Paris : Des témoignages de participants au rassemblement contre l’antisémitisme
Rechercher

Paris : Des témoignages de participants au rassemblement contre l’antisémitisme

Pour "dépasser la politique" ou pour "aimer son prochain comme soi-même", des Français se confient

Des gens se rassemblent sur la place de la République pour protester contre l'antisémitisme, à Paris, en France, le mardi 19 février 2019. (Crédit : AP / Thibault Camus)
Des gens se rassemblent sur la place de la République pour protester contre l'antisémitisme, à Paris, en France, le mardi 19 février 2019. (Crédit : AP / Thibault Camus)

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté mardi soir à Paris pour protester contre l’antisémitisme, encore illustré par la profanation d’un cimetière juif dans l’est de la France, mais les jeunes, déploraient de nombreux manifestants, étaient peu nombreux à s’être déplacés.

« Les jeunes sont de moins en moins concernés, ils s’en fichent. Ça me dégoûte mais je leur en veux pas, ils ne sont pas assez bien informés ». Elias Hufnagel, 16 ans, est venu place de la République, pour se rappeler de « ses ancêtres juifs ». Et à l’endroit de ses camarades absents, il se souvient qu »‘il y a le foot ce soir… » (Lyon-FC Barcelone).

Si les organisateurs ont compté quelque 20 000 personnes, à Paris, au milieu des pancartes barrées de « Non à la banalisation de la haine » ou « Juifs attaqués, République en danger », il y avait peu de participants de moins de 30 ans mais beaucoup de seniors, ont constaté des journalistes de l’AFP.

« Je pensais avoir inculqué une culture historique, je me suis trompée  : l’enseignement de la Shoah ne parvient pas à toucher tout le monde. Je le prends pour moi et très mal », déplore Anne-Françoise, 64 ans, une retraitée de l’enseignement qui ne souhaite pas donner son patronyme.

« Mes grands-parents sont morts à Auschwitz et mes parents ont choisi la France, heureusement qu’ils ne sont plus là car ils ne survivraient pas à ce qui se passe », dit-elle, une pancarte « #ça suffit » à la main.

Une pancarte lors d’un rassemblement contre l’antisémitisme Place de la Republique à Paris, le 18 février 2019, en pleine montée de l’antisémitisme en France. (Crédit : AP Photo/Francois Mori)

A quelques mètres des personnalités politiques, dont le Premier ministre Edouard Philippe, confinées dans un espace dédié.

« En ce moment, je ne peux pas dire que je suis fière d’être française », soupire Maya Vincent, 14 ans, collégienne à Montreuil, dans la banlieue parisienne.

Avec une étoile de David autour du cou, dans le métro, on lui dit parfois qu’elle ne devrait « pas être là ». « Et en général personne ne réagit », se désole-t-elle.

Maximilien Ricci, 21 ans, étudiant, abonde  : « J’ai un ami juif, je ressens son mal-être en ce moment et ça me dégoûte. Même si je ne suis pas directement concerné, il fallait être là ».

Sandrine, 50 ans, qui travaille comme cadre administratif dans une université, estime que « l’enseignement de la Shoah est de plus en plus compliqué dans certains établissements, voire impossible, c’est pour ça que la transmission est difficile aujourd’hui ».

« Il me semble qu’on a franchi certaines limites en ce qui concerne l’antisémitisme en France. Et on sait dans l’histoire que beaucoup de catastrophes commencent par des attaques contre les Juifs, et on sait qu’après viennent les autres. L’histoire nous a appris ça. Il me semble que c’est important de réagir là pour dire ‘stop’. On ne veut pas de ça, on ne veut pas que ça recommence. De la même façon qu’on était là le 11 janvier après les attentats. Et surtout parce que c’était un rassemblement qui semblait rassembler toutes les diversités politiques, associatives autour de ce problème-là, sans qu’il y ait de message politique autre que de dire ‘défendons nos valeurs’ qui sont ‘non au racisme, non à l’antisémitisme’ qui sont le fondement de notre République, » déclare Henri, 68 ans, retraité.

« Là, il y a un parti politique qui a pris l’initiative, et les autres ont suivi. Là, j’ai vu des Francs-maçons, il y a des associations juives. Il y a tout un tas d’organisations qui sont là, et je pense qu’elles sont toutes là pour la même chose. Si des initiatives sont bonnes, on les suit. »

« Je ne suis pas sûre que ce [l’antisémitisme] soit une maladie du 20e siècle, c’est une maladie humaine, qui remonte à bien avant le 20e siècle. Elles ont pris une ampleur, au 20e siècle, terrible, parce que les moyens de destruction dont s’est dotée l’humanité sont plus développés, plus grands. Donc les catastrophes sont encore plus grandes, mais il me semble que toujours dans l’humanité, dès qu’il y a eu des problèmes, on a cherché des boucs-émissaires, en particulier les Juifs. C’est lié à notre histoire. Mais il y en a eu d’autres dans l’humanité. […] Les Français sont persuadés, grâce au général de Gaulle, d’être des grands résistants. Les Français n’ont pas fait leur examen de conscience comme les Allemands. […] Je pense que le peuple français a beaucoup de travail à faire sur lui-même, s’il ne veut pas le faire alors on aura des difficultés. »

« Je crois qu’il ne faut pas trop compliquer les choses. On a un arsenal juridique qui me semble efficace pour dire on n’a pas le droit d’insulter, ni d’inciter à la haine, ni d’inciter au meurtre. Il me semble que ces réglementations sont suffisantes. Après si on complique trop les choses, j’ai peur qu’on perde en lisibilité. Je comprends bien les problèmes qui se posent par rapport à Israël. […] Alors restons-en au principe de base, on n’a pas le droit d’insulter son voisin, d’inciter au meurtre, on n’a pas le droit d’en vouloir à une personne au titre de sa couleur de peau, au titre de ses idées, au titre de sa religion, tout ça doit être respecté. Ne compliquons pas trop. »

« C’était important [de venir], parce que je ne peux pas comprendre au nom de qui, au nom de quoi, on doit haïr une religion, un peuple. Moi, je suis de papa corrézien, mon grand-père s’est marié à une Israélite. Et mon grand-père était un Juste de la Corrèze, de la rivière d’Altillac. Et si mon grand-père s’est battu, comme ça pour donner sa vie, je ne peux pas comprendre. Je ne peux pas accepter. C’est inacceptable d’haïr son prochain. C’est au-delà des mots, je ne trouve pas les mots. Alors je me suis déplacée depuis ma grande banlieue, je me suis dit qu’il fallait que je sois là aujourd’hui, parce que c’est mon droit d’être là, c’est mon devoir d’être là pour poursuivre ce que mon grand-père faisait, pour bien partir de cette Terre. Aimer son prochain comme soi-même et ne pas haïr les autres. Ça n’a pas de sens. Regardez ce qu’il s’est passé avec Mme Veil. Tout ce qu’elle avait fait pour les femmes. J’ai été à son enterrement, j’ai été aux Invalides. Quand j’ai vu ça [croix gammées sur son portrait] à la télévision, j’ai pleuré. C’est pas possible à notre époque, En tant que petite-fille de Juste de France, si je n’étais pas là, c’est comme si ce que mon grand-père avait fait n’existait pas. […] C’est pas trop tard, mais cette manifestation aurait dû être bien avant, parce que là on va s’avancer vers des périodes très… Vous voyez bien ce qu’il se passe à chaque fois. En si peu de temps ce mois-ci… c’est inacceptable. J’aime Israël de tout mon être, je ne peux pas accepter ça, » affirme Henriette, 69 ans, retraitée.

« S’ils peuvent faire quelque chose [les politiques], c’est déjà bien. Et il faut que le peuple prenne conscience […] En l’an 2019, on revoit à peu près ce que nos aïeux ont vu. J’étais pas là, mais mon grand-père nous a laissés des papiers, et la rivière d’Altillac, le maire habite juste à côté de la maison de mon grand-père. Et il m’a expliqué tout l’amour qu’il avait pour le peuple israélite. Il avait acheté un âne et tout le monde était là-haut. Nous avions la maison du général Marbot, que nous avons eu ensuite de génération en génération. Et donc quand mon grand-père a épousé Mme Kiefer, ils ont fait leur refuge pendant la guerre là-dedans. Il a quand même donné sa vie. Et aujourd’hui je suis sur son chemin, je donnerai ma vie si je vois des choses comme ça. Je ne peux pas accepter. […] C’est au-delà des mots, je vous dis, c’est en moi. À chaque fois que je vois ce genre de choses à la télévision ou que j’entends à la radio, je suis meurtrie à l’intérieur de moi, parce que ça ne devrait pas exister. »

« Quand on touche déjà aux pays, on touche au peuple. Si on touche à la France, on touche à ma patrie. Je vous dis, j’aime Israël, du fait que mon grand-père a épousé la famille Kiefer. Israël est en moi. Je suis dans une association ici en France, où on fait de la danse, c’est Horaor. On fait de la danse d’Israël. Il y en a beaucoup de l’association qui sont là. Ça fait deux ans que j’y suis. Je suis à la retraite et je recherche ce chemin-là. Je vais aller en Israël aussi. Parce que c’est le but de mon existence, connaître Israël, aimer Israël, comme mon grand-père a aimé Israël. Et aller aussi sur le chemin des Patriarches, voir la tombe de Sarah. Voir tout ce qui touche à Noam. C’est important. Je peux pas comprendre ces imbéciles qui disent mort à Israël. Quand on touche à un pays, on touche à un peuple. Israël, c’est soi-même. C’est ça aimer son prochain comme soi-même. Il n’y a pas autre chose. »

Olivier et Clélia, 45 ans (et leur fille) :

Clélia : « C’était important de marquer notre présence par rapport à tout ce qu’il se passe depuis quelques temps ici. Je ne me déplace pas très souvent pour des rassemblements. Je suis allée à la manifestation pour Carpentras en 1990. Mais là c’est vrai que c’était important de venir, avec ma fille aussi.
Olivier : « Je suis venu parce qu’on est un peu tous inquiets, j’ai l’impression. Vraiment. Collectivement. Je ne suis pas juif, mais Clélia est juive et donc sa fille l’est aussi. Et donc je suis très traversé par ça.
C’est une sorte de curseur de l’identité française, de où on en est collectivement. Et quand ça ressort, c’est toujours inquiétant. Ça, je ne suis pas le seul à le dire. C’était très mal organisé par contre. Et je trouve ça un peu grave, parce que ça montre une sorte d’instrumentalisation politique. Clairement, c’était pour les journaux de 20h en direct. Je ne sais même pas qui a parlé. »

Olivier : C’est important que ça existe, mais je ne me suis pas senti porté par quelque chose de collectif. Alors que j’avais l’impression que c’était l’occasion d’aller au-delà… Comme tous les partis étaient là, sauf le RN, ça aurait dû dépasser tout ça. »
Clélia : « Dépasser la politique. »
Olivier : « Ce qu’on appelle l’antisionisme en France, je ne pense pas… Dire ‘mort à Israël’, c’est très violent. Et il y a des gens qui pensent qu’Israël n’est pas légitime et ne doit pas exister [qui le disent]. Donc d’un certain point de vue, c’est violent contre les Juifs par essence. Il va falloir clarifier tout ça. Comme on a vu avec Finkielkraut, c’est comme un élément de langage politique. La personne qui le traitait de sioniste, c’était vraiment parce qu’on lui avait dit de ne pas dire ‘sale Juif’. Mais c’est bien ce que ça veut dire, dans ces bouches. […] Il y a des petits glissements. C’est toujours la même chose. Il y a des glissements qui font que Dieudonné est entendu partout. […] »

Quelques « gilets jaunes »

Dans une ambiance calme, voire recueillie, chacun a voulu témoigner de son indignation après les insultes antisémites proférées samedi lors d’une manifestation de « gilets jaunes » à Paris, la profanation mardi d’un cimetière juif en Alsace, dans un contexte de hausse généralisée des actes antisémites – +74 % en 2018.

Drapé de bleu, blanc, rouge, les couleurs nationales, Jonathan Beltar s’insurge : « On s’en prend aux hommes, aux femmes, aux enfants et maintenant aux cimetières : c’est sans fin ».

Ce gestionnaire immobilier de 39 ans fait en outre observer que « les juifs sont une toute petite minorité en France et ils sont les champions du monde des victimes d’agressions : c’est catastrophique ».

Dans la foule, se trouve une poignée de « gilets jaunes », qui protestent depuis plusieurs mois contre la politique fiscale et sociale du gouvernement. Disséminés, ils ont également voulu répondre à l’appel unitaire, lancé par le Parti Socialiste puis relayé par de nombreux partis politiques, associations et mouvements.

« Je suis là pour dénoncer l’instrumentalisation insoutenable du pouvoir qui insinue que ce mouvement social de grande ampleur est antisémite », s’insurge Patricia, une universitaire de 60 ans. Toujours le gilet fluo dans le dos.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...