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Analyse

Pour Netanyahu, une campagne électorale qui ressemble à un dernier tour de piste

S'il échoue encore à former un gouvernement, les sondages indiquent que le leader du Likud perdra le soutien des haredim, voire celui de son parti. C'est sa dernière chance

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le leader de l'opposition et le chef du parti du Likud, Benjamin Netanyahu, lors d'une déclaration aux médias à la Knesset, à Jérusalem, le 20 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le leader de l'opposition et le chef du parti du Likud, Benjamin Netanyahu, lors d'une déclaration aux médias à la Knesset, à Jérusalem, le 20 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Cela a été une formidable démonstration d’unité dans les rangs du Likud.

Le 30 juin, le député du Likud Yuli Edelstein, le numéro deux du parti, a annoncé qu’il retirait sa candidature à la tête de la formation, renonçant à défier son leader de longue date, Benjamin Netanyahu, au cours des prochaines Primaires qui devaient désigner celui qui prendrait la barre du mouvement pour l’accompagner tout au long du prochain cycle électoral.

« A ce stade, avant une élection qui sera déterminante pour ce pays, je ne peux pas me permettre de traîner le Likud dans une confrontation déchirant ses rangs et j’ai ainsi décidé de retirer ma candidature aux Primaires, ce qui m’aurait permis de prendre la direction du parti lors du prochain scrutin… Le temps de l’unité est arrivé », a écrit Edelstein.

Une décision qui, dans les faits, a annulé les Primaires prévues pour désigner le nouveau leader de la formation et qui offre à Netanyahu un chemin tout tracé dans la course au poste de Premier ministre à l’issue des élections qui auront lieu en date du 1er novembre. Une décision qui a aussi été fêtée par les responsables et les activistes du Likud qui y ont vu un désir d’unité à un moment où la campagne démarre tout juste.

Et pourtant, un examen plus approfondi de la situation de Netanyahu et des propos qui ont été tenus par Edelstein révèlent quelque chose de vital au sujet de la position du chef actuel et de longue date du parti. Après quatre échecs consécutifs à former un gouvernement, Netanyahu n’aura plus éternellement de nouvelle chance – même auprès de ses alliés politiques les plus proches.

A chaque fois que le Likud a échoué à former un gouvernement, la cause directe de cette incapacité a été différente – mais la raison plus large de cet insuccès, d’un autre côté, est toujours restée la même.

Netanyahu n’avait pas pu rassembler une coalition au lendemain des élections du mois d’avril 2019 parce que le parti Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman avait refusé de le rejoindre. Le Likud l’avait éreinté, à ce moment-là, pour sa « trahison » de la droite, mais les électeurs – eux-mêmes de droite – de Liberman avaient récompensé ce dernier au scrutin suivant, au mois de septembre, faisant passer le nombre de ses députés au Parlement israélien de cinq à huit. Les électeurs de Liberman, avait-il semblé, n’avaient pas considéré comme une trahison l’opposition de Liberman à Netanyahu.

Le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz (à droite) rencontre Avigdor Liberman, chef du parti Yisrael Beytenu, le 23 septembre 2019. (Elad Malka)

Dans la course électorale du mois de septembre 2019, la présence aux urnes – une surprise – des électeurs arabes (entraînée en partie par la campagne anti-arabe menée par Netanyahu à ce moment-là) avait aidé au recul du Likud, qui avait perdu six sièges, bloquant une nouvelle fois les plans de Netanyahu.

Et lors du scrutin du mois de mars 2020 qui avait suivi, la rhétorique de campagne utilisée par le Likud était devenue encore plus vive et encore plus agressive – ses responsables affirmant notamment que Benny Gantz, leur rival, souffrait d’une maladie psychiatrique et qu’il avait trompé son épouse. Les électeurs du Likud s’étaient ralliés derrière le parti et la formation avait gagné quatre sièges par rapport au vote précédent – en partie, néanmoins, au détriment des factions de droite alliées de Netanyahu, tandis que la campagne continue contre le vote arabe avait eu pour conséquence une nouvelle augmentation du taux de participation des Arabes israéliens. Et la situation, encore une fois, était restée dans l’impasse.

Cela avait été à ce moment-là, après trois échecs, qu’un accord de rotation avait été conclu avec Benny Gantz – un accord portant sur la formation d’un gouvernement d’unité avec une rotation au poste de Premier ministre entre les deux adversaires d’hier et les assurances interminables, dites et répétées, de la part de Netanyahu de sa volonté d’honorer les engagements pris, jurant qu’il abandonnerait sa fonction au moment venu, « sans mauvais tour et sans ruse ».

Mais les mauvais tours et les ruses n’avaient pourtant pas tardé à arriver. Peu après la signature du tout nouvel accord de rotation du pouvoir, au mois de mai 2020, Netanyahu avait commencé à retarder l’adoption d’un budget de l’État, sachant que tout échec à approuver un tel budget allait entraîner un nouveau scrutin avant même que Gantz puisse seulement songer à franchir le seuil de la résidence de la rue Balfour.

Dur, pour Netanyahu, de perdre les élections du mois de mars 2021. Et pourtant, il les a perdues

Alors que le pays allait connaître son quatrième scrutin, au mois de mars 2021, Netanyahu, sa réputation peut-être un peu mise à mal mais sa détermination à remporter la victoire toujours aussi forte, avait semblé prêt à l’emporter sans difficulté. Il pouvait alors se prévaloir d’une campagne de vaccination contre la COVID sans pareil dans le monde et de la signature de quatre accords historiques de paix avec les États arabes. La coalition Kakhol lavan, dans l’opposition, avait été déchirée par la décision prise par Gantz de rejoindre un gouvernement placé sous l’autorité de Netanyahu. La Liste arabe unie, faction à majorité arabe, s’était disloquée avec la décision prise par Raam de faire cavalier seul, laissant craindre un déclin du taux de participation des Arabes israéliens. Sur ordre de Netanyahu, les partis sionistes religieux s’étaient alliés aux extrémistes d’Otzma Yehudit, jusque là persona non grata à la Knesset. Chaque bulletin de droite était assuré ; le pays venait de vivre des succès remarquables et le centre-gauche, ainsi que les factions arabes, étaient en lambeaux. Dur, pour Netanyahu, de perdre une telle course.

Et, pourtant, il avait perdu. Les résultats, dans les urnes, lui avaient encore refusé la victoire, même avant que Naftali Bennett, du parti Yamina, ne l’abandonne pour former une coalition d’unité avec Yesh Atid, de Yair Lapid.

Mais pire encore que la défaite elle-même, la cause de cette déroute. Le taux de participation des Arabes israéliens avait bien baissé comme prévu ; Gantz avait glané seulement huit sièges à la Knesset en se présentant seul et l’alliance du parti Sionisme religieux avait réuni six sièges, marquant le retour des kahanistes à la Knesset pour la première fois depuis deux décennies. Tout s’était déroulé conformément au plan envisagé – sauf au Likud. Dans la formation, la lassitude s’était installée. La formation avait perdu 286 000 voix, une perte sèche de 27 % des suffrages depuis le scrutin précédent.

Une petite partie de ces votes avait été accordée au parti Sionisme religieux, dans un virage à droite. Les partis haredim n’en avaient apparemment pas profité : aucun d’entre eux n’avait gagné un seul siège supplémentaire. Le taux de participation général, de son côté, avait perdu 4 points ; passant de 71,5 % au mois de mars 2020 à 67,4 % un an plus tard, une baisse qui s’était concentrée sur seulement deux électorats : les partis à majorité arabe, qui venaient de se séparer après 2020, avaient perdu cinq sièges à eux tous, et le Likud en avait perdu sept.

A chaque fois, indépendamment des réussites politiques ou des stratégies de campagne, indépendamment de la structure des camps politiques, la victoire s’est refusée à Netanyahu

Quatre élections, quatre campagnes électorales distinctes qui auront été marquées par les réalignements spectaculaires du centre-gauche, par l’union puis la fracture des factions arabes et par le réordonnancement dramatique de l’extrême-droite – et à chaque fois, indépendamment des réussites politiques ou des stratégies de campagne, indépendamment de la structure des camps politiques, la victoire se sera refusée à Netanyahu. La raison en elle-même était simple : trop de factions, même à droite comme Yisrael Beytenu ou Tikva Hadasha, considéraient dorénavant Netanyahu comme indésirable, comme une personnalité trop peu fiable pour imaginer intégrer une coalition qui serait placée sous sa direction.

Rébellion

Cette série d’échecs qui s’est étendue sur trois ans a eu un coût, même pour un homme considéré par son camp politique comme son incontestable leader.

Et au mois d’octobre, Edelstein a ainsi été le dernier en date à remettre en cause le règne continu de Netanyahu lorsqu’il a annoncé qu’il défierait Netanyahu à la barre du Likud.

Expliquant sa pensée dans un entretien qui a été accordé au journal pro-Netanyahu Israel Hayom un mois plus tard, il a déclaré que « Netanyahu a été dans l’incapacité de rassembler un gouvernement à plusieurs reprises et, à chaque fois, le Likud avait remporté de bons résultats aux élections… Le retour de Netanyahu au poste de Premier ministre est bloqué. C’est ça, la réalité ».

Et, a-t-il ajouté de manière cruciale, « quand les Israéliens sont interrogés dans les sondages sur un Likud qui serait dirigé par Netanyahu ou sur un Likud dont je serais moi-même à la tête, il y a deux choses qui sont vraies. Netanyahu gagnerait plus de sièges – mais je peux former un gouvernement avec moins de sièges. Un gouvernement clair, concret, sans devoir s’acoquiner d’une manière ou d’une autre avec les partis de gauche et avec le mouvement islamique. Un véritable gouvernement nationaliste. »

Yisrael Beytenu, Yamina, Tikva Hadasha, et même son ancien partenaire trahi, Benny Gantz, aspirent à rejoindre une coalition de droite mais ils se refusent à le faire tant que Netanyahu sera à sa tête.

Ce qui est une réalité politique simple qui a été soulignée par chaque échec successif qui a été essuyé, une réalité que Netanyahu doit s’emparer et qu’il doit réfuter – sous peine de voir la frustration latente qui s’est emparée de son parti, actuellement silencieuse, se transformer en rébellion ouverte.

Les ultra-orthodoxes réexaminent la situation

Les signaux d’avertissement à l’encontre de Netanyahu ne se limitent pas aux électeurs du Likud. Le public ultra-orthodoxe, une composante déterminante du « bloc national » du chef du Likud, procède actuellement à un réexamen douloureux de la situation de son côté.

Le 30 juin, le magazine d’information le plus populaire de la communauté haredi, Mishpacha, a fait son gros titre d’un article consacré à un nouveau sondage étonnant. L’enquête d’opinion, qui a été réalisée par le sondeur et ex-confident de Netanyahu Shlomo Filber, a établi que 66 % du public ultra-orthodoxe – c’est énorme – soutenait un gouvernement dirigé par une autre personnalité que Netanyahu si ce dernier devait échouer à gagner une majorité.

Les sondés ont ainsi dû répondre à la question suivante : « Dans les prochaines élections, si Netanyahu est dans l’incapacité de former un gouvernement, que devront faire les partis haredim ? » 51% des personnes interrogées ont alors répondu – la réponse qui a été favorisée entre toutes les autres : « Ils devront demander qu’il démissionne en faveur d’un autre candidat de droite qui sera en mesure de former une coalition de droite-ultra-orthodoxe ». A la deuxième place, avec 24 %, la réponse : « Ils devront soutenir Netanyahu même au prix de nouvelles élections. » Et à la troisième place, avec 15 % : « Ils devront examiner la possibilité de soutenir un gouvernement dirigé par un candidat issu du centre-gauche ».

Le sondage de Mishpacha est clair et net. Les haredim continuent à accorder leur préférence à Netanyahu et à soutenir un gouvernement de droite – mais ils s’épuisent face aux élections répétées et ils commencent à ressentir le fait que Netanyahu pourrait bien être à l’origine de l’échec de la droite à rassembler un gouvernement.

Il n’y a pas que le sondage de Mishpacha. Une autre enquête d’opinion qui a été réalisée, la semaine dernière, par la radio haredi Kol Hai révèle que 48 % du public ultra-orthodoxe estime que Netanyahu devra laisser sa place, s’il échoue une nouvelle fois à rassembler une alliance au pouvoir.

Des sondages qui sont confirmés par un troisième, qui a été commandité par les formations politiques ultra-orthodoxes elles-mêmes. Les électeurs haredim ont dû répondre à la question : « Si Netanyahu ne parvient pas à former un gouvernement, que devront faire les partis ultra-orthodoxes ? »

L’enquête a divisé les personnes interrogées selon les quatre composantes idéologiques/ethniques de la communauté : Séfarades, ashkénazes-lituaniens, ashkénazes hassidiques et ‘Habad. L’option « obliger Netanyahu à se retirer » a été la plus plébiscitée, sauf dans le mouvement ‘Habad (avec 37%, 48%, 46% et 31% respectivement). La deuxième place est revenue à un soutien renouvelé à Netanyahu, avec l’organisation d’un sixième scrutin (35%, 20%, 27%, 43%), et à la troisième place est arrivée la réponse de « l’établissement d’un gouvernement d’unité avec un parti en-dehors du bloc de droite dans le cadre d’un accord de rotation » (17%, 19%, 15%, 17%).

Le député Moshe Gafni, à gauche, avec son collègue Meir Porsuh de Yahadout HaTorah à la Knesset, le 22 juin 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Les politiciens haredim comme Moshe Gafni et Israel Eichler ont ouvertement affirmé que les formations ultra-orthodoxes ne pouvaient pas se payer le luxe de rester dans l’opposition uniquement par loyauté à l’égard de Netanyahu. Ces propos ont entraîné des critiques cinglantes, à la droite de l’échiquier politique. Les journalistes haredim les plus fervents dans leur soutien apporté à Netanyahu ont répondu à la série de sondages par des vidéos tournées dans la ville de Bnei Brak, montrant la rue en adoration devant le chef du Likud, et ils ont insisté sur le fait que le leader continuait à bénéficier de « l’admiration incroyable » de la population ultra-orthodoxe.

Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes. Et le simple fait que ces enquêtes d’opinion aient été réalisées et médiatisées dans la presse haredi s’apparente à une mise en garde explicite émise par les formations politiques ultra-orthodoxes à l’égard de Netanyahu ; le message étant que leur patience est à bout, et que leur loyauté ne saura pas survivre à un cinquième échec.

L’élection

Rien de tout cela ne prédit par ailleurs ce que sera le résultat du scrutin. La situation semble encore relativement favorable à Netanyahu. Ou, pour le dire autrement, elle est moins bonne pour ses opposants. Les partis à majorité arabe, qui sont divisés et qui font campagne les uns contre les autres, laissent envisager que le taux de participation sera particulièrement faible dans la communauté arabe israélienne – d’environ 41 %, affirme un sondage qui a été effectué la semaine dernière sur demande de la Liste arabe unie. Raam échoue dorénavant régulièrement à franchir le seuil nécessaire de représentation à la Knesset, qui est de 3,25 % – même si ses résultats dans les enquêtes d’opinion ont souvent été bien inférieurs à ceux obtenus dans les urnes – tandis que le Meretz de gauche flirte, lui aussi, avec ce pourcentage fatidique.

Des preuves indirectes semblent laisser penser que la base électorale du Likud a été galvanisée par l’expérience d’une année passée dans l’opposition. Un sondage réalisé par l’Institut de la démocratie israélien, dont les résultats ont été rendus publics mardi, a demandé aux électeurs s’ils voteraient le 1er novembre comme ils l’avaient fait l’année dernière. Les quatre partis en tête en matière de loyauté affichée par les électeurs – avec 94%, 91%, 86% et 79% des sondés qui ont affirmé qu’ils étaient « sûrs » du bulletin qu’ils glisseraient dans l’urne – appartiennent tous à l’alliance de droite et religieuse de Netanyahu : Yahadout HaTorah, le Shas, le Likud et le parti Sionisme religieux. Si on compare ces pourcentages avec ceux des 74 %, 60,5 %, 53 % et 41 % obtenus par Yesh Atid, Meretz, le parti Travailliste et Tikva Hadasha, respectivement, il est évident que l’alliance de Netanyahu possède un avantage incontestable en matière de fidélité de l’électorat.

Ainsi, Netanyahu a une chance plutôt bonne de l’emporter cette fois-ci – même si les enquêtes d’opinion continuent, avec la même obstination, de prédire une nouvelle impasse. Le prochain scrutin, comme le précédent, dépendra de la participation électorale et il n’est pas déraisonnable de s’attendre à la victoire de la droite dans cette course.

Et pourtant, Netanyahu doit se battre – et venir à bout – de la lassitude qui s’est emparée de ses propres électeurs lors des dernières élections. S’il ne parvient pas à la faire, même ses alliés haredim les plus loyaux ne pourront plus le soutenir encore et toujours.

Tous ces éléments font voir la démonstration soudaine de soutien et d’unité d’Edelstein sous une nouvelle lumière – c’est un avertissement, une mise en garde claire et inratable.

Le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu, à gauche, et le député du Likud Yuli Edelstein à la Knesset, le 4 novembre 2021. (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

Edelstein n’a pas renoncé à ses ambitions de succéder à Netanyahu, et il pense toujours, comme il l’avait affirmé l’année dernière, que le chef du Likud est un obstacle empêchant la victoire de la droite. Il n’y a, ici, aucun attachement sentimental « à l’unité du parti ». C’est la vulnérabilité même de Netanyahu qui a déterminé ses challengers à lui laisser la place. Aucun d’entre eux ne veut devenir la cible possible des blâmes dans l’éventualité peu improbable d’un nouvel échec du leader, pour la dernière fois.

Netanyahu pourrait bien arracher une victoire. Il doit le faire. S’il ne le fait pas, même ses alliés les plus proches ne resteront pas à ses côtés pour une sixième tentative.

En s’écartant du chemin de Netanyahu, Edelstein a aidé à mettre en place tout le récit de son remplacement.

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