Quand des non-juifs luttent de l’intérieur contre l’antisémitisme du Labour
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Quand des non-juifs luttent de l’intérieur contre l’antisémitisme du Labour

Un étudiant de 20 ans et son groupe "Labour Against Anti-Semitism", est désormais la référence des médias britanniques en matière d'information sur le racisme au sein du parti

Le chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn s'adresse aux délégués à la conférence du Parti travailliste à Liverpool, en Angleterre, le 26 septembre 2018. (Leon Neal/Getty Images/via JTA)
Le chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn s'adresse aux délégués à la conférence du Parti travailliste à Liverpool, en Angleterre, le 26 septembre 2018. (Leon Neal/Getty Images/via JTA)

JTA – Accablé d’accusations d’antisémitisme contre lui et ses partisans, le dirigeant du Parti travailliste britannique Jeremy Corbyn s’est fait de nombreux ennemis juifs, y compris au sein de son propre parti.

Mais l’un de ses détracteurs les plus actifs n’est pas juif. Il est étudiant en météorologie à l’Université de Reading et se décrit comme « un simple gosse avec un ordinateur portable ».

Denny Taylor, 20 ans, s’est servi de cet ordinateur portable pour recenser les membres du Labour qui ont bafoué les lignes directrices du Parti travailliste contre les discours de haine, et les a signalés au comité d’éthique du parti.

Horrifié par les révélations sur les relations de Corbyn avec les antisémites, Taylor a créé le « Labour Against Anti-Semitism », ou LAAS, en 2016 avec quelques dizaines de volontaires non-juifs et juifs. Il avait 18 ans et avait voté l’année précédente pour Corbyn.

Denny Taylor, le fondateur du groupe « Labour Against Anti-Semitism », à l’âge de 18 ans. (avec l’aimable autorisation de Taylor/via JTA)

C’est le LAAS qui, le mois dernier, a révélé au comité d’éthique du parti travailliste un vieil enregistrement dans lequel Corbyn déclarait que les sionistes « ne comprennent pas l’humour anglais ». Le groupe a signalé 1 200 membres présumés qui, selon lui, ont enfreint les lignes directrices du parti contre le discours haineux. Deux mille profils de personnes qui se livrent à ce que le LAAS considère être une rhétorique antisémite sont encore à l’étude. Le LAAS n’a pas encore rendu ses conclusions par rapport à ces personnes, selon son porte-parole, Euan Philipps, qui lui aussi n’est pas juif.

Le LAAS « boxe au-dessus de sa catégorie », a déclaré Jonathan Hoffman, un Juif britannique qui a participé à certaines des manifestations les plus virulentes contre l’antisémitisme du Labour – notamment à Londres au début de cette année.

Le « petit groupe de bénévoles », auquel Hoffman n’appartient pas, « a remporté un grand succès dans la révélation de l’antisémitisme au sein du Parti travailliste et est maintenant le premier interlocuteur de médias comme la BBC, The Times et Sky News, » a-t-il déclaré à JTA.

Jonathan Hoffman, qui a organisé la campagne d’affichage roulant qui cible le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn, le 17 avril 2018. (avec l’aimable autorisation de Jonathan Hoffman)

Corbyn, un politicien d’extrême-gauche élu à la tête du Parti travailliste en 2015, a promis de répondre aux inquiétudes des Juifs tout en les rejetant. En août, il a qualifié les craintes existentielles de nombreux Juifs à propos d’un gouvernement dirigé par lui-même de « rhétorique enflammée ».

Il a également refusé de s’excuser pour ses propres actions controversées, notamment pour avoir dit en 2013 que les « sionistes » locaux n’avaient pas le sens de l’humour.

Au milieu des attaques de la part des modérés du Labour, la relation de Corbyn avec les Juifs britanniques a connu une nouvelle dégradation en août lorsque l’ancien grand rabbin Jonathan Sacks, qui est Lord et probablement l’un des plus éminents représentants des Juifs britanniques, a dit que Corbyn était « antisémite ».

Le Jewish Labour Movement, qui regroupe des Juifs au sein du parti qui fut jadis la maison politique des Israélites britanniques, a menacé de poursuivre Corbyn en justice et ne croit pas à ses promesses de combattre l’antisémitisme.

Les partisans de Corbyn réfutent les critiques, que ce soit celles sur les « sionistes » (Corbyn lui-même a reconnu que le terme a souvent été « détourné » par les antisémites pour faire référence aux Juifs) ou celles de ses adversaires travaillistes qui cherchent à instrumentaliser les accusations d’antisémitisme.

Jeremy Corbyn (deuxième à partir de la gauche) tenant une couronne lors d’une visite aux martyrs de Palestine, en Tunisie, en octobre 2014. (Page Facebook de l’ambassade palestinienne en Tunisie)

De telles critiques sont plus difficiles à réfuter face au LAAS, selon Taylor.

« Nous déposons principalement des plaintes qui sont bien documentées », dit Taylor. Son engagement dans la lutte contre l’antisémitisme au sein du Parti travailliste s’explique par le désir de « réparer les dégâts » que Corbyn et d’autres ont contribué à causer au Royaume-Uni.

Le comité d’éthique du Labour – un parti désireux de se débarrasser de son image de plaque tournante de l’antisémitisme – est forcé de donner suite aux plaintes concernant M. Corbyn.

Le LAAS a déclaré qu’il suit la définition donnée par le Labour du discours haineux antisémite identique, depuis le mois dernier, à celle de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA). Cette définition reconnaît que la critique d’Israël n’est pas automatiquement de l’antisémitisme, mais donne aussi des exemples de la façon dont la rhétorique anti-Israël et anti-sioniste prend souvent des formes antisémites.

Les participants à la conférence du Parti travailliste à Liverpool ont brandi des drapeaux palestiniens lors d’un débat, le 25 septembre 2018, alors que le leader Jeremy Corbyn est à la tribune. (AFP Photo / Oli Scarff)

Parmi les récents succès du LAAS figure la suspension en avril de Pam Bromley, une législatrice locale du nord de l’Angleterre. Le LAAS a rapporté son article de 2017 sur Facebook dans lequel elle s’oppose à la famille Rothschild, les célèbres banquiers juifs au centre de nombreuses théories antisémites sur le complot.

Elle a exhorté ses adeptes à se rappeler du fait que « les Rothschild sont une famille puissante (comme les Médicis) et représentent le capitalisme et les grandes entreprises – même si les Nazis ont utilisé les activités des Rothschild dans leur propagande antisémite. Nous ne devons pas obscurcir la vérité en faisant preuve de tact. »

Le cas d’Anne Kennedy a aussi été dévoilé par le LAAS. Elle a été suspendue en mai pour avoir écrit que les Juifs israéliens sont « les fils bâtards d’Hitler ».

Jane Dipple, professeur d’université en médias et communication, a été suspendue et peut-être même licenciée pour avoir dénoncé « une tentative sioniste de créer une race pure » et « le sionisme rampant dans les médias » dans un article qui contenait un lien vers le site néonazi Daily Stormer.

Emma Feltham, peintre décoratrice londonienne et électrice travailliste de longue date, n’avait jamais imaginé l’existence de ce genre de rhétorique dans la vie politique avant son apparition en 2015, après que des milliers d’électeurs d’extrême-gauche ont rejoint le Parti travailliste pour soutenir Corbyn.

Illustration: Un jeune partisan du Labour montre son tee-shirt à l’effigie de Jeremy Corbyn avant un discours de campagne du leader de l’opposition à Basildon, le 1er juin 2017 (Crédit : AFP/Justin Tallis)

« Je suis une Anglaise blanche, je n’avais jamais rien vu de tel. Je me souviens d’avoir pleuré la première fois », se souvient Feltham, qui a rejoint le LAAS après cette expérience.

« C’est plus difficile à passer sous silence, ils ne peuvent pas dire : ‘Oh, c’est juste parce qu’elle est sioniste, ce qu’elle dit n’a pas d’importance car elle est juive’ « , affirme Mme Feltham.

Quand des membres non-juifs de la base du Parti travailliste se battent contre l’antisémitisme, dit-elle, « cela montre qu’il y a des gens qui s’inquiètent, qui trouvent cela inacceptable ».

Néanmoins, le problème de l’antisémitisme des travaillistes semble n’avoir que peu nui à la popularité du parti au sein de la population globale. La cote de popularité de Corbyn dans un sondage YouGov du 27 septembre était de 10 points supérieure à celle montrée dans un sondage réalisé cette même semaine en 2016 (il jouit actuellement de 51 % de soutien contre 49 % d’opposition.)

L’antisémitisme n’est même pas le principal problème qui se pose en obstacle à Corbyn, d’après Taylor.

Des t-shirts faisant la promotion d’une position pro-Corbyn et anti-Brexit sont en vente à l’extérieur de la Conférence du Parti travailliste à Liverpool, dans le nord-ouest de l’Angleterre, le 23 septembre 2018, le jour officiel de l’ouverture de la Conférence annuelle du Parti travailliste. (AFP PHOTO / Paul ELLIS)

« Le principal problème est la façon dont Corbyn gère le Brexit », dit-il. Les critiques disent que le dirigeant travailliste n’a pas réussi à s’opposer efficacement à la politique gouvernementale qui a prôné le départ de l’Union européenne.

Avec des sondages positifs et un gouvernement conservateur en déroute à cause de désaccords internes sur le Brexit, Corbyn semble plus près que jamais de devenir Premier ministre, même s’il fait la Une des grands quotidiens sur le problème de l’antisémitisme chez les travaillistes.

Dans ce contexte, Mme Feltham a déclaré qu’elle est d’accord avec les Juifs britanniques qui disent considérer un gouvernement travailliste dirigé par M. Corbyn comme une menace existentielle pour leur communauté; une déclaration que les trois principaux journaux juifs britanniques ont publiée en première page en juillet, et que le Conseil des députés des Juifs britanniques a également reprise.

Les journaux juifs britanniques s’unissent contre Jeremy Corbyn du Labour, juillet 2018 (via JTA).

« Je ne pense pas que ce soit une réaction excessive », a-t-elle dit à propos de cet avertissement. Feltham croit qu’un « parti qui peut cibler une minorité ou un groupe en ciblera d’autres lorsque cela lui paraîtra opportun. C’est un danger pour la société en général. »

Pourtant, Feltham, Taylor et Philipps, le porte-parole du LAAS, ont déclaré qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir gagner le combat sur l’identité et l’image du Parti travailliste.

« Cette question me dépasse », dit Feltham. « Tout ce que je sais, c’est que je ne peux pas arrêter de me battre. Je ne veux pas avoir à dire que je n’ai rien fait quand tout ça est arrivé. »

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