Il y a un siècle brûlait Salonique la juive
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Il y a un siècle brûlait Salonique la juive

Le foyer de la plus importante et de la plus dynamique communauté juive séfarade ladinophone du monde a été reconstruit, avant d'être à nouveau détruit

Etude pour l' "Incendie 1917 - Salonique" (2016) de Harry I. Naar. (Crédit : Naar via JTA)
Etude pour l' "Incendie 1917 - Salonique" (2016) de Harry I. Naar. (Crédit : Naar via JTA)

JTA — Il y a un siècle, le 18 août 1917, un immense incendie dévastait la ville côtière méditerranéenne de Thessalonique, en Grèce, qui abritait alors la communauté juive séfarade ladinophone la plus importante et la plus dynamique du monde.

Selon la légende locale, l’incendie s’est déclaré durant un après-midi de Shabbat, pendant la Première Guerre mondiale, lorsque le charbon utilisé par un réfugié de guerre qui faisait cuire des aubergines s’est renversé sur le sol. Un vent féroce a alors attisé les flammes, provoquant un embrasement majeur qui a laissé les deux-tiers de la ville en cendres et a réduit à néant les logements de 70 000 habitants, dont 52 000 étaient juifs.

Trente-deux synagogues, 10 bibliothèques rabbiniques, huit écoles juives, les archives communales et de nombreuses entreprises et organisations caritatives juives, ainsi que des clubs communautaires, ont été détruits.

Un enseignant local avait déploré la destinée de sa ville : « De l’éclat et de la grandeur de cette fameuse communauté juive, rien n’est resté, sinon des montagnes de cendres. Tout a été perdu, tout a disparu ». Un journaliste avait également exprimé sa tristesse : « Le plus important qui ait été détruit, c’est la judéité de Thessalonique. C’est une histoire terrible. »

Un tel désastre devait toutefois faire pâle figure face à ce que devaient subir les Juifs de Thessalonique très exactement 26 ans plus tard. Durant le printemps et l’été 1943, les forces d’occupation nazies allaient déporter presque 50 000 Juifs de Thessalonique vers Auschwitz. 96 % d’entre eux devaient périr. Le dernier transport en provenance de Grèce est arrivé à Auschwitz très précisément le 18 août 1943.

Si l’incendie de 1917 a été le début de la fin, les déportations à Auschwitz ont signé ce terme définitif – c’est du moins ainsi que l’histoire pourrait se raconter.

Le grand incendie de Thessalonique en Grèce, le 4 septembre 2017. Vincennes, musée de la guerre (Crédit : Photo 12/ UIG via Getty Images via JTA)
Le grand incendie de Thessalonique en Grèce, le 4 septembre 2017. Vincennes, musée de la guerre (Crédit : Photo 12/ UIG via Getty Images via JTA)

Mais la réalité n’a pas été aussi simple. De manière assez remarquable, après l’incendie, les Juifs de Thessalonique ont persévéré et ont reconstruit leurs institutions – en dépit de la résistance de la part du gouvernement grec – à un tel point que les nazis ont fait face à une présence communautaire juive solide quand ils ont occupé la ville.

De récents débats ont mis en lumière le rôle de l’embourgeoisement dans la refonte spectaculaire de la démographie et du paysage urbain, en particulier suite à une catastrophe, comme cela a été le cas à La Nouvelle Orléans.

Récemment, un article paru dans New Republic expliquait que l’embourgeoisement ne concerne pas seulement les gens pourvus d’un revenu disponible déménageant dans un quartier et faisant se déplacer ses anciens habitants, mais peut également impliquer « le profit et le pouvoir, le racisme et la violence à une échelle massive ». Une dynamique similaire s’est mise en place à Thessalonique.

Thessalonique a subi une série d’incendies dans son histoire, mais durant les quatre siècles passés sous la gouvernance bienveillante de l’Empire ottoman, les habitants de la ville avaient reçu la permission de reconstruire sans intervention majeure de l’Etat. Cela n’a pas été le cas après l’incendie de 1917. Le gouvernement grec, qui avait annexé très récemment Thessalonique pendant les guerres des Balkans, a vu dans ce désastre une opportunité de transformer une bonne fois pour toute Salonique, juive et ottomane, en Thessalonique, ville grecque.

Cet objectif nationaliste à l’esprit, le gouvernement a exproprié les terrains brûlés et a empêché les résidents de reconstruire sur leurs terres. A la place, sous prétexte de promouvoir les intérêts de l’Etat et un plan urbain moderne et européen, qui transformerait le centre-ville en espace grec réservé aux classes moyennes et favorisées, le gouvernement a lancé un appel d’offres sur ces biens rasés : ceux qui pouvaient payer – plutôt que les habitants du secteur – sont ainsi devenus les nouveaux occupants du centre-ville.

La Banque nationale de Grèce a surenchéri sur la communauté juive sur le terrain où se trouvait, avant l’incendie, la principale école communale juive, Talmud Torah. Aujourd’hui, l’hôtel chic Electra Palace s’établit au cœur de la ville, là où se trouvait une autre école juive, l’Alliance israélite universelle.

Le Premier ministre de l’époque, Eleftherios Venizelos, a encouragé les urbanistes français et britanniques à considérer la ville comme une « page blanche » et à ignorer l’empreinte vieille de plusieurs siècles laissée par les Juifs et les musulmans. L’un de ces urbanistes avait raconté que Venizelos lui avait semblé « particulièrement enthousiaste de cette nouvelle Salonique, presque au point de considérer cet incendie comme providentiel », et avait reconnu que « l’objectif fondamental du plan est de priver les Juifs du contrôle complet de la ville ». Mais l’urbaniste a également noté – comme si ces propos apportaient une consolation – « qu’il n’y avait pas de désir de faire partir complètement les Juifs ».

Cimetière juif de Thessalonique à la mémoire des victimes de la Shoah. (Crédit : Arie Darzi/Wikimedia Commons)
Cimetière juif de Thessalonique à la mémoire des victimes de la Shoah. (Crédit : Arie Darzi/Wikimedia Commons)

Les dirigeants juifs locaux ont fait appel aux organisations juives à l’étranger et aux grandes puissances pour qu’elles interviennent auprès du gouvernement grec, ne rencontrant que peu de succès. Même le New York Times écrivait en 1919 que le gouvernement grec n’avait jamais offert une « explication satisfaisante » concernant la cause de l’incendie – le récit des aubergines brûlées restait peu convaincant – et que « des soupçons naturels chez les habitants ont été accentués par les cris de joie » venant des principaux journaux d’Athènes, qui avaient célébré « la disparition de l’ancien ‘ghetto de Macédoine’. »

Largement empêchée de reconstruire dans le centre de la ville, la communauté juive s’est tournée vers les faubourgs, et y a établi de nouveaux quartiers dans des baraquements militaires alliés pour accueillir les victimes juives de l’incendie, majoritairement défavorisées.

D’autres ont opté pour l’émigration. Un dirigeant juif de Salonique a expliqué que ce n’était pas tant l’incendie lui-même, aussi dévastateur qu’il ait pu être, mais plutôt l’impact « profondément démoralisant » du plan de ville « nouvelle et moderne » qui avait poussé de nombreux Juifs à partir. Un auteur satyrique ladinophone devait plaisanter : « Est-ce que le ‘modernisme’ ne signifie pas… l’antisémitisme ? »

Mais un sentiment d’optimisme cohabitait avec ce désespoir. L’incendie a provoqué ainsi la création d’un important journal ladinophone, El Puevlo (le peuple), qui aspirait à « faire revenir notre grande communauté à son état florissant précédent » et à « assurer l’avenir du peuple juif ». Le même enseignant juif qui avait déploré la destruction causée par l’incendie a alors, lui aussi, exprimé son espoir, s’exclamant : « Petit à petit,… Notre grande communauté, si cruellement affligée aujourd’hui, renaîtra de ses cendres plus brillantes que jamais auparavant ! »

Des juifs de Thessalonique, en Grèce , en 1917 (Photo: Wikimedia commons)
Des juifs de Thessalonique, en Grèce , en 1917 (Photo: Wikimedia commons)

De manière remarquable, la période qui a suivi l’incendie de 1917 a été la période de productivité culturelle juive la plus vibrante de l’histoire de la ville, avec plus de journaux, magazines et livres publiés en ladino (et en français, grec et hébreu) que cela n’avait jamais été le cas auparavant. Tant de littérature, religieuse et laïque, avait été détruite par les flammes qu’il y avait un besoin désespéré de nouvelles publications. Une édition des Psaumes en ladino et en hébreu parue à ce moment-là pouvait même être trouvée dans des bibliothèques séfarades aussi éloignées que Seattle ou Washington.

Malgré des tensions croissantes entre les Juifs de Salonique et l’Etat grec, et les demandes croissantes que les Juifs – comme le paysage urbain lui-même – deviennent plus « grecs », la communauté juive est parvenue à construire plusieurs dizaines de nouvelles synagogues et un nouveau système scolaire. Elle a relancé l’hôpital juif et un dispensaire médical et a établi de nouvelles institutions, notamment une clinique soignant les tuberculeux, un orphelinat pour fillettes et une maternité. En 1938, il y avait des pourparlers sur le transfert des bureaux communautaires juifs vers le centre de la ville – une initiative qui a été empêchée par l’éclatement de la guerre.

Autant la communauté juive a pu rebondir après l’incendie de 1917, autant la destruction amenée par les Allemands a été insurmontable. Au-delà de la dépossession, de la déportation et de l’assassinat de presque tous les Juifs de Thessalonique par les nazis, la ville entière a été irrévocablement transformée. Plusieurs dizaines de synagogues, à l’exception d’une ou deux, ont été détruites par les nazis et leurs collaborateurs. Les traces visuelles de la présence des Juifs dans l’environnement construit ont disparu.

Les juifs de Thessalonique, rassemblés sur la place de la Liberté, en juillet 1942. (Crédit : Bundesarchiv)
Les juifs de Thessalonique, rassemblés sur la place de la Liberté, en juillet 1942. (Crédit : Bundesarchiv)

Le plus important cimetière juif de Salonique – le plus grand d’Europe, qui remonte à 1492, avec plus de 300 000 tombes sur une superficie correspondant à celle de 80 terrains de football – est également devenue la proie des exigences des plans urbanistes modernes.

En raison de l’incendie de 1917 et de l’expansion conséquente de la ville (avec l’arrivée également de 100 000 réfugiés chrétiens orthodoxes de Turquie suite à un échange forcé de population), le cimetière juif est devenu le nouveau cœur géographique de ce qui était supposé être Thessalonique, la ville grecque. Pendant 20 ans, la communauté juive est parvenue à décourager les efforts, livrés au nom du « progrès » urbain, pour exproprier ce site d’inhumation.

Mais cette défense n’a plus été suffisante lorsque la ville s’est trouvée sous occupation nazie. Les autorités grecques ont utilisé l’occupation comme prétexte pour démolir le cimetière juif. Elles ont utilisé les pierres tombales de marbre pour ériger une grande partie de la ville reconstruite et moderne, pour remettre à neuf les églises endommagées lors de l’incendie de 1917, pour construire des voies de circulation et des places « modernes » et pour façonner le campus de la plus grande université des Balkans, qui se situe maintenant sur l’ancien cimetière juif.

Les reliques pillées sur les tombes sont ainsi devenues les composantes, littéralement, du renouveau urbain,
un processus systématique et violent amorcé il y a tout juste un siècle avec le grand incendie de 1917, qui s’est intensifié durant l’occupation allemande et a continué par la suite. Le résultat est visible aujourd’hui. Une promenade dans Thessalonique révèle de nombreuses constructions modernes et un vaste campus universitaire dans une ville qui subit encore la crise financière. Mais peu de gens remarqueront qu’un grand nombre de ces constructions modernes ont été construites sur des terres dont les Juifs ont été expropriés en 1917, puis encore une fois en 1943.

Peut-être qu’en cette date du 18 août, en commémoration du Grand incendie de 1917, la ville approfondira ses efforts pour affronter son passé et reconnaître les héritages sombres qui ont permis sa planification urbaine moderne. Une telle initiative serait un pré-requis pour que la ville redevienne, comme l’a écrit un auteur du Guardian, « un espace d’amnistie multiculturelle ».

Devin E. Naar est le président du programme d’études séfarades de l’université de Washington, et y est professeur associé d’histoire et d’études juives.

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