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Quand Jacques Schiffrin prend sa revanche sur Gallimard, 71 ans après sa mort

Paraissent jeudi un volume de la Pléiade sur les écrivains de la Shoah, et une traduction d'une biographie du créateur de la collection, qui en fut chassé parce que Juif

Illustration : Des livres et une loupe (Crédit :bee32/ iStock via Getty images)
Illustration : Des livres et une loupe (Crédit :bee32/ iStock via Getty images)

La maison d’édition Gallimard publie jeudi L’Espèce humaine et autres écrits des camps, volume doré à l’or fin de 1 700 pages, le 660e de sa collection de prestige.

Son concurrent le Seuil sort le même jour Jacques Schiffrin, un éditeur en exil, qui retrace la vie du créateur de cette collection, licencié en novembre 1940 par Gallimard, parce que Juif.

Il n’y a pas de hasard…

L’auteur Amos Reichman, haut fonctionnaire et historien, se défend d’avoir écrit un livre à charge contre la maison parisienne.

Couverture du livre d’Amos Reichman

« Je ne pense pas du tout qu’il y ait de déni de la part des éditions Gallimard. Et j’essaie de ne pas porter de jugement de valeur. Je tâche de dire les choses factuellement, même si je n’en pense pas moins », dit-il à l’AFP.

L’histoire du licenciement de Jacques Schiffrin était connue.

La lettre qui l’annonce avait été reproduite dans Archives de la vie littéraire sous l’Occupation, ouvrage de 2009 dirigé par un célèbre historien américain spécialiste de cette période en France, Robert Paxton.

Moins connu était le destin de ce natif juif de Bakou (appartenant à l’empire russe à l’époque), qui en créant la Pléiade en 1931 met en valeur de manière novatrice et durable un certain patrimoine littéraire français et mondial, puis doit s’exiler avec sa famille aux États-Unis en 1941, dans des conditions extrêmement précaires.

Robert Paxton (Crédit : capture d’écran Dailymotion)

Il avait dès 1923 créé Pléiade/J. Schiffrin & Co, suivie de la Société des amis de la Pléiade en 1925 aux côtés de son beau-frère, Joseph Poutermann et Alexandre Halpern. C’est ensuite l’écrivain André Gide qui convainc Gallimard d’intégrer la
« Bibliothèque reliée de la Pléiade » aux éditions de la N.R.F.

Après guerre, il ne pourra jamais retrouver le rôle qui avait été le sien, et mourra à New York en 1950, à 58 ans.

« Face respectable » de Gallimard

« Gaston Gallimard ne semble jamais l’avoir explicitement invité à regagner son poste », écrit Robert Paxton dans sa préface à l’ouvrage d’Amos Reichman.

Inauguration de la rue Gaston-Gallimard par le maire Bertrand Delanoë, remise de la plaque à Antoine Gallimard, en juin 2011. (Crédit : LPLT / Wikimedia Commons)

Le biographe tient à « avoir une approche plutôt nuancée » de l’affaire. Il souligne que la Pléiade a fortement ralenti sa production pendant l’Occupation, et a mené à terme des projets lancés par Jacques Schiffrin, qui était aussi traducteur.

C’est la « face respectable » des éditions Gallimard de la Seconde Guerre mondiale, alors que « la main sale » en est la revue NRF, qui publiait de nombreux auteurs collaborationnistes. Et le frère de Gaston Gallimard, Raymond, restera proche de l’éditeur exilé.

Mais le récit de ce triste destin, marqué par un double exil (hors de Russie, puis hors de France) est un élément de plus pour contredire l’idée selon laquelle la France, sous Vichy, aurait protégé les Juifs d’une traque plus impitoyable ailleurs en Europe. Cette théorie, « c’est de la politique. Ce n’est pas de l’histoire », tranche Amos Reichman quand on l’interroge sur son écho aujourd’hui, défendue becs et ongles par le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour, potentiel candidat à l’élection présidentielle, qui rejette notamment le discours de Jacques Chirac sur la responsabilité de la France sous le régime de Vichy.

Dans le volume de la Pléiade consacré aux récits et romans de la Shoah, on ne retrouve que des ouvrages en français, dont celui de Robert Antelme, l’époux déporté de Marguerite Duras, qui publiait son seul livre en 1947, L’Espèce humaine.

Charlotte Delbo (Crédit : capture d’écran YouTube)

Suivent entre autres Charlotte Delbo (Auschwitz et après), Elie Wiesel (La Nuit, initialement écrit en yiddish, puis remanié pour une édition en français), ou, moins connu, Piotr Rawicz (Le Sang du ciel).

La Pléiade remet en contexte, avec un appareil critique très fouillé comme toujours, des textes qui pour la plupart ont été peu lus, voire très peu.

« La notoriété dont jouissent ces ouvrages reste […] durablement confidentielle, du moins principalement acquise auprès de ceux que la question intéresse, les historiens au premier chef », explique dans la préface le professeur de Lettres Dominique Moncond’huy.

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