Pourquoi le retrait du Liban fut la naissance du nouveau Moyen-Orient
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Pourquoi le retrait du Liban fut la naissance du nouveau Moyen-Orient

Le retrait de 2000 semblait faire partie d'une évolution plus large allant dans le sens de "la terre contre la paix" ; en fait, il a levé le voile sur les guerres du 21e siècle

Mitch Ginsburg est le correspondant des questions militaires du Times of Israel

Un soldat israélien ouvre le portail de la frontière Nord pour le retrait de Tsahal du Liban, en 2000 (Photo: Flash90)
Un soldat israélien ouvre le portail de la frontière Nord pour le retrait de Tsahal du Liban, en 2000 (Photo: Flash90)

Debout devant le microphone, avec un air de quelqu’un prononçant un éloge funèbre, Shaul Mofaz, le commandant de l’armée israélienne, annonça le 24 mai 2000 aux citoyens d’Israël que, après 15 ans de présence dans la zone de sécurité du Sud-Liban, l’armée israélienne s’était retirée. Il qualifia le geste « d’historique ». Il déclara que les « garçons étaient rentrés à la maison ». Il n’y avait aucune mention de victoire.

Après l’invasion du Liban en juin 1982, Israël avait quitté en janvier 1985 la majeure partie du pays, ne gardant qu’environ 10 % du Liban entre ses mains. C’est ce qui fut appelé la Zone de sécurité. L’idée était que ce territoire pourrait servir de zone tampon contre le genre d’attaques terroristes qui avaient frappé les civils de la Galilée dans les années 80.

Au lieu de cela, cela a donné naissance à un autre type de conflit. Les troupes israéliennes, déployées le long d’une chaîne de forts, luttaient nuit après nuit contre le mouvement de guérilla du Hezbollah dans ce territoire montagneux qu’est le Sud-Liban.

La guerre d’usure qui a duré 15 ans n’a pas encore de nom. Il n’y a aucun monument national, ni médaille donnée aux soldats qui y ont servi. À bien des égards, elle a été oublié entre les deux guerres qu’Israël a menées au Liban.

Mais son importance pour le Moyen-Orient d’aujourd’hui est considérable.

En regardant 15 ans en arrière, à l’apogée de la guerre, la queue d’une comète de points d’interrogation demeure : est-ce que le retrait a été un échec ? Est-il arrivé trop tard ? A-t-il juste aiguisé l’appétit des groupes djihadistes, cimentant dans leurs esprits la notion que la violence, et seulement la violence, pousse Israël à quitter un territoire ?

Ou bien, était-ce une victoire sensible, féministe, menée par un groupe de femmes connu sous le nom des Quatre Mères, qui a enfin arrêté le goutte-à-goutte de sang d’une campagne qui ne fournissait plus aux habitants de la Galilée une forme appropriée de la sécurité?

La réponse courte, bien sûr, est que ce fut les deux à la fois. Mais les détails sont importants en ce que la guerre de la zone de sécurité, à defaut d’un meilleur nom, a, plus que bien d’autres campagnes, formé la pensée d’Israël sur le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

La clôture de la frontière israélienne avec le Liban, près de Metulla (Ayal Margolin /Flash90)
La clôture de la frontière israélienne avec le Liban, près de Metulla (Ayal Margolin /Flash90)

Matti Friedman, un auteur primé qui a servi au Sud-Liban et a récemment terminé un livre à paraître sur cette guerre oubliée, cueillait des roses dans une ferme de Galilée, le matin du retrait, peu de temps après avoir été démobilisé. Le retrait a eu lieu tôt et l’avait surpris. « Juste comme ça, tout ce monde, tout cet univers pour les gars de mon âge, avait disparu », dit-il. [Clause de divulgation : Friedman est un ami proche de l’auteur de ces lignes.]

Il dit qu’à l’époque il semblait y avoir un problème – la guerre était en train de tuer plus d’Israéliens qu’elle n’en épargnait, environ une vingtaine de soldats par an en moyenne – et il semblait que le problème pourrait être résolu par un retrait. « Les gens pensaient que nous pourrions nous retirer de notre malheur », se souvient Friedman.

Le ministre de la Défense d'alors Ehud Barak inspecte un char lors d'une visite au Commandement de la région Nord le 12 janvier 2010. (Michal Shalev / Ministère de la Défense / Flash90)
Le ministre de la Défense d’alors, Ehud Barak, inspecte un char lors d’une visite au Commandement de la région Nord, le 12 janvier 2010. (Michal Shalev / Ministère de la Défense / Flash90)

Le Premier ministre Ehud Barak a décrit, l’après-midi du retrait, le concept de défense (d’occuper une zone de sécurité au Sud-Liban) comme « ayant fait son temps ». Les forts étaient stationnaires, le comportement des soldats prévisible, les routes périlleuses.

Friedman est d’accord, et estime que le retrait était justifié. Mais selon lui, la solution de retrait « non seulement n’a pas apaisé le Hezbollah, mais a été interprétée comme une faiblesse et l’a enhardi ainsi que l’ensemble de ses alliés ». Il qualifie le retrait du Liban de « point de basculement » pour les groupes djihadistes à travers le Moyen-Orient.

Le général (de reserve) Yossi Kuperwasser, aujourd’hui chercheur au Centre de Jérusalem pour les Affaires publiques, a observé les effets en temps réel. Il était, en mai 2000, l’officier en charge du renseignement à l’état-major. La capacité du Hezbollah d’expulser Israël du Liban, a-t-il dit, fut « le vent dans les voiles » des groupes militants palestiniens en Cisjordanie, qui, quatre mois plus tard, ont lancé la sanglante Deuxième Intifada.

Les Palestiniens, affirme-t-il, lui ont souvent dit qu’une vingtaine de soldats morts par an pendant quelques années d’affilée était un objectif réalisable pour les groupes palestiniens s’il s’est avéré suffisant pour forcer Israël de se retirer de certaines parcelles de terrain. Il dit avoir toujours répondu à ses pairs palestiniens qu’il y avait une grande différence entre la Cisjordanie – la terre de la Bible et une bande de terre dans laquelle Israël avait construit des implantations civiles – et le Liban, qui n’avait été ni peuplé, ni ne faisait partie de la Terre promise. « Mais ils me répétaient : 25 soldats un an ? Nous sommes facilement capables de cela. »

La zone tampon de 1000 kilomètres carrés, le long de la frontière du Sud-Liban, et avec pas plus de 20 kilomètres de profondeur, a été, déclare Friedman, « le laboratoire de la guerre du 21e siècle ».

Des partisans du Hezbollah libanais dans la ville méridionale de Nabatiyeh, le 24 mai 2015, regardant une allocution télévisée du chef du mouvement Hassan Nasrallah. Une pancarte indique en arabe et en hébreu: "L'invasion de la Galilée - la promesse ne sera pas brisée" (Mahmoud Zayat / AFP)
Des partisans du Hezbollah libanais dans la ville méridionale de Nabatiyeh, le 24 mai 2015, regardant une allocution télévisée du chef du mouvement Hassan Nasrallah. Une pancarte indique en arabe et en hébreu : « L’invasion de la Galilée – la promesse ne sera pas brisée » (Mahmoud Zayat / AFP)

Dans son livre, « Pumpkinflowers : A War Story », qui sera publié en 2016, Friedman montre que de nombreux aspects de la guerre moderne – les bombes en bordure de route, les attaques suivies de fuite, le tournage de films et leur diffusion – y sont nés. Une escouade du Hezbollah ayant attaqué l’avant-poste de Dla’at, sur lequel il se concentre dans son livre, était à peine une nouvelle ; par contre la vidéo de cette attaque [de 1994], y compris le levage d’un drapeau du Hezbollah sur la colline tenue par Israël, a été sensationnelle et diffusée dans le monde entier.

Aujourd’hui le Hezbollah est considéré par beaucoup comme le plus fort des acteurs non étatiques dans le monde. Il a 100 000 roquettes en sa possession et un vote de veto au sein du gouvernement libanais. Aurait-il atteint cette position sans un retrait israélien ? La Seconde Guerre du Liban aurait-elle été nécessaire?

Matti Friedman (Photo: Autorisation)
Matti Friedman (Photo: Autorisation)

Friedman affirme qu’il est impossible de le dire. Les 15 années écoulées depuis le retrait ont appris seulement que rien ne peut être prédit au Moyen-Orient. À l’époque, dit-il, le retrait du plateau du Golan semblait être une bonne idée. De même pour Jérusalem-Est. « Tout observateur qui n’a pas été rempli d’humilité par les événements dans la région n’a pas fait attention », affirme-t-il.

Deux ans après le retrait, Friedman a laissé ses vêtements et son passeport israélien et s’est rendu au Liban.

Il pensait qu’il pourrait aller à Beyrouth et de là vers les champs de bataille du Sud-Liban et, ainsi, boucler la boucle. Peut-être, pensait-il, y trouverait-il des gens qui, comme lui, étaient intéressés par une réconciliation. « Y trouver une sorte de trêve de Noël [de la Première Guerre mondiale]. »

Au lieu de cela, « Ce que j’y ai vu – ce que je pensais qui pourrait constituer une fin – n’était qu’un commencement. »

Il avait pensé que la guerre contre le Hezbollah était seulement un événement marginal au sein de la tendance croissante des traités sur la formule « des terres en échange de la paix ». « Il s’avère que c’était juste le contraire », dit-il.

« Ce qui s’est passé au Liban dans les années 1990 a été la naissance du Moyen-Orient d’aujourd’hui. »

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