusion, vidée de mes amis et remplie de soldats stationnés là pour surveiller la frontière.

Je tiens à dire que les organismes d’aide sociale ont été merveilleux. Tout le monde a été extrêmement serviable. Nous avons été en contact avec les agences d’aide sociale du conseil régional et de Beit Alfa. Il nous faudra envoyer des fleurs à beaucoup de gens ici, à la fin de la guerre.

Qu’est-ce qui vous apporte de la joie ces derniers temps ?

Malheureusement, rien. Bien que je sois relativement proche de mes deux fils et que mes petits-enfants me rendent souvent visite, j’ai constamment l’impression que la terre s’est dérobée sous nos pieds.

Ofer Nevo (Crédit : Dafna Talmon)

Qu’est-ce qui vous manque ?

C’est très dur à dire. Lorsque nous avons quitté le kibboutz, nous pensions que ce ne serait que pour quelques jours, mais maintenant, nous savons qu’il s’agit d’un ordre permanent. Le stress généré par cette incertitude est sans commune mesure avec ce que j’ai pu connaitre jusque-là. Nous avons fermé la porte, laissé la clé sous une plante, et notre histoire s’est terminée là.

L’avenir

Au fil du temps, je sens bien que la probabilité d’un retour prochain diminue de jour en jour. L’avenir est voilé d’incertitude.

Nous avons trois personnes proches de nous enterrées à Eilon : mon frère, tué pendant la guerre du Kippour, ma fille, la sœur jumelle de Noam – mon cadet – qui a succombé à un cancer à un très jeune âge, peu de temps avant son départ pour les Etats-Unis pour une greffe de moelle osseuse, et enfin notre fille aînée, qui a mis fin à ses jours à l’âge de 30 ans.

C’est autre chose qui nous relie à Eilon. Le passé nous relie à l’avenir. C’est très dur pour moi d’avoir dû fermer ma porte, en me disant que ce serait une affaire de deux ou trois jours, et de réaliser que personne n’y retourne. Pour être parfaitement honnête, cela a des effets sur ma santé.

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