Pourquoi ce poisson mord-il les nageurs des plages méditerranéennes ?
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Pourquoi ce poisson mord-il les nageurs des plages méditerranéennes ?

Le sar commun semble devenir de plus en plus agressif. Un spécialiste israélien incrimine entre autres le changement climatique - de même pour les arbres et les cafards

Le Diplodus sargus, connu également sous le nom de sar commun, est une espèce de sar au coeur du phénomène des 'poissons modeur' (Crédit : Marrabbio2 / Wikipedia)
Le Diplodus sargus, connu également sous le nom de sar commun, est une espèce de sar au coeur du phénomène des 'poissons modeur' (Crédit : Marrabbio2 / Wikipedia)

Cela faisait vingt minutes que Rachel Ashur nageait dans les eaux de la Méditerranée au large de la côte de Tel Aviv au début de l’été lorsqu’elle a senti une morsure à sa jambe – « pas comme une méduse, mais une piqûre aiguë, perçante ». Cette lacération a saigné et laissé une petite blessure, raconte Ashur, 30 ans qui s’est récemment installée dans la ville.

Tzvi Bar-David, un New Yorkais, passait ses vacances d’été en Israël lorsqu’il a été mordu. Il se trouvait environ à 9 mètres du rivage, avec de l’eau qui lui arrivait à la taille, lorsque « tout à coup, il y a eu un petit banc de poissons qui est arrivé et j’ai été mordu ».

Tout le long de la côte israélienne et même dans le lac de Tibériade, des nageurs ont déclaré avoir été mordus, souvent douloureusement.

Les principaux coupables dans la mer Méditerranée, selon les experts, sont les Diplodus sargus, connus également sous le nom de sar ou de sar commun. Ils font habituellement 10 à 15 centimètres de long et sont natifs de la Méditerranée (ces espèces peuvent atteindre les 40 centimètres de long, mais les plus grands poissons restent dans les eaux profondes et évitent les êtres humains). Dans le lac de Tibériade, ce sont des espèces de cichlidés et autres tilapias qui seraient responsables de ces morsures.

Les côtes où se trouve le sar commun (Crédit : Miguelsierra / Wikipedia)
Les côtes où se trouve le sar commun (Crédit : Miguelsierra / Wikipedia)

Même si le sar n’est pas nouveau dans les eaux au large des côtes israéliennes, le nombre de morsures semble s’accroître. Les posts sur les réseaux sociaux et des informations relatant de tels incidents n’ont cessé d’augmenter l’année passée. TripAdvisor a publié des posts concernant des touristes qui ont été mordus en 2015 et 2016.

ALors, de quoi s’agit-il ? Certains experts citent le changement climatique comme facteur majeur et affirment que le poisson mordeur n’est qu’une manifestation mineure de l’impact du réchauffement des températures. Certains insectes changent eux aussi de comportement, notent-ils.

Elad Goren, infirmier sur la plage Gordon de Tel Aviv, explique avoir commencé à remarquer le poisson mordeur il y a environ trois ans.

Ce poisson se trouve en eaux peu profondes ou profondes, et il est attiré par les coupures, la peau morte et les varices, dit-il.

« Il sent le sang et s’il y a de vieilles coupures, il les rouvre », explique Goren qui a patrouillé sur les plages de Tel Aviv comme infirmier au cours des 16 dernières années, soignant les petites urgences.

Goren estime qu’au mois d’août, à l’apogée de la saison estivale, il a soigné environ 20 personnes par jour pour ces morsures.

« Il sent le sang et s’il y a des coupures, il les rouvre »

Dans un cas extrême en 2015, à cause d’une infection bactérienne de blessures qui n’avaient pas été traitées, deux personnes ont été envoyées à l’hôpital. Mais la majorité des morsures sont légères et ne nécessitent rien de plus qu’une simple désinfection. Celle de Rachel Ashur n’a requis aucun soin, a-t-elle dit, et a guéri seule.

« Ce n’est pas nouveau », commente le docteur Menachem Goren (sans relation aucune avec l’infirmier de la plage), qui est professeur et adjoint de recherche au département de zoologie de l’université de Tel Aviv. Il note que le sar est un vieil habitant de la Méditerranée. « [Les poissons] cherchent de la nourriture. Lorsqu’ils voient nos pieds, ils mordent. Ils les assimilent aux planctons », explique-t-il. « Les gens ne devraient pas prendre ce phénomène trop au sérieux ».

Le docteur Goren affirme que le sar commun aime les eaux peu profondes et que les plus jeunes poissons de l’espèce en particulier tentent de mordre les petites bulles que font les êtres humains en nageant. « Les autres poissons ont peur des humains et ils ne se risquent donc pas dans les eaux peu profondes », dit-il.

Des personnes profitant de la plage à Tel Aviv lors d'une chaude journée d'été, le 4 juillet 2017 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)
Des personnes profitant de la plage à Tel Aviv lors d’une chaude journée d’été, le 4 juillet 2017 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Le professeur Yoav Yair, doyen de l’Ecole de développement durable au centre interdisciplinaire (IDC) de Herzliya, confirme que ces poissons sont des vétérans et ajoute que le sar est « réputé pour être curieux et territorial ». Il a noté une augmentation des informations relatives à des morsures au cours de ces dernières années.

Soulignant qu’aucune recherche approfondie n’a été menée pour vérifier s’il y a une hausse actuellement de ce phénomène, Yair a indiqué que toute augmentation vérifiable de l’espèce pourrait être liée à plusieurs facteurs, dont le changement climatique – mais pas uniquement.

Après que lui et sa fille ont été mordus sur des plages différentes de Tel Aviv, Yair a rencontré des biologistes spécialisés dans les fonds marins pour tenter de comprendre la cause de ces agressions. « C’était vraiment surprenant, d’autant plus que je nage à cet endroit depuis mon enfance », s’exclame Yair.

Il avance que la hausse de la moyenne des températures et le réchauffement de la mer pourraient être incriminés dans ce phénomène ainsi que les changements qui surviennent dans l’habitat des poissons, ce qui les perturbe et peut potentiellement les rendre plus agressifs.

Les Israéliens profitent de la plage de Tel Aviv au mois d'août 2017 (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)
Les Israéliens profitent de la plage de Tel Aviv au mois d’août 2017 (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

L’est de la mer Méditerranée s’est réchauffé de trois degrés au cours des 30 dernières années, selon une recherche réalisée par l’institut océanographique et limnologique israélien.

Pendant ce temps, la pêche à outrance, les transports commerciaux, la navigation de loisir issue du tourisme et les forages offshore en quête de pétrole et de gaz ont affecté de manière significative les poissons à proximité des côtes israéliennes, explique Yair. La pollution menace également l’habitat naturel des poissons et ces facteurs, combinés ensemble, produisent un environnement qui induit plus de stress et peut rendre les espèces marines comme le sar plus agressives.

Pas seulement les poissons

Yair souligne également des modèles de comportements inhabituels chez les insectes en raison de la hausse des températures.

Durant les vagues de chaleur de cet été, des anecdotes portant sur des cafards volant au niveau des plafonds des appartements de Tel Aviv ont été nombreuses. Les cafards marchent habituellement sur le sol, à moins que les températures n’atteignent un seuil trop insupportable – estimé à 35 ou 36 degrés celsius. Le mois de juillet 2017 a été l’un des mois de juillet les plus chauds jamais enregistrés en Israël, avec une moyenne d’environ trois degrés de plus que la normale.

Le changement climatique induit également d’autres troubles, a-t-il averti.

Le professeur Yoav Yair donne un cours TEDx sue le changement climatique au mois de mai 2017 (Capture d'écran : YouTube)
Le professeur Yoav Yair donne un cours TEDx sur le changement climatique au mois de mai 2017 (Capture d’écran : YouTube)

« Les arbres meurent à cause de l’invasion de charançons rouges des palmiers, qui sont également des intrus d’origine tropicale », dit Yair.

Les charançons rouges des palmiers sont natifs du sud de l’Asie et ils se nourrissent de noix de coco, d’huile de palmier et de palmier-dattier. Israël était auparavant trop froid pour que ce petit insecte rouge puisse y perdurer mais l’état juif fait maintenant partie de l’un des soixante pays où il réside. Les éradiquer est difficile mais possible grâce à des pesticides et des pièges.

Yair ajoute qu’il y a même des preuves que la malaria, habituellement présente dans les zones chaudes et humides où les moustiques qui en sont vecteurs prospèrent, migrent vers le nord – mais pas encore, pourtant, vers Israël. (On trouve habituellement la malaria dans des zones de l’Afrique sud-saharienne et des secteurs de l’Amérique latine).

Mais les chercheurs précisent que ces moustiques se trouveront également dans le bassin méditerranéen à l’horizon 2050, notamment en Egypte et dans certaines régions égyptiennes. Il en est de même pour le moustique qui transporte des pathologies comme la dengue, et qui, en raison du changement climatique, pourrait s’installer dans de nouveaux périmètres.

Maintenir un environnement tolérable

Alors comment éviter d’être mordu ?

Elad Goren, qui intervient sur les plages, suggère aux nageurs d’éviter de se tenir trop proches les uns des autres lorsqu’ils sont en groupe ou de rester trop longtemps dans un seul endroit.

Le docteur Menachem Goren (Autorisation)
Le docteur Menachem Goren (Autorisation)

Pour Menachem Goren de l’Université de Tel Aviv, la seule manière d’être certain de ne pas être mordu est de rester hors de l’eau. « Il n’y a pas d’autres manières d’éviter la morsure », dit-il.

Pourtant, le docteur Goren semble amusé par cette fascination pour le poisson mordeur. « C’est étonnant que les gens se plaignent », dit-il, « alors qu’ils vont au spa spécialement pour ça ».

Goren fait référence à certains spas dans le monde, notamment en Israël, où les clients paient pour que différentes espèces de poissons viennent leur enlever les peaux mortes, laissant les pieds doux et lisses. Au Doctor Dag d’Eilat et dans les spas de la rue Allenby de Tel Aviv à seulement quelques centaines de mètres de la plage, les amateurs paient 50 shekels pour se faire mordre par environ 400 poissons pendant 20 minutes.

Sur le ton de la plaisanterie mais en gardant toutefois un certain sérieux, Yair explique que les cafards, les poissons, les doryphores et même les germes prennent leur « revanche » sur les êtres humains à l’origine des perturbations environnementales.

« Mais sérieusement », avertit-il, « si nous voulons maintenir un environnement tolérable, nous devons arrêter d’altérer la planète ».

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