Quand Juliette Gréco racontait ses actions dans la Résistance
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Quand Juliette Gréco racontait ses actions dans la Résistance

Sa mère, engagée dans la Résistance avant sa déportation à Ravensbrück, cachait des Juifs qui prenaient ensuite la direction de l’Espagne

La chanteuse Juliette Gréco en 2009. (BORIS HORVAT / AFP)
La chanteuse Juliette Gréco en 2009. (BORIS HORVAT / AFP)

Icône de la chanson française, Juliette Gréco est décédée mercredi 23 septembre à l’âge de 93 ans après plus de 60 années d’une carrière où elle a interprété les plus grands, de Vian à Prévert, en passant par Aznavour et Gainsbourg.

Née le 7 février 1927 à Montpellier, son enfance a été marquée par l’arrestation et la déportation de sa mère, Juliette Lafeychine, résistante, et de sa sœur, Charlotte, vers le camp de Ravensbrück en 1943. La chanteuse s’était notamment confiée à Paris Match en 2010 sur cet épisode.

Alors qu’elles habitaient toutes les trois en Dordogne, sa mère permettait à des familles juives de fuir le pays.

Un jour, en revenant de l’école, les deux sœurs retrouvent leur maison dévastée et apprennent que leur mère a été arrêtée et emmenée à la Gestapo de Périgueux.

Après avoir fui à Paris, Juliette et Charlotte sont elles aussi arrêtées.

Lors de son interrogatoire, le policier lui lance : « Vous ne vous appelez pas Gréco mais Grecovitch, et vous êtes Juive [ce n’était pas le cas, NDLR] », phrase à laquelle la jeune fille répond par une gifle, avant que les deux sœurs ne soient torturées.

« Mais, bizarrement, aujourd’hui encore, cette gifle fait partie des grands bonheurs de ma vie. J’éprouvais un tel sentiment de colère que je n’avais pas peur », disait-elle.

Emprisonnée à Fresnes, Juliette sera libérée peu après, car encore très jeune et non-Juive. Sa sœur, âgée de deux ans de plus qu’elle, sera déportée à Ravensbrück, « où elle se retrouve dans le même block que Simone Veil, Yvonne de Gaulle et, par le plus grand des hasards, notre mère ! »

Agée d’à peine 16 ans et désormais seule, Juliette Gréco trouve refuge chez son ancienne professeure de français au collège de Bergerac et amie de sa mère.

Sa mère et sa sœur ont survécu à leur déportation. « [En 1945], je commence à me rendre quotidiennement au Lutetia où arrivent les déportés survivants. Et le miracle se produit. Ce sont elles, elles sont là ! Mais ce sont deux mortes vivantes que je retrouve, et cette horrible odeur de la mort qui émane de leur corps. Je sens soudain un papillon sur mon épaule : c’est la main transparente de ma sœur », disait-elle.

« À sa sortie du camp, maman parlera volontiers, voyant de temps à autre ses ex-sœurs de douleur. Charlotte, elle, s’est tue à jamais. Aujourd’hui encore, gare à celui qui touchera au moindre de ses cheveux », disait-elle en 2010.

En 2016, elle ajoutait auprès de Télérama qu’elle avait elle-même participé à des actions de Résistance : « J’ai participé [aux actes de résistance de ma mère] ! J’amenais des Juifs à la gare avec le cheval et la voiture. Ils dormaient chez nous, restaient plusieurs jours, puis prenaient la direction de Bordeaux d’où ils rejoignaient l’Espagne. »

Dans la même interview, elle revenait sur l’antisémitisme de sa grand-mère.

La chanteuse Juliette Gréco en 1968. (AFP)

La carrière de Juliette Gréco a finalement commencé durant l’après-guerre, dans un Paris libéré où la toute jeune femme séduit alors, par sa beauté et son esprit, les intellectuels et artistes de Saint-Germain-des-Prés.

Encore tout récemment, celle qui a également triomphé à la télévision dans la série « Belphégor » en 1965, proclamait son amour inconditionnel de la chanson.

« Cela me manque terriblement. Ma raison de vivre, c’est chanter ! Chanter, c’est la totale, il y a le corps, l’instinct, la tête », déclarait-elle ainsi dans un entretien publié en juillet dans l’hebdomadaire Télérama.

Sur scène, Juliette Gréco chante d’abord Raymond Queneau ou Jean-Paul Sartre à qui elle doit ses premiers succès, « Si tu t’imagines… » et « La Rue des Blancs-Manteaux ». Dès 1954, c’est la consécration avec un premier passage à l’Olympia.

Elle élargit au fil du temps son répertoire avec Prévert, Desnos, Vian, Cosma. Ou encore Charles Aznavour qui signe « Je hais les dimanche », Léo Ferré sa « Jolie môme » ou encore Serge Gainsbourg qui lui offre « La Javanaise ».

« Elle était l’élégance et la liberté. Juliette Gréco a rejoint Brel, Ferré, Brassens, Aznavour et tous ceux qu’elle interpréta au Panthéon de la chanson française. Son visage et sa voix continueront à accompagner nos vies. La ‘muse de Saint-Germain-des-Prés’ est immortelle », a réagi Emmanuel Macron sur Twitter suite à sa mort.

Beaucoup plus récemment, celle qui a survécu aux modes chantait aussi Olivia Ruiz et Benjamin Biolay, ou encore Miossec, qui avait écrit sa toute dernière chanson, « Merci », présentée en 2015, année où elle entame sa tournée d’adieux.

« Mon coup de cœur c’est évidemment la chanson ‘Déshabillez-moi’ », a commenté sur RTL la ministre de la Culture Roselyne Bachelot. « Juliette Gréco fait de tout un chef d’œuvre, elle a fait de sa vie un chef d’œuvre et cette chanson transgressive, c’est le symbole de cette casseuse de code, de cette casseuse d’image », a-t-elle ajouté.

Un « Déshabillez-moi » qu’elle chantait encore en fêtant sur scène à Paris, début 2016, ses 89 ans : « Je ne devrais pas le chanter, je sais, je sais mais je vais le faire », disait-elle alors, espiègle, au Théâtre de la Ville, où elle avait créé cette chanson en 1968.

Divorcée du comédien Philippe Lemaire, père de sa fille unique, puis de l’acteur Michel Piccoli, Juliette Gréco avait épousé en 1988 son pianiste et arrangeur Gérard Jouannest, décédé en 2018. Elle était Commandeur de l’Ordre national de la Légion d’honneur et Grand officier de l’ordre national du mérite.

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