NY : même en pleine pandémie, les lanceurs d’alerte haredim accusés de trahison
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NY : même en pleine pandémie, les lanceurs d’alerte haredim accusés de trahison

Les Juifs qui dénoncent aux autorités les rassemblements qui font fi du confinement se font harceler et menacer, car la communauté préfère toujours régler ses problèmes en interne

Un homme s'arrête pour lire des annonces affichées sur les portes d'une synagogue dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, New York, le 7 avril 2020. (Crédit : AP/Mark Lennihan)
Un homme s'arrête pour lire des annonces affichées sur les portes d'une synagogue dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, New York, le 7 avril 2020. (Crédit : AP/Mark Lennihan)

JTA — Jacob Kornbluh marchait devant sa synagogue de Brooklyn dans le quartier de Borough Park pendant Pessah quand il a remarqué une lumière allumée dans le bâtiment. Sachant que la synagogue avait été fermée en raison de la pandémie de coronavirus, il a regardé à l’intérieur pour voir ce qui s’y passait. Il a alors vu une quarantaine de personnes en train de prier.

« Je me suis dit que ça ne pouvait pas être vrai », a raconté Kornbluh, journaliste politique pour le Jewish Insider et membre de la communauté ultra-orthodoxe. « Je sais de source sûre que cette synagogue avait reçu pour ordre de fermer et que la porte principale était fermée. »

Après la fête, Kornbluh a déposé une requête auprès de la hotline de New York chargée des plaintes pour distanciation sociale et, quelques jours plus tard, il a posté sur Twitter une vidéo de lui-même confrontant un homme quittant la même synagogue avant le Shabbat (la vidéo a depuis été supprimée).

Suite à la vidéo, le nom et le visage de Kornbluh se sont retrouvés affichés sur un pashkevil, un prospectus couramment affiché dans les quartiers ultra-orthodoxes afin de diffuser des informations. Ce pashkevil particulier a été mis en ligne et a étiqueté Kornbluh et deux autres en tant que mosrim – littéralement des informateurs qui trahissent leurs compatriotes juifs aux autorités laïques. Certains de ceux qui ont partagé le tract sur Twitter ont même cité le philosophe juif médiéval Maïmonide, qui a écrit qu’il était permis de tuer un mosser.

Si Kornbluh n’est peut-être pas physiquement mis en danger par ce pashkevil, qui a été créé par un compte Twitter anonyme avec seulement quelques centaines d’abonnés, la missive est emblématique d’un effort plus large visant à intimider les Juifs ultra-orthodoxes qui s’expriment sur les problèmes de leurs communautés.

Des Juifs orthodoxes appliquent la directive de « distanciation sociale » lors d’une prière aux abords du siège mondial du mouvement Habad Loubavitch à Brooklyn, à New York, le 20 mars 2020. (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan)

Le messirah, littéralement « remettre », en hébreu, est considéré comme une infraction grave au sein de la communauté ultra-orthodoxe, qui préfère généralement régler ses problèmes en interne. (Le mosser est celui qui s’est rendu coupable de messirah.)

Les lanceurs d’alerte qui ont cherché à attirer l’attention sur le problème des abus sexuels dans la communauté ultra-orthodoxe, ou sur le manque d’éducation fondamentale laïque, ont été qualifiés de mosrim – une étiquette qui peut mener à toutes sortes de bannissements sociaux.

« Cette situation trouve son origine dans le fait que dans une grande partie de l’histoire juive, les Juifs n’ont pas été traités équitablement devant la loi », a déclaré Moshe Krakowski, professeur à la Yeshiva University où il étudie la société ultra-orthodoxe.

« La culture ultra-orthodoxe est une culture très érudite, donc tout le monde est exposé aux mêmes textes. Vous aurez donc des gens qui accuseront les autres de toutes sortes de choses, y compris de messirah, sur la base de leur compréhension, mais pas nécessairement sanctionnée par une quelconque autorité rabbinique », a déclaré Krakowski.

Le messirah a été utilisé dans le passé pour dissuader les victimes d’abus sexuels et leurs familles de demander l’aide de la police – et pour faire payer un prix social à ceux qui le font.

En 2013, une femme ultra-orthodoxe qui a témoigné contre son agresseur, Nechemya Weberman, est sortie de sa synagogue de Brooklyn en plein office de Rosh Hashanah après qu’un autre fidèle l’a traitée à plusieurs reprises de « Moser », en criant jusqu’à son départ, selon le New York Post.

« Cette notion de messirah revient tout le temps », a déclaré Asher Lovy, un militant orthodoxe qui dirige Za’akah, une organisation qui défend les victimes d’abus sexuels dans la communauté orthodoxe.

« Si vous avez été abusé sexuellement et que vous le signalez à la police et que votre père a un emploi quelque part dans la communauté, il pourrait être renvoyé, vous pourriez être expulsé de la yeshiva », a-t-il dit. C’est comme si « votre personnalité cessait d’exister dans l’esprit de quiconque dans la communauté ».

Un homme prie à côté d’une ambulance garée dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, New York, le 7 avril 2020. (Crédit : AP/Mark Lennihan)

Dans le cas du pashkevil qui a pris pour cible Kornbluh et deux autres hommes, Mordy Getz et le rabbin Yakov Horowitz, les conséquences pourraient ne pas être aussi graves, car la plupart des chefs de communauté ont approuvé les directives officielles sur la distanciation sociale. La quasi-totalité des synagogues et des écoles des communautés ultra-orthodoxes de New York ont été fermées, et les chefs de communauté ont à plusieurs reprises exhorté les gens à ne pas se réunir dans des minyanim secrets, des quorums de prière, dans des maisons ou des synagogues.

Après que le site Forward a rapporté que certains enseignants d’une école de Williamsburg continuaient à dispenser des cours clandestins à leurs élèves, l’école a lancé une campagne d’appels téléphoniques pour dire que cette pratique était interdite.

Le problème avec le tweet de Kornbluh portait moins sur l’avertissement de la violation des directives de distanciation sociale que sur l’utilisation des réseaux sociaux pour le faire. Les ultra-orthodoxes sont souvent réticents à exposer le linge sale de leur communauté en public, et avec le constat que l’antisémitisme est en hausse à cause du coronavirus, il est particulièrement délicat de parler des problèmes de la communauté sur les réseaux sociaux.

« Cela ne me dérange pas d’appeler la police pour faire un signalement ; mais je crains de publier des photos et des vidéos de la poignée de Juifs qui violent les restrictions », a déclaré Eli Mendel, qui a reposté le pashkevil depuis son compte Twitter @HeimishNiyes à la Jewish Telegraphic Agency dans un message privé.

Getz et Horowitz, les deux autres hommes nommés comme mosrim dans le pashkevil, ont refusé de commenter ce sujet, mais tous deux avaient demandé ouvertement aux Juifs de respecter les directives de distanciation sociale.

Le 17 mars, le chroniqueur du New York Times, Bari Weiss, a publié une photo d’un grand mariage à Borough Park et a cité Getz, promoteur immobilier et propriétaire d’une librairie juive populaire dans cette ville, qui a déclaré que deux autres grands mariages avaient lieu ce jour-là. Le lendemain, Weiss a publié une vidéo de Getz implorant les gens de rester chez eux pour protéger ceux dont le système immunitaire est affaibli – y compris les survivants du cancer comme lui.

« Aujourd’hui, et seulement après avoir consulté des dizaines de chefs de communauté… qui m’ont admis qu’ils sont impuissants face à des chefs extrémistes virulents, j’ai fait ce que je pensais être mon obligation pour élever la voix et réveiller la communauté et montrer au monde que nous, la majorité des hassidim de New York, ne sommes pas aveugles, égoïstes et négligents », a déclaré Getz dans la vidéo. « Mon travail a porté ses fruits, et il semble que même les extrémistes ont été battus en soumission aujourd’hui. »

Getz a ensuite publié certains des messages privés qu’il a reçus de ceux qui étaient en colère contre ses actions publiques.

« Dommage que vous ne soyez pas mort du cancer », disait l’un d’entre eux.

Horowitz, le directeur du Center for Jewish Family Life/Project YES, une organisation qui fournit des ressources sur l’éducation des enfants et la prévention des abus, s’était particulièrement exprimé sur la question des « house minyanim », des services de prière organisés dans des maisons privées après la fermeture des synagogues. Après la publication du pashkevil, Horowitz a alerté la police locale, qui a ouvert une enquête.

« Je ne suis pas du tout intimidé. C’est troublant, c’est peut-être un peu effrayant aussi, mais c’est certainement un combat qui vaut la peine d’être mené », a déclaré Horowitz dans une vidéo publiée sur Twitter. « C’est une question de distanciation sociale, mais aussi de droit à s’exprimer et à ne pas être intimidé par des terroristes. »

Horowitz a par la suite supprimé la vidéo.

« Chers amis : J’ai supprimé la publication sur le flyer », a-t-il écrit dans un tweet mercredi. « Il était utilisé par certains comme un instrument contondant contre notre communauté entière, d’une manière profondément troublante. »

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