Quand des survivants de la Shoah rencontrent les élèves d’un cours de théâtre
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Quand des survivants de la Shoah rencontrent les élèves d’un cours de théâtre

Le documentaire 'Witness Theater' montre comment des cours de comédie comblent les écarts de communication entre des octogénaires et lycéens et leurs amitiés conséquentes

  • La survivante de la Shoah Khana Kuperman, à droite, avec Samantha Schabot, à gauche, et  Diana Hoffstein, au centre, dans une production du  Witness Theater 'The Spirit of Hope,' par les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News/ Autorisation : Rudavsky)
    La survivante de la Shoah Khana Kuperman, à droite, avec Samantha Schabot, à gauche, et Diana Hoffstein, au centre, dans une production du Witness Theater 'The Spirit of Hope,' par les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News/ Autorisation : Rudavsky)
  • Extrait animé de l'invasion nazie de Paris extraite du film "Witness Theater" (Autorisation : Rudavsky)
    Extrait animé de l'invasion nazie de Paris extraite du film "Witness Theater" (Autorisation : Rudavsky)
  • Isaac Blum, survivant de la Shoah, dans "The Spirit of Hope", interprété par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, dans le film Witness Theater, le 23 avril 2017 (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)
    Isaac Blum, survivant de la Shoah, dans "The Spirit of Hope", interprété par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, dans le film Witness Theater, le 23 avril 2017 (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)
  • La survivante de la Shoah Claudine Barbot dans une production interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma,  le 23 avril 2017 dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)
    La survivante de la Shoah Claudine Barbot dans une production interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)
  • "The Spitrit of Hope", une pièce inspirée par la vie réelle de survivants de la Shoah et interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)
    "The Spitrit of Hope", une pièce inspirée par la vie réelle de survivants de la Shoah et interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)
  • La survivante de la Shoah,  Khana Kuperman,  95 ans, dans une production interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017,  dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News ; Autorisation : Rudavsky)
    La survivante de la Shoah, Khana Kuperman, 95 ans, dans une production interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017, dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News ; Autorisation : Rudavsky)

Une journée d’automne, une professeure de théâtre apprend à sa classe, formée de 24 élèves, à se promener dans une pièce et à se saluer par le regard seulement. Ce qui est plus inhabituel, c’est que ces acteurs néophytes sont un mélange de lycéens et de survivants de la Shoah.

Ce programme intergénérationnel, appelé Witness Theater, est au cœur d’un nouveau documentaire qui porte le même nom et qui a été réalisé par Oren Rudavsky. « Witness Theater » a été projeté du festival du film juif de Boston le 11 et le 14 novembre.

Le programme Witness Theater est né en Israël et il s’est exporté aux Etats-Unis, notamment à New York, par le biais d’une organisation pour les survivants de la Shoah appelée Selfhelp Community Services.

Le film de Rudavsky a été tourné à la Joel Braverman High School, à la yeshiva de Flatbush à Brooklyn, pendant la mise en oeuvre du programme qui a eu lieu au cours de l’année scolaire 2016-2017.

« L’une des raisons d’être de ce programme, c’est que ces communautés survivantes sont en train de disparaître », explique Rudavsky au Times of Israel. « C’est un projet qui vise à créer une autre génération de personnes qui sera en mesure de raconter leurs histoires ».

Selon le site Selfhelp, il y a approximativement 40 000 survivants dans la ville de New York – ce qui représente plus de la moitié de la population de survivants de tous les Etats-Unis – et leur nombre devrait chuter à 23 000 d’ici 2025 dans la Grande pomme.

Selfhelp fait état de pourcentages significatifs de survivants à New York dans un état de santé médiocre, et presque 50% de la population dont s’occupe l’organisation vit légèrement au-dessous du seuil de pauvreté fédéral américain.

La pauvreté des survivants est un phénomène mondial qui a été notamment mis en avant dans la Déclaration Terezin de la Conférence sur les avoirs liés à l’époque de la Shoah à Prague, le 30 juin 2009, qui disait qu’il « est inacceptable que ceux qui ont tellement souffert au début de leurs vies doivent vivre dans la pauvreté à la fin de leur existence ».

Au commencement du film, huit survivants rencontrent 16 élèves et leur professeure de théâtre, Sally Shatzkes. Certains vivent seuls : c’est le cas de Claudine Barbit, une survivante française âgée de 89 ans. D’autres sont des couples mariés, comme Aron et Cipora Tambor, ou Eazek et Rosa Blum. Aron, qui était âgé de 88 ans au moment du tournage, dit de Cipora dans le film : « cela fait 63 ans et demi que je suis tombé amoureux de ce visage ».

« Ils m’ont enthousiasmé », dit Rudavsky des survivants. « Certains étaient réellement des vedettes-nées. Eazek et Aron étaient des vedettes phénoménales ».

« Et », ajoute-t-il, « j’ai trouvé Claudine merveilleusement irrévérencieuse et charmante. Ces trois-là m’ont charmé dès le début ».

Rudavsky explique que les élèves qui ont rencontré le trio « se sont fortement liés à eux », notant en particulier l’un d’entre eux, Max. Pour Rudavsky, Max a été « quelqu’un de très particulier pendant tout ce processus ».

Il mentionne également Sarali et Mimi, deux autres élèves, expliquant que Mimi lui a confié un « récit poignant » au sujet de ses propres grands-parents survivants.

Oren Rudavsky, réalisateur de ‘Witness Theater.’ (Autorisation)

Le travail exigé par le théâtre permet d’unir le groupe en utilisant des moyens nouveaux – ce qui amène à Aron à plaisanter en comparant cette expérience à « un cours de psychologie ».

Rudavsky se réjouit du fait qu’il y ait beaucoup d’humour dans le documentaire.

Mais il y a aussi les souffrances endurées pendant la Shoah, que les élèves apprennent de la bouche des survivants.

Eazek, 94 ans, revient sur une vie qui avait commencé en Argentine en 1922, un pays dans lequel il était resté jusqu’en 1929. Sa famille était ensuite retournée dans sa Pologne d’origine.

Il évoque l’antisémitisme subi dans son nouveau pays, remarquant qu’il n’avait jamais rencontré ce problème en Argentine. Son père devait refuser une opportunité de partir vers la Palestine en 1936.

« Je ne sais pas pourquoi », dit Eazek.

Pendant la Seconde guerre mondiale, Eazek avait été forcé de travailler dans une usine de fabrication de munitions, dans le ghetto. Dans le film, il évoque la « peur constante » de la déportation à Treblinka, où sont morts de 700 000 à 900 000 Juifs ainsi que 2000 Roms. Un élève note que plus de Juifs sont morts là-bas que dans d’importe quel autre camp, à l’exception d’Auschwitz-Birkenau.

Dans le documentaire, Eazek clame que c’est l’amour qu’il portait à Rosa, qui travaillait également dans l’usine, qui l’avait sauvé de la déportation. Dans l’une des quelques animations présentées dans le film apparaît un wagon destiné à transporter les victimes vers le fameux camp de la mort.

Eazek dit néanmoins que « j’ai été sauvé. Ils m’ont fait descendre ».

Seconde chance : Il avait dit à un officier allemand qu’il voulait être avec la femme qu’il aimait et un gardien avait réuni le couple. Ils devaient finalement se marier et, poursuit Eazek, « cela fait déjà 74 ans que nous sommes ensemble ».

Aron, pour sa part, se souvient de sa captivité à Auschwitz-Birkenau. L’un de ses amis, un garçon de son âge, avait appris que son père était sur le point de se faire fusiller. Aron n’était pas parvenu à le retenir et son camarade s’était précipité pour se mettre à côté de son père, au sol. Les nazis les avaient exécutés tous les deux.

Extrait animé de l’invasion nazie de Paris extraite du film « Witness Theater » (Autorisation : Rudavsky)

Claudine raconte la tragédie du suicide de sa mère « juste avant la guerre » et elle indique que dans la France occupée par les nazis, « ma famille entière a été assassinée, les uns après les autres », amenant Schatzkes à suggérer une pièce écrite en l’honneur de la mère de Claudine.

« Nous sommes à vos côtés, ici, pour vous rendre hommage et rendre hommage à la mémoire de votre mère », dit Schatzkes, qui demande à Claudine de décrire cette dernière en trois mots. Ce sont finalement « très belle, talentueuse et une bonne personne » qui sont choisis – après quoi le groupe se réunit autour de Claudine et l’étreint, un moment, qui, dit Rudavsky, « est d’une certaine manière, à mes yeux, au cœur du film ».

« Pour certains survivants, il y a un processus qu’il faut comprendre, un processus thérapeutique qui intervient », explique-t-il. « Je pense que c’est, d’une certaine façon, symbolisé par ce sentiment qu’a Claudine qu’il est impossible pour qui que ce soit de réellement et pleinement comprendre autrui, en particulier lorsqu’il s’agit de quelque chose d’aussi horrible que la Shoah. C’est impossible – et pourtant c’est bien ce qui est en jeu dans ce processus ».

La survivante de la Shoah Claudine Barbot dans une production interprétée par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 dans le film Witness Theater (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)

Une expérience qui touche les élèves comme les survivants. Alors qu’Aron raconte ce qu’il a vécu à Auschwitz-Birkenau, une adolescente commence à pleurer. Aron lui dit qu’il est désolé, ajoutant : « Je pense que ça suffit pour aujourd’hui ».

« Je pense que les élèves ont leurs propres craintes d’être traumatisés émotionnellement, peut-être, de se laisser envahir par les récits, et qu’il est difficile pour eux d’écouter ces histoires », dit Rudavsky.

Malgré les difficultés, les élèves apprennent à connaître les survivants au niveau personnel. Ils vont les voir et ils apprennent les détails de leurs existences pendant et après la guerre.

Dans son habitation, Claudine montre l’étoile jaune qu’elle devait porter en France et qu’elle a conservé. Elle partage également d’autres aspects de sa vie, notamment les sculptures de feu son époux, un artiste. Et, dit-elle, elle-même a été danseuse de ballet pendant sept ans.

« Finalement, le film devient un documentaire sur la Shoah, sur les survivants de la Shoah », dit Rudavsky. « Je pense – c’est bien plus important – qu’il parle des jeunes et des personnes âgées qui parviennent à partager des choses ensemble – ce qui arrive de moins en moins ».

Rudavsky note qu’aujourd’hui, les gens sont « tous sur leurs téléphones mobiles, ils n’interagissent plus » tandis que le film présente « des interactions sans passer par le téléphone… Oui, nous vivons dans une culture jetable et au-delà de ça, dans une culture où plus personne n’a besoin de se regarder dans les yeux pour parler. Les parents ne parlent pas nécessairement aux enfants. Les enfants ne parlent pas nécessairement à leurs amis. ‘Witness Theater’ remonte à un temps où l’idée de partager quelque chose était différente ».

La survivante de la Shoah Khana Kuperman, à droite, avec Samantha Schabot, à gauche, et Diana Hoffstein, au centre, dans une production du Witness Theater ‘The Spirit of Hope,’ par les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, le 23 avril 2017 (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News/ Autorisation : Rudavsky)

Evoquant le programme Witness Theater, le réalisateur indique qu’il « n’est pas surprenant pour moi qu’il soit d’origine israélienne », ajoutant qu’il lui rappelle « les premiers jours du sionisme israélien ».

« Ce sont les premières expériences du kibboutz en collectivité, lorsque les gens comptaient les uns sur les autres de manière unique et qu’ils partageaient une expérience à la fois individuelle mais qui s’appuyait toutefois sur autrui », dit Rudavsky.

« Dans le film, c’est une expérience collective. Toutes les sessions s’achèvent avec les élèves et les survivants qui se tiennent en cercle… Tout commençait et tout se terminait avec un cercle, chacun entrant dans le cercle et partageant avec le reste du groupe… S’ils se rendaient aux domiciles des uns et des autres, qu’ils sortaient ainsi du groupe, c’était le moment de ramener leurs expériences au sein du groupe », ajoute-t-il.

Les élèves incorporent tout ce qui leur a été donné d’apprendre au cours du programme dans une pièce qu’ils interprètent eux-mêmes aux côtés des survivants, qui s’émerveillent face aux lumières, aux étreintes et aux gros plans – ainsi que de la présence des médias de New York. La pièce permet de découvrir des moments glanés au cours de leurs nombreuses interactions, comme la reconstitution du refus de Claudine d’abandonner son étoile juive, qui est jouée en français.

Eazek, pour sa part, évoque sa rencontre avec Rosa, cette « jeune fille belle, gentille, pleine d’abnégation ». Max interprète l’officier allemand qui réunit le couple après qu’Eazek a échappé à la déportation à Treblinka.

Isaac Blum, survivant de la Shoah, dans « The Spirit of Hope », interprété par les les étudiants de la yeshiva du lycée Flatbush Joel Braverma, dans le film Witness Theater, le 23 avril 2017 (Crédit : Debbie Egan-Chin/New York Daily News)

Depuis que le film a été tourné, Eazek, Claudine et Aron sont décédés.

Rudavsky, pour sa part, se concentre sur la projection du film qui aura lieu dans la région de Boston après plusieurs présentations réussies – notamment au festival du film juif d’Atlanta et au festival international du film de Cleveland.

« Mon plus grand espoir, c’est que des enfants voient le documentaire », dit Rudavsky. « Qu’ils voient d’autres élèves comme eux travailler aux côtés de ces personnes âgées, pleurant, créant des liens – c’est vraiment la thématique du film. Puis tous les publics du festival. Vous savez, d’un côté, les gens ont tendance à se dire : ‘Oh, j’ai tout vu en ce qui concerne la Shoah, je sais tout’. Mais ils ne connaissent pas cette histoire ».

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